Aly Acacia est chroniqueur et observateur de la société haïtienne. Il signe depuis plusieurs années des chroniques sur la jeunesse, l'éducation, la place des femmes, la musique et la mémoire collective. On lui doit notamment l'enquête « Enfants soldats en Haïti, comprendre pour agir » (Le Nouvelliste, nov. 2024) et un hommage à Melchie Dumornay (Le National mai 2026).
La jeunesse haïtienne est souvent décrite comme violente, désœuvrée ou perdue. Pourtant, les données du PNUD montrent exactement l’inverse : elle entreprend davantage que les générations précédentes, s’organise numériquement, innove avec presque rien et maintient vivante une économie que l’État n’arrive plus à structurer. Nous parlons souvent de la jeunesse haïtienne comme d’un problème sociologique, alors qu’elle est peut-être notre dernière infrastructure encore debout.
Cette jeunesse ne complète plus l’État : elle le remplace
Le PNUD vient de publier « La métamorphose silencieuse » et dit tout haut ce qu'on refuse d'entendre : nous sommes un pays jeune, littéralement. Ce qui frappe dans le rapport du PNUD, ce n’est pas seulement le potentiel de cette jeunesse, c’est sa capacité à créer malgré l’effondrement. À bien des endroits, cette jeunesse ne complète plus l’État : elle le remplace. Elle éduque quand l’école manque de moyens. Elle informe quand les médias traditionnels se taisent. Elle crée de l’emploi quand l’économie formelle s’effondre. Elle maintient un lien national vivant alors que les institutions se fragmentent.
Nos jeunes transforment l’absence d’infrastructures en intelligence pratique, l’exclusion en débrouillardise, le chaos en invention quotidienne. Plus d'une entreprise sur trois appartient à quelqu'un de moins de 35 ans. Plus de cinq millions d'entre nous ont entre 15 et 39 ans, près de 43% de la population. Ce n'est pas une charge, c'est une marée qui monte chaque matin dans les tap-tap, dans les petites boutiques qui ouvrent avant l'aube, dans les téléphones intelligents. La jeunesse cherche du travail dans un désert d’emplois. Plus d'un jeune sur trois est au chômage.
Les jeunes femmes avancent avec un poids supplémentaire. Le PNUD rappelle qu’en Haïti, moins de 30 % des femmes de 20 à 24 ans ont accès à l’emploi, contre environ 50 % des hommes. Chaque réussite féminine dans ce pays devient donc plus qu’un accomplissement personnel : une fissure ouverte dans un plafond social et économique encore très bas. Ces chiffres racontent quelque chose de plus profond que des statistiques économiques : ils racontent une génération qui refuse de disparaître. Derrière chaque pourcentage, il y a un prénom, une fatigue, un rêve qui refuse de mourir.
Nous l'avons vu, ce refus, sans tambour ni trompette à Mirebalais dans les pieds de Melchie Dumornay, qui dribblait avec un ballon rapiécé et qui, à 22 ans, est devenue la première Haïtienne nominée au Ballon d'Or.
Nous l'avons constaté dans l'élan du patineur Gesny Pierre-Louis de Cité Soleil, la zone la plus stigmatisée du pays. Il est parti vivre au Chili, et le 16 mai dernier à Quito, a décroché l'or en Free Jump Senior. Il a fait claquer notre drapeau sur un podium, ce n'est pas une anecdote, c'est une revanche douce.
Nous l'avons observé à Jacmel, et cette fois je veux les nommer parce qu'on les a trop laissés anonymes : Marlly De Heusch Scutt, Sterly Faïcka Nicolas, Djolanda Jean Pierre, Roosevelt Marseillant et John Kely Stanley Pierre. Cinq adolescents qui, à Athènes (Grèce) en septembre 2024, ont ramené une médaille de bronze du First Global Challenge avec un projet d'extraction de protéines à partir de feuilles. Pas de laboratoire rutilant, seulement de l’intelligence frugale, de l’obstination et des mentors qui ont cru en eux.
Nous la voyons aussi chaque soir sur nos téléphones, dans une génération qui transforme les réseaux sociaux en espaces de transmission.
Wilky Toussaint, agronome du Nord-Ouest, qui ne se contente pas de planter du maïs, il plante des idées, histoire, science, civisme en créole clair, pour « inspirer une prise de conscience collective ».
Marco Azèd, ingénieur, qui traduit le code en langue maternelle et montre à des jeunes de Port-au-Prince comment vendre, se protéger et surtout réfléchir.
Ariana Milagro Lafond, de Jacmel, suivie par seize millions d’abonnés, qui remporte en avril à Lomé le House of Challenge non pas avec un clash, mais avec un message d’unité.
