Résumé
L’article examine la question « Que serait Haïti dans cinquante ans si chaque gouvernement s’inscrivait dans la continuité de l’État ? ». Le constat central est la discontinuité chronique qui fragilise les institutions, dilue les politiques publiques et compromet le développement économique et social. À travers l’histoire — de la Révolution haïtienne portée par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, aux initiatives post-modernisatrices de Dumarsais Estimé, puis aux crises post-2021 — l’article montre que l’État a rarement assuré la permanence stratégique nécessaire. En cela, nous soutenons l’hypothèse que la continuité institutionnelle, la professionnalisation administrative et la responsabilité politique permettraient de transformer durablement le pays. Eu égard à ce point de vue, l’enjeu est donc tripliste : a) restaurer la légitimité de l’État, b) garantir la stabilité sociale et économique, et; c) assurer la dignité citoyenne par un appareil étatique cohérent, capable de planifier et de protéger les générations futures.
Mise en contexte
Depuis l’indépendance, Haïti a alterné entre périodes de cohésion idéologique et phases de fragmentation politique. La Révolution haïtienne a montré que les idées peuvent survivre aux hommes et structurer durablement l’action collective. En revanche, le XIXᵉ et le XXᵉ siècles révèlent un schéma récurrent de ruptures institutionnelles, où chaque gouvernement semble repartir de zéro, affaiblissant l’État et ses capacités. Même les tentatives de structuration — comme sous Dumarsais Estimé ou Lesly François Manigat ou personne, (antinomie complexe) — n’ont pu s’ancrer durablement. La crise post-2021, marquée par l’assassinat de Jovenel Moïse et la paralysie des institutions, a accentué cette fragilité, plongeant le pays dans l’incertitude sociale et politique. Ce qui fait que la question de l’avenir national à cinquante ans ne relève plus de la spéculation; mais plutôt, elle exige de penser la transformation d’un État stable, capable d’assurer le service public, la sécurité et le développement durable pour la population.
Introduction
Nous constatons que penser Haïti dans cinquante ans relève moins de la conjecture que d’un examen critique de notre rapport à l’État. Depuis plus de deux siècles, la discontinuité des politiques publiques, l’instabilité administrative et la personnalisation du pouvoir constituent des constantes structurelles de la vie nationale. À l’inverse de trajectoires étatiques fondées sur la permanence institutionnelle, l’expérience haïtienne donne souvent à voir une succession de ruptures, où chaque gouvernement prétend inaugurer un commencement absolu. En tout cas !
Cependant, l’histoire nationale offre un précédent éclatant de continuité : celui de l’idée de liberté pour tous et pour toutes, et de granmounité. De la fin du XVIIIᵉ siècle à 1804, malgré les changements d’acteurs et les convulsions révolutionnaires déclenchées dans le sillage de la Révolution française, une finalité commune demeure. De la cérémonie du Bois Caïman à la victoire de Bataille de Vertières, jusqu’à la proclamation de l’indépendance le 1er janvier 1804, le projet ne se dissout pas : conquérir la liberté et instituer une société juridiquement souveraine, malgré cette révolution ne soit pas totale comme le font croire certains historiens (voir l’interview de Kenny Thelusma ou la constitution de 1805 sur la question de langues unissant les haytiens). De François Makandal à Dutty Boukman, de Toussaint Louverture à Jean-Jacques Dessalines, les figures disparaissent, mais l’idée persiste. Comme l’a montré Michel-Rolph Trouillot, la révolution haïtienne fut un processus de redéfinition radicale de l’humanité politique.Cependant, l’indépendance ne garantit pas la cohérence durable de l’État d’un point de vue linguistique. Après l’assassinat de Dessalines en 1806, les galimatcha politiques et économiques s’approfondissent. Le Code rural promulgué sous Jean-Pierre Boyer, conçu pour organiser la production agricole, renforce en pratique des hiérarchies socio-économiques héritées de la colonie. Des analyses telles que celles de Gérard Pierre-Charles ou de Suzy Castor ont mis en lumière la persistance de mécanismes de captation des ressources publiques et de domination interne. Il en résulte un premier corollaire : sans vision partagée, l’État devient un instrument de prédation, Fred Doura (2015) en dit plus. Deuxième corollaire : la rupture permanente des orientations publiques fragilise la confiance citoyenne. Troisième corollaire : l’absence de continuité stratégique compromet toute planification à long terme.
