Généalogie d’une date mythique dans la conscience politique haïtienne
Il existe des dates qui relèvent de l’histoire, et d’autres qui appartiennent au mythe. Les premières s’inscrivent dans la chronologie ; les secondes s’incrustent dans les consciences. Elles ne se contentent pas de marquer le temps : elles l’obsèdent. Elles agissent sur les subconscients collectifs comme une substance psychotrope, produisant à la fois espérance, dépendance et hallucination politique. Le 7 février est de cette trempe dans l’histoire haïtienne. Ce n’est pas seulement une date. C’est une figuration symbolique du salut, un rituel laïc, un horizon d’attente perpétuellement reconduit. En Haïti, le 7 février n’est jamais un simple lendemain : il est toujours une promesse.
Il y a exactement 40 ans depuis que Le 7 février 1986 scelle la chute de Jean-Claude Duvalier et la fin officielle de près de trente années de dictature héréditaire. Ce jour-là, le peuple haïtien ne chasse pas seulement un dictateur; il croit enterrer un système, exorciser un passé, tourner une page scellée par la peur, la violence et la confiscation de l’État. Mais très vite, la date déborde l’événement. Elle se mythologise. Elle devient le point zéro d’une démocratie espérée, l’acte fondateur d’un nouvel ordre politique. À partir de là, le 7 février cesse d’être un repère historique pour devenir un fétiche constitutionnel. Le plus intéressant, cette date a été consacrée par la Constitution de 1987 comme date de prise de fonction présidentielle.
Ainsi naît une illusion structurante : celle selon laquelle le changement de date suffirait à produire le changement d’État.
Depuis 1986, le 7 février est invoqué comme on invoque une divinité politique. Il revient, cyclique, chargé d’attentes démesurées, toujours précédé d’un climat de tension, toujours suivi de désillusions.
Présidents élus, présidents provisoires, conseils de transition, pouvoirs de fait : tous ont tenté de s’adosser à cette date pour sacraliser leur légitimité, comme si le calendrier pouvait compenser l’absence de la bonne gouvernance, l’absence du contrat social réel, l’absence du non-respect de l’accord 3 Avril
Le 7 février devient alors moins un instrument de stabilité qu’un théâtre de la répétition, où la crise se met elle-même en scène. À défaut d’institutions solides, Haïti s’est offert une date comme pilier symbolique. Mais une date, aussi sacrée soit -elle ne gouverne pas. Les dates ne construisent pas.
Le problème du 7 février n’est pas ce qu’il représente, mais ce qu’il remplace. Il a pris la place
d’un État fonctionnel, d’une culture démocratique enracinée, d’une élite politique responsable, d’un projet national partagé.
À force d’attendre le 7 février comme une délivrance, la société haïtienne s’est enfermée dans une temporalité magique, où l’on espère du temps ce que l’on refuse de construire par l’action collective. Le mythe rassure ; il dispense de l’effort structurel. Il permet de croire sans transformer.
De 1804 à nos jours, l’histoire haïtienne est traversée par une constante : la difficulté à instituer le pouvoir autrement que par la rupture. Le 7 février s’inscrit dans cette tradition de discontinuité permanente, où chaque nouveau départ est présenté comme une refondation, sans jamais régler les contradictions fondamentales de l’État postcolonial haïtien.
De ce fait , le 7 février révèle moins la capacité d’Haïti à se renouveler que son incapacité à stabiliser le politique. Il est le symptôme d’une démocratie ,si démocratie il y en a , inachevée, toujours promise, mais jamais accomplie.
Démystifier le 7 février ne signifie pas le renier. Cela signifie lui rendre sa juste place : celle d’un repère historique important, mais insuffisant. Le salut d’Haïti ne viendra ni d’une date, ni d’un homme providentiel, ni d’un calendrier électoral ou constitutionnel brandi comme talisman. C’est du grand bullshit. Cessez le mensonge.
La renaissance d’Haiti viendra d’un travail long, difficile mais nécessaire : reconstruire l’État, refonder la confiance, sinceriser la politique pour reprendre le Feu Manigat St-Roc , réconcilier la politique avec l’éthique, combattre l’impunité, repenser le social , lutter contre les inégalités génératrices de violences.
Sans surprise, Le 7 février 2026 s’inscrira, lui aussi, dans ce cycle historique récurrent. Il y entrera comme tant d’autres dates avant lui : chargé d’attentes, de projections et d’illusions. Mais il ne doit ni le travestir, ni en prolonger la mystification. Persister à croire que le salut national naît d’un simple basculement du calendrier, c’est confondre le symbole avec la substance, le rite avec la transformation.
Changer Haïti exige donc de rompre avec la religion des dates pour entrer dans l’éthique de l’engagement collectif. Car une nation ne se relève pas par le passage du temps, mais par la volonté consciente de se donner des règles justes, des institutions fortes et une vision commune de son avenir.
Jaude OMEUS
31/01/2026
