En Ayiti, la transition ne marche pas ; elle titube. Entre l’urgence des balles et la lenteur des salons diplomatiques, le pays semble suspendu à un fil de fer barbelé. D'un côté, le Conseil présidentiel de transition (CPT) tente de projeter une image de stabilité. De l’autre, la réalité des quartiers populaires rappelle que le pouvoir, à Port-au-Prince, se mesure sans répit, au calibre des armes plutôt qu'au nombre de décrets.
Le grand défi reste l'équilibre impossible qui se décline en comment construire un consensus politique avec des acteurs qui ne s'entendent que sur leurs désaccords, tout en gérant une urgence sécuritaire qui n’attend pas la fin des palabres ? Le récent virage budgétaire en faveur de la police est un signal, certes. Mais face à des gangs qui contrôleraient 80 % de la capitale, c’est une goutte d’eau dans un océan de feu.
Le renvoi du référendum constitutionnel au profit d’élections est un aveu d'impuissance salutaire. L’on ne refait pas les règles du jeu quand le stade est en flammes. L’on cherche d'abord la sortie de secours. En contrepartie, le silence des institutions face à la détresse sociale nourrit une machine à rumeurs plus efficace que n'importe quel communiqué officiel.
La transition ayitienne est ce funambule qui essaie de refaire ses lacets en plein vide. Le consensus est nécessaire pour la légitimité, mais l’action est vitale pour la survie. Sans un rétablissement rapide de l'autorité de l'État sur le territoire, ainsi la transition ne risque-t-elle pas de devenir une destination permanente ? Un surplace tragique où l'on change les visages au sommet, tandis que la base, elle, continue de compter ses morts et ses espoirs déçus.
Le discours de M. Smith Augustin se veut rassurant. Trop rassurant, diront certains. Il mise sur le temps. Sur le dialogue. Sur la bonne foi des acteurs politiques. Un pari risqué dans un pays épuisé par l’attente de l’accord du 3 avril 2024.
L’assurance affichée d’une entente avant le 7 février 2026 relève davantage de la projection que de la certitude. Le dialogue existe, certes. Mais le fossé politique demeure profond. Pitit Dessalines et Fanmi Lavalas discutent. Discuter ne signifie pas conclure.
M. Augustin insiste sur la légitimité. Une entente ayitienne, non imposée. Le message est clair. Il veut se démarquer des transitions téléguidées. Il affirme ne pas être obsédé par le pouvoir. Le propos est habile. Presque défensif. Comme si le soupçon était déjà là. En tout cas !
Son refus d’exprimer une préférence politique est stratégique. Il protège le dialogue. Mais il révèle aussi une prudence extrême. À force d’éviter de trancher, l’on peut finir par ne rien décider.
L’argument central reste la continuité. Le CPT comme garantie. Revenir en arrière serait coûteux. Quinze mois de travail du CEP ne peuvent être effacés. Sur ce point, le raisonnement est solide. La transition ne peut être éternellement réinitialisée. Qui dit quoi ?
L'art de ne pas choisir
Sur le bilan sécuritaire, M. Augustin joue au peintre. Il nous sort le gris. Ni rose (trop optimiste, car cela fait désordre), ni noir (trop réaliste, parce que cela fait peur). C'est la rhétorique du clair-obscur.
L'analyse ici utilise un rythme binaire : « Rien n’est rose. Mais tout n’est pas noir ». C’est propre. C'est net. C'est presque une valse. Le texte souligne que le Champ-de-Mars est un symbole. Bravo. Mais le symbole, c’est comme une photo de gâteau sur un compte Instagram d’un répertoire bien glacé. Cela a l'air bon, mais ne nourrit pas les quartiers assiégés. Le métadiscours ici pointe du doigt cette faille : on déshabille la communication pour montrer que, derrière la symbolique, le ventre est vide.
La mathématique du désespoir
L'effort budgétaire pour la PNH ? Inédit. Formidable. On sort les violons et les calculettes. Mais le texte casse immédiatement l’ambiance avec une antithèse infernale.
D’un côté, les millions (le fait marquant). De l’autre, 10 000 policiers. Face à une crise « multidimensionnelle » — mot savant pour dire que tout part en vrille — c’est peu. « Très peu ». Cette répétition n’est pas là pour faire joli ; elle agit comme un couperet anéanti. C’est la rhétorique de la réalité qui vient gifler l’enthousiasme administratif. On nous vend un bouclier, le texte nous rappelle que c'est une passoire.
Le jeu de la patate chaude
Monsieur Augustin invoque les « causes structurelles ». Traduction politique : « C’est pas moi, c’est l’Histoire ». C’est pratique, l’Histoire, elle n’a pas de compte Twitter pour répondre.
Le texte valide la thèse (le Conseiller président Augustin a raison), mais il retire aussitôt le tapis sous les pieds de l'orateur. C’est le paradoxe de la transition : on hérite d’un chaos, mais on est payé pour le gérer. Et au-delà de l’échéance. Le métadiscours souligne ici une tension entre le temps long (les structures) et le temps court (les balles qui sifflent), les attaques fréquentes sans prendre à l'hameçon un gros poisson. M. Augustin veut faire de la sociologie, la population veut de la police, du déblocage des routes. Le texte rappelle que l’excuse intellectuelle ne remplace jamais l’obligation de résultat.
La stratégie du vide
L’abandon du référendum ? Une évidence. Le recentrage sur les élections ? Une logique de survie. Mais là où le texte devient piquant, c’est sur le « calme ».
Appeler au calme dans un pays où le silence institutionnel est plus bruyant qu’une manifestation, c’est audacieux. Le discours de Conseiller présidentiel pointe une ironie cruelle, dans un pays où la rumeur gouverne, le gouvernement est un sujet de rumeur. Le métadiscours finit sur une note de sarcasme politique : le silence coûte cher, mais c’est apparemment la seule monnaie que les institutions acceptent encore d’imprimer. Aussi faut-il casser le silence avant le 7 février 2026.
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