Dès lors se pose un problème fragile qui reste toutefois sans répit sans réponse valable : comment transformer la continuité de l’État haïtien afin d’en faire le vecteur du développement national et de la dignité citoyenne ? Ce problème implique trois dimensions sémantiques corrélatives. Premièrement, la dimension institutionnelle qui nous pousse à poser la question : l’État peut-il transcender les alternances politiques sans renier ses engagements fondamentaux ? Deuxièmement, la dimension socio-économique en ce sens que : comment assurer la permanence des politiques d’investissement, d’infrastructure et de redistribution pour garantir la perinnisation de la vie en Ayiti ? Troisièmement, la dimension symbolique, c’est-à-dire quelle idée commune pourrait aujourd’hui fédérer la société politique avec la même force que l’idéal de liberté pou tout moun au tournant de 1804 ?
À ces préoccupations s’ajoutent trois corollaires prospectifs : 1) Si la continuité institutionnelle était garantie, la stabilité administrative favoriserait l’accumulation de capital humain et matériel. 2) Si les politiques publiques s’inscrivaient dans une trajectoire cohérente, l’investissement productif et la confiance des partenaires internationaux s’en trouveraient consolidés. 3) Si, anfen, l’État redevenait garant effectif du bien commun, le pacte civique pourrait être restauré.
Cette idée nous a façonné à l’hypothèse directrice de cette réflexion : si chaque gouvernement haïtien s’inscrivait résolument dans la continuité de l’État, en respectant des orientations stratégiques durables et des institutions stabilisées, Haïti pourrait connaître, sur un horizon de cinquante ans, une transformation structurelle profonde. Alors trois enjeux majeurs en découlent : a) un enjeu politique, qui est celui de la consolidation de l’autorité légitime ; b) un enjeu économique, celui de la croissance soutenue et inclusive ; c) un enjeu moral et civique, celui de la restauration de la dignité nationale.
D’où se précise l’ouverture de notre analyse fondale-natale : si chaque gouvernement s’inscrivait véritablement dans la continuité de l’État, que serait Haïti dans cinquante ans ? Serait-elle encore enfermée dans le cycle de recommencements sans fin, ou deviendrait-elle enfin une communauté politique capable de faire de la durée, le timing le socle de sa prospérité et de sa grandeur ? C’est ainsi que s’ouvre notre dédat sur notre chère Ayiti.
I. LA DISCONTINUITÉ DU PROGRÈS AU XXᵉ SIÈCLE : UN FREIN À LA MODERNISATION ET À LA COHÉRENCE DE L’ÉTAT
1.1. Une tentative de modernisation interrompue : l’expérience de Dumarsais Estimé
L’examen du développement haïtien au XXᵉ siècle révèle une constante préoccupante : la fragmentation des élans réformateurs. La présidence de Dumarsais Estimé est souvent présentée comme une tentative significative de réorientation de l’État vers un processus de transformation administrative, l’investissement public et la valorisation culturelle. Cette période fut marquée par une relative stabilisation des finances publiques, une dynamique d’investissements urbains et éducatifs, ainsi qu’une volonté d’affirmer la souveraineté économique.
L’Exposition internationale du Bicentenaire de Port-au-Prince incarne cette ambition post-modernisatrice : développement d’infrastructures, embellissement de la capitale, stimulation du tourisme naissant et promotion des arts plastiques haïtiens. Du point de vue social, malgré la rareté des statistiques exhaustives, plusieurs indices témoignent d’une progression mesurée : extension du réseau scolaire, consolidation institutionnelle et regain de visibilité internationale.
En revanche, cette dynamique ne s’inscrivit pas dans la durée. L’absence de continuité gouvernementale empêche la transformation de ces initiatives en politiques structurelles durables. L’élan réformateur, faute d’ancrage institutionnel pérenne, demeure vulnérable aux ruptures politiques.
1.2. La stabilité autoritaire : illusion d’ordre et désarticulation institutionnelle
La longue dictature inaugurée par François Duvalier et prolongée par Jean-Claude Duvalier institua une stabilité d’apparence, mais au prix d’un affaiblissement profond de l’appareil étatique. La centralisation autoritaire ne produisit pas un État développeur ; mais elle consolida un système de contrôle, de clientélisme et de captation des ressources publiques.