Et puis il y a Abigaïl Alexandre. Vingt-et-un ans. Originaire de Jacmel. Première Haïtienne à remporter le concours international d’éloquence Eloquentia à Paris, en France.
Ce paradoxe est peut-être le cœur même d’Haïti : une jeunesse massivement empêchée, mais obstinément créatrice.
Dans ce même souffle, j'entends une autre voix qui dit la même chose avec d'autres mots : celle de Dominique Dupuy. On l'a beaucoup harcelée pour sa date de naissance, pour le fait qu'elle soit « jeune et femme », représentante atypique dans un vieux système dominé par une vieille culture politique... Bien avant le rapport du PNUD, elle défendait déjà avec conviction le dynamisme et l’énergie de la jeunesse haïtienne.
Son conseil n'est pas une plainte, c'est un appel vibrant : « Pa okipe oken moun kap di se yo ka chanje lavi nou, se travay ansanm ». Ne cherchez pas le sauveur, cherchez le leadership d'équipe. C'est exactement ce qu'il faut entendre sur notre jeunesse : voyez-la pour ce qu'elle fait, pas pour l'année inscrite sur sa carte d’identité. De Vanier à McGill, de l'UNESCO où Dominique Dupuy a fait inscrire notre soupe joumou au patrimoine mondial, jusqu'au ministère, elle incarne ce renversement du regard.
Elle a tenu tête à un système encore profondément hostile aux femmes jeunes qui prennent la parole... Elle a fait face aux dérives racistes de Luis Abinader.
Nous avons pris la blessure pour le corps entier
Je sais, il y a aussi l'ombre. Je l'ai décrite dans mon enquête sur les enfants enrôlés dans les gangs : près de la moitié des membres des groupes armés sont des enfants, certains ont onze ans. C'est vrai, c'est une blessure ouverte. Mais nous avons pris la blessure pour le corps entier. Nous parlons de nos jeunes comme d'un problème à contenir, jamais comme d'une force à libérer.
Alors transmettons cette foi qu’exprime Mme Dupuy et les statistiques du PNUD, juste un instant. Transférons-la à notre voisin qui répète que tout est perdu. Opposons-la à ce dirigeant, qui ne voit dans nos enfants que des voix à acheter. Diffusons-la sur nos réseaux les soirs de découragement. Un jour, on racontera qu'Haïti s'est relevée non pas parce qu'un homme providentiel est apparu, mais parce qu'on a enfin ouvert les yeux sur notre plus grande richesse; la jeunesse.
Le PNUD le résume d'une phrase qui devrait nous gifler gentiment : « la question n'est pas de savoir si cette jeunesse peut transformer Haïti, elle le fait déjà. »
- Programme des Nations unies pour le développement. (2025). La métamorphose silencieuse : jeunesse, innovation et résilience en Haïti. PNUD Haïti.
- Banque mondiale. (2025). Données sur le chômage des jeunes en Haïti. Banque mondiale.
- Organisation internationale du Travail. (2025). Emploi informel et marché du travail en Haïti. OIT.
- Institut haïtien de statistique et d’informatique. (2024). Recensement et estimations démographiques 2024. IHSI.
- First Global. (2024). First Global Challenge Athens 2024. First Global Foundation.
- Acacia, A. (2024, 24 novembre). Enfants soldats en Haïti, comprendre pour agir. Le Nouvelliste. lenouvelliste.com
- Acacia, A. (2026, mai). Hommage à Melchie Dumornay. [Article de presse haïtienne].
- Azèd, M. [@marco_azed]. (s. d.). Profil TikTok. TikTok. tiktok.com[Profil]
- FIRST Global. (2024). 2024 FIRST Global Challenge award winners. first.global
- iciHaïti. (2026, 18 mai). Quito 2026 – Le rolleur haïtien Gesny Pierre-Louis champion catégorie « Free Jump Senior ». icihaiti.com
- Lafond, A. M. (2026). Ariana Milagro Lafond. Dans Wikipédia. fr.wikipedia.org
- Programme des Nations Unies pour le développement. (2026). La métamorphose silencieuse d'Haïti : Résumé exécutif. PNUD Haïti.
- Toussaint, W. (s. d.). À propos – Wilky Toussaint, vulgarisateur scientifique. wilkytoussaint.com
- Triboland. (2024, 3 octobre). Haïti émerge avec éclat lors du First Global Challenge, s'illustrant par une brillante troisième place. triboland.com
- Dupuy, D. (2024). Interview – « Pa okipe oken moun kap di se yo ka chanje lavi nou, se travay ansanm » [Entrevue télévisée]. Émission avec Dadou
Aly Acacia