Cette période entretint une confusion durable entre silence social et sécurité réelle. La peur devint mode de gouvernance, substituant l’obéissance contrainte à l’adhésion civique. Déjà, Louis Joseph Janvier rappelerait que la soumission arrachée par la menace ne saurait fonder un consentement légitime. Dans une perspective sociologique, Jean Renold Elie éclaire les mécanismes par lesquels la domination s’intériorise sous forme de violence symbolique comme beaucoups d’auteurs. Dès lors, la contrainte se normalise, et l’ordre imposé se travestit en stabilité.
En réalité, la dictature agrandit les dynamiques de réforme, réorganisa la continuité administrative et garantit durablement la confiance collective dans l’État. Toutefois les événements post-1986 fragilise l’État, le calme apparent dissimulait une société sous tension permanente : la paix imposée par la crainte et la force des armes, ressemble à la quiétude d’un cimetière, où l’absence de bruit ne signifie nullement la présence de liberté.
1.3. Comparaisons régionales et coût historique de la discontinuité
Les comparaisons régionales mettent en évidence le coût historique de cette discontinuité. Entre les années 1960 et 1980, le Costa Rica consacrait une part substantielle de ses ressources à l’éducation et à la santé, atteignant un taux d’alphabétisation supérieur à 90 % et une espérance de vie en progression constante. Cuba, après 1959, réduisait drastiquement l’analphabétisme et mettait en place un système sanitaire universel performant. La République dominicaine, malgré l’héritage autoritaire, amorçait une diversification économique et un renforcement graduel de ses services publics.
Pendant ce temps, Haïti stagnait, danse sur place par rapport à ces pays : faible alphabétisation, espérance de vie limitée, dépenses sociales parmi les plus réduites de la région. Cette divergence ne relève pas d’un déterminisme géographique, mais d’une différence de trajectoire institutionnelle. Là où d’autres États consolidèrent des politiques publiques sur plusieurs décennies, Haïti demeura prisonnière de cycles de rupture depuis près de 4 decennies.
Ainsi, le XXᵉ siècle haïtien illustre une leçon décisive : la modernisation ne procède pas d’initiatives ponctuelles, si ambitieuses soient-elles, mais de leur inscription dans la durée. La véritable sécurité ne naît ni de la peur ni du mutisme imposé ; mais elle repose sur la solidité des institutions, la continuité des politiques publiques et l’effectivité de l’État de droit.
II. LA CONTINUITÉ POLITIQUE NÉO-DUVALIÉRISTE : UN OBSTACLE À LA POST-MODERNISATION ET À LA CONSOLIDATION INSTITUTIONNELLE
2.1. La transition inachevée : l’échec d’une rationalisation administrative durable
La période ouverte après la chute du régime duvaliériste aurait pu continuer le processus de post-modernisation de l’État haïtien, entendue non comme simple embarquement procédural de changement matériell, mais comme une forme de rationalisation avancée des structures administratives, professionnalisation des élites publiques et consolidation des normes démocratiques. La brève présidence de Lesly François Manigat (7 février 1988- 18 juin 1988) s’inscrivait dans cette perspective. Son projet de création d’une école nationale d’administration visait à instituer une fonction publique compétente et stable, capable d’assurer la continité des services indépendamment des alternances politiques.
Toutefois, le coup d’État qui mit fin à son mandat interrompit cette tentative de structuration durable. Ce moment marque un premier corollaire : a) l’absence de stabilité politique empêche l’accumulation de capital institutionnel. Deuxième corollaire : b) sans formation continue des cadres administratifs, l’État demeure dépendant de logiques personnelles plutôt que normatives. Troisième corollaire : c) la transition démocratique qui n’en finit pas, privée d’ancrage bureaucratique solide, reste vulnérable aux cycles de rupture.
2.2. Alternances sans continuité : fragmentation des politiques publiques
De Jean-Bertrand Aristide à René Préval, puis sous les administrations de Michel Martelly et de Jovenel Moïse, la succession de gouvernements révèle un schéma récurrent : l’absence de continuité stratégique. Chaque administration initie des réformes — notamment dans l’éducation, la santé ou la sécurité — que la suivante modifie, suspend ou abandonne.
Cette discontinuité chronique produit un effet cumulatif de désorganisation au sein de l’appareil étatique. Les programmes publics, privés de stabilité budgétaire et normative, ne peuvent atteindre la maturité nécessaire à leur efficacité. Il en résulte un premier effet structurel : la dilution des ressources. Un deuxième : l’érosion de la mémoire administrative. Un troisième : la perte progressive de crédibilité de l’action publique.
insi, la post-modernisation — qui suppose interconnexion institutionnelle, planification à long terme et gouvernance transparente — demeure inachevée, faute d’une culture politique de la continuité.
2.3. Fragilisation des institutions clés et reproduction du sous-développement
Dans ce contexte, certaines analyses évoquent la dérive vers un « État capturé », où le pouvoir politique devient une ressource privatisée au service d’intérêts particuliers. Lorsque les logiques de prédation supplantent la logique de service, les institutions essentielles — école, hôpital, justice, sécurité sociale — se délitent progressivement.
Les conséquences sont perceptibles : établissements scolaires fermés ou sous-équipés, infrastructures sanitaires précaires, insécurité juridique persistante. La discontinuité politique ne se réduit pas à un problème de succession gouvernementale ; mais elle constitue une matrice structurelle de vulnérabilité. Chaque administration recommence sans capitaliser les acquis antérieurs, ce qui empêche l’accumulation cumulative propre aux trajectoires de développement durable.
Pendant que d’autres États de la région (Honduras, Chili etc.) consolident leurs transitions en investissant dans la stabilité normative et institutionnelle, Haïti a vu s’approfondir ses blessures intérieures. Ce qui fait qu’il en découle trois implications majeures : affaiblissement de l’autorité publique, précarisation du citoyen face aux services essentiels, et amplification de la dépendance externe.
Ainsi se dessine-t-elle la discontinuité du néo-duvaliériste n’a pas seulement retardé la ámodernisation ; mais elle a compromis la possibilité même d’une post-modernisation, entendue comme maturation institutionnelle et cohérence systémique. L’État, privé de timing, demeure en perpétuelle recommencement, et la société, en quête d’une stabilité qui ne parvient pas à s’enraciner.
III. LA CRISE POST-2021 : RÉVÉLATION D’UN ÉTAT DÉSARTICULÉ
3.1. L’assassinat présidentiel et l’effondrement de la continuité étatique
L’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, constitue un point de jonction majeur dans l’histoire institutionnelle récente d’Haïti. Cet événement n’a pas seulement créé un vide politique comme celui de 28 juillet 1915 lors de l’assassinat de Vilbrun Guillaume Sam; il a mis à nu la fragilité structurelle de l’État et la l'échec de la suprématie de l’aide de l’international occidentalo-centré, incapable d’assurer la continuité de l’autorité légitime et la stabilité constitutionnelle.
L’installation du Premier ministre Ariel Henry, dans un contexte d’extrême tension, puis la mise en place du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), organe dépourvu de mandat populaire direct, ont accentué la perception d’un pouvoir exercé sans ancrage démocratique clair ni responsabilité institutionnelle pleinement assumée. Cette séquence révèle un premier corollaire : a) sans mécanisme stable de succession constitutionnelle, la crise politique se transforme en crise de légitimité. Deuxième corollaire : b) l’absence de contrôle effectif des dépenses publiques alimente la défiance civique. Troisième corollaire : c) la fragmentation décisionnelle affaiblit la capacité de l’État à répondre aux urgences nationales.
3.2. Une crise humanitaire et sécuritaire d’ampleur structurelle
Les conséquences sociales et sécuritaires de cette désarticulation sont considérables. Selon le Programme alimentaire mondial, 5,7 millions d’Haïtiens vivent en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont 2,1 millions en phase d’urgence (Phase 4 de l’IPC) (WFP, Emergency in Haiti, 2024). Cette donnée traduit non seulement une crise conjoncturelle, mais l’effondrement des capacités régulatrices de l’État en matière de sécurité alimentaire.
Parallèlement, les indicateurs sécuritaires attestent d’une détérioration dramatique : plus de 5 600 homicides recensés sur une année récente et environ 1,3 million de personnes déplacées internes en raison de la violence armée (Nations Unies, Rapport sur Haïti, 2024). Des centaines d’écoles et d’hôpitaux ont été attaqués ou contraints de fermer, compromettant l’accès à l’éducation et aux soins.
Cette situation met en lumière une vérité fondamentale : la population survit, mais ne vit pas pleinement. Privée de sécurité alimentaire, d’accès régulier à l’éducation et aux services sanitaires, elle voit sa dignité continuellement menacée. L’État, censé garantir la protection et la régulation, apparaît défaillant dans ses fonctions régaliennes les plus élémentaires.
3.3. L’État sans responsabilité : entre domination et perte de légitimité
La crise récente révèle également une transformation qualitative du rapport entre gouvernants et gouvernés. Lorsque l’appareil étatique est perçu comme instrumentalisé par des intérêts particuliers, il cesse d’incarner le bien commun. La continuité institutionnelle, déjà fragile, se dissout dans une logique de gestion immédiate et fragmentée.
La réflexion classique de Jean-Jacques Rousseau rappelle qu’« obéir sous la menace n’est point consentir » (Du contrat social, 1762, Livre I, p. 12). De son côté, Pierre Bourdieu analyse la manière dont la domination peut s’intérioriser et produire une forme de résignation sociale (La domination masculine, 1998, p. 34). Dans le contexte haïtien post-2021, la peur et l’incertitude tendent à remplacer la confiance civique, tandis que l’absence de responsabilité politique nourrit la défiance généralisée.
Il en découle trois implications majeures. Premièrement, la perte de légitimité affaiblit toute tentative de réforme structurelle. Deuxièmement, la fragmentation du pouvoir empêche la coordination des politiques publiques essentielles. Troisièmement, la dépendance accrue à l’aide internationale réduit la souveraineté décisionnelle.
Ainsi, la crise post-2021 illustre avec acuité l’urgence d’un État cohérent, responsable et inscrit dans la durée. Plus qu’une crise politique conjoncturelle, elle constitue la manifestation extrême d’un déficit historique de continuité. Sans reconstruction méthodique des institutions, sans restauration du principe de responsabilité publique et sans réaffirmation du primat du bien commun, la perspective d’une stabilité durable demeurera illusoire.
IV. LA RECONSTRUCTION DE L’ÉTAT : UNE TRANSFORMATION STRUCTURELLE INDISPENSABLE
4.1. Restaurer la finalité de l’État : du pouvoir capté au service public
La reconstruction de l’État haïtien commence par une redéfinition claire de sa finalité. L’État ne peut plus être perçu comme un espace de conquête ou de captation au profit d’intérêts particuliers ; il doit redevenir une institution ordonnée au bien commun. Cette transformation implique un renversement de perspective : d’abord c’est de substituer à la logique du pouvoir personnel celle du service public, orienté vers la sécurité, l’éducation, la santé, la justice et les infrastructures.
L’histoire nationale rappelle que la cohérence politique naît d’un idéal partagé. De Dutty Boukman et François Makandal à Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, la liberté et l’égalité constituèrent l’axe structurant de l’action collective. Cette continuité idéelle démontre qu’un État ne se consolide durablement que lorsqu’il s’adosse à une vision supérieure et constante. La reconstruction contemporaine doit ainsi replacer la dignité humaine et la souveraineté populaire au centre de l’architecture institutionnelle.
4.2. Professionnaliser l’administration : garantir la continuité au-delà de gouvernements
La transformation de l’État suppose également la consolidation d’un appareil administratif stable et compétent. Les expériences du XXᵉ siècle offrent des enseignements significatifs. Sous Dumarsais Estimé, certaines politiques d’infrastructure et de rayonnement culturel ont démontré qu’une orientation cohérente pouvait produire des effets structurants. De même, la vision institutionnelle de Lesly François Manigat, qui proposait la création d’une école nationale d’administration pour former durablement les cadres publics (Roger Petit-Frère, p. 195), soulignait l’importance du capital bureaucratique.
Reconstruire l’État signifie donc dépolitiser la fonction publique, instaurer le mérite comme principe de recrutement et assurer la continuité des politiques publiques indépendamment des alternances électorales. Sans mémoire administrative ni planification à long terme, toute ambition de développement demeure précaire. La stabilité institutionnelle constitue la condition première de la stabilité sociale et économique.
4.3. Instituer la responsabilité et l’inclusion : refonder la confiance civique
La reconstruction exige une transformation éthique et démocratique. Un État cohérent repose sur la transparence, la reddition de comptes et l’équité fiscale. Il doit garantir que les ressources publiques servent effectivement l’intérêt général et que chaque citoyen participe, directement ou indirectement, aux décisions qui orientent la vie collective.
Il ne s’agit pas de créer un État abstraitement puissant, mais un État légitime, capable de protéger les droits fondamentaux et d’assurer la justice sociale. Mettre fin aux gouvernements éphémères et aux ruptures répétées implique l’édification d’institutions efficientes, aptes à résister aux crises politiques et aux pressions conjoncturelles.
Ainsi conçue, la reconstruction de l’État haïtien ne correspond ni à un simple ajustement technique ni à une réforme superficielle. Elle représente une transformation profonde de la culture politique : passer d’une logique de rupture à une logique de durée, d’un État instrumentalisé à un État protecteur, d’une administration fragile à une institution solide, garante du bien commun et de la dignité nationale.
Conclusion
Répondre à la question initiale — que serait Haïti dans cinquante ans si chaque gouvernement s’inscrivait réellement dans la continuité de l’État ? — suppose de rompre avec l’imaginaire du provisoire qui a trop longtemps structuré la vie publique nationale. Penser l’avenir à l’aune de la continuité étatique revient à réhabiliter la durée comme principe cardinal de l’action politique.
L’histoire haïtienne apporte elle-même les éléments de réponse. Lorsque la vision collective demeure constante, les ruptures cessent d’être des fractures irréparables pour devenir des transitions fécondes. La dynamique inaugurée par Dutty Boukman, poursuivie par Toussaint Louverture et accomplie par Jean-Jacques Dessalines démontre qu’une idée stable — la liberté — peut survivre aux hommes et triompher des conjonctures. À l’inverse, les périodes de discontinuité institutionnelle ont installé une instabilité chronique où chaque administration recommence à zéro, diluant les acquis, dispersant les ressources et affaiblissant la confiance civique.
Ainsi, si la continuité devenait règle plutôt qu’exception, Haïti dans cinquante ans pourrait présenter des traits structurellement différents. D’abord, un État stratège, capable de maintenir des orientations économiques cohérentes au-delà d’alternances politiques. Ensuite, une administration professionnelle et stable, où la mémoire institutionnelle garantit l’efficacité des politiques publiques. Enfin, un pacte civique consolidé, fondé sur la confiance et la responsabilité réciproque.
La continuité ne signifie ni immobilisme ni répétition mécanique. Elle désigne la capacité d’un État à préserver ses objectifs fondamentaux tout en adaptant ses instruments aux mutations contemporaines. Comme l’a montré Michel-Rolph Trouillot, l’histoire constitue une grille de lecture du présent ; ignorer ses leçons condamne à reproduire ses impasses. De même, Max Weber rappelait que l’État moderne repose sur la légitimité durable de son autorité, tandis que John Rawls insistait sur la justice comme équité structurante des institutions.
Dès lors, la reconstruction et la transformation de l’État haïtien apparaissent non comme des choix idéologiques contingents, mais comme des impératifs de survie collective. Haïti ne manque ni d’intelligence, ni d’histoire, ni de ressources humaines ; elle souffre d’un déficit de continuité et d’une fragilité administrative persistante.
Imaginer Haïti dans cinquante ans sous le sceau d’une continuité effective, c’est envisager un pays où l’école publique cesse d’être intermittente, où l’hôpital devient une certitude institutionnelle, où l’investissement public s’inscrit dans une stratégie nationale durable, et où la citoyenneté retrouve sa densité. C’est concevoir une société où l’autorité ne repose ni sur la peur ni sur l’improvisation, mais sur la légitimité, la compétence et la justice.
La question initiale trouve alors sa réponse : si chaque gouvernement s’inscrivait dans la continuité de l’État, Haïti dans cinquante ans ne serait plus une énigme incertaine. Elle serait l’aboutissement logique d’une volonté politique stable, d’institutions consolidées et d’un contrat social réhabilité — non un recommencement perpétuel, mais une trajectoire assumée.
Relecture et correction : Elmano Endara JOSEPH
Écrit par : Barthelemy PIERRE étudiant finissant à la Faculté de droit et des sciences économiques (FDSE) en sciences juridiques
Tel: +509 3178 1525
E-mail: barthelemypierremara@gmail.com
Lubin ETIENNE : Pharmacien, Étudiant en psychologie à la Faculté d'ethnologie (FE)
Tel:+ 509 3636 5016
E-mail :lubinetienne98@gmail.com
Invitation à la lecture d’articles de journaux
Thelusma, Kenny & Endara Joseph, Elmano. "Hayti : la France profite‑t‑elle de la crise de sécurité pour se donner « bonne conscience »?" Le Club (Mediapart), 16 avril 2025.
disponible sur : https://blogs.mediapart.fr/kenny-thelusma‑et‑elmano‑endara‑joseph/blog/160425/hayti‑la‑france‑profite‑t‑elle‑de‑la‑crise‑de‑securite‑pour‑se‑donner‑bo
Thelusma, Kenny & Endara Joseph, Elmano (ak Jean Kenley Bien Aimé). "Fin de TPS et l’arme du terrorisme : Comment est fabriquée ..." Le National, 17 juillet 2025.
disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2530
Endara Joseph, Elmano & Thelusma, Kenny. "Double dette ou double discours : La Note n°4 de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage …" Le National, partie analysée avec mention des deux otè (08 avril 2025).
Disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2288
Thelusma, Kenny & Endara Joseph, Elmano. "Double dette ou double discours : La Note n°4…" Le National (autre partie oswa segman atik seri a) — 09 avril 2025. Disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2295
Thelusma, Kenny, Endara Joseph, Elmano & Jean Kenley Bien Aimé. "Fin de TPS et l’arme du terrorisme : ..." Le National (variant oswa referans altènatif) — 19 juillet 2025 (divès seksyon).
https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2541
Endara Joseph, Elmano. "Ayiti : École, inégalités, reproductions sociales ou politique implicite des rues" (Le National, 04 octobre 2025) — disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2714
Endara Joseph, Elmano. "Qui peut réviser la Constitution, quand, comment…?" Le National, 04 juin 2025 — disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2450
Endara Joseph, Elmano. "L'enseignement supérieur à l’abandon." Le Nouvelliste, 21 mars 2025. Disponible sur : https://lenouvelliste.com/article/254432/lenseignement-superieur-a-labandon.
Endara Joseph, Elmano. "Haïti : Une Justice en quête d'indépendance face aux défis de la méfiance institutionnelle." Le Nouvelliste, 9 mai 2025. Disponible : https://lenouvelliste.com/article/256012/haiti-une-justice-en-quete-dindependance-face-aux-defis-de-la-mefiance-institutionnelle.
Endara Joseph, Elmano. "Haïti : École, inégalités, reproductions sociales ou la politique implicite des rues." Le Nouvelliste, 1er octobre 2025. Disponible sur : https://lenouvelliste.com/article/260429/haiti-ecole-inegalites-reproductions-sociales-ou-la-politique-implicite-des-rues.
Endara Joseph, Elmano. "Haïti : Quand la justice parade et que le droit recule." Le Nouvelliste, 20 octobre 2025. Disponible sur : https://lenouvelliste.com/article/260968/haiti-quand-la-justice-parade-et-que-le-droit-recule.
Endara Joseph, Elmano. "Haïti face à une 12e intervention onusienne." Le Nouvelliste, 19 septembre 2025. Disponible sur : https://lenouvelliste.com/article/260051/haiti-face-a-une-12e-intervention-onusienne.
Endara Joseph, Elmano. "Élections, Constitution et gangstérisation : l’impasse haïtienne et issues possibles." Le Nouvelliste, 11 novembre 2025. Disponible sur : https://lenouvelliste.com/article/261583/elections-constitution-et-gangsterisation-limpasse-haitienne-et-issues-possibles.
Livres et ouvrages académiques
Trouillot, Michel-Rolph. Silencing the Past: Power and the Production of History. Boston: Beacon Press.
Pierre-Charles, Gérard. Radiographie d’une dictature. Port-au-Prince: Éditions Nouvelle Optique.
Castor, Suzy. L’occupation américaine d’Haïti. Port-au-Prince: CRESFED.
Hurbon, Laënnec. Comprendre Haïti. Paris: Karthala.
Joachim, Benoît. Les racines du sous-développement d’Haïti. Port-au-Prince: Éditions Henri Deschamps.
Manigat, Leslie François. Évolution politique d’Haïti. (références académiques).
Soukar, Michel. Histoire d’Haïti. Fort-de-France: Éditions des Antilles.
Petit-Frère, Roger. Haïti: l’État et la nation.
Rousseau, Jean-Jacques. Du contrat social.
Weber, Max. Le savant et le politique.
Rawls, John. Théorie de la justice.
Bourdieu, Pierre. La domination masculine. Paris: Seuil.
