Par Amikley Fontaine
Le 7 février 1986, le cri « Grenadiers à l’assaut ! » résonnait dans les rues de Port-au-Prince et partout en Haïti comme l'annonce d'une aube nouvelle. Après 29 ans de ténèbres duvaliéristes, Haïti s'apprêtait à réapprendre le mot « citoyen ».
40 ans plus tard, ce 7 février 2026, le silence des urnes est couvert par le fracas des armes automatiques. L'odeur des pneus brûlés pour la liberté a été remplacée par la fumée des quartiers assiégés.
Entre ces deux dates, un peuple a tout essayé : La tentative démocratique du 29 novembre 1987, la ferveur mystique de 1990, les transitions de velours, les interventions internationales et les réformes constitutionnelles.
Pourtant, au carrefour de ce 40e anniversaire, une question brutale s'impose : comment la « Première République Noire », ayant brisé les chaînes de l'esclavage et de la dictature, s'est-elle retrouvée prisonnière d'une anarchie sans visage ?
Où est passée la promesse de 1986, et vers quel abîme ou quel sommet nous dirigeons-nous ?
La résistance d'un peuple souverain
Le 16 décembre 1990 reste gravé dans la mémoire collective comme le "dimanche de la dignité". Ce jour-là, le monde entier a observé avec admiration un spectacle inattendu : des millions d'Haïtiens, des mornes les plus reculés aux quartiers populaires de Port-au-Prince, faisant la queue devant les bureaux de vote dès l'aube.
Après 30 ans de dictature des Duvalier et des années de transitions militaires sanglantes, le peuple n'a pas seulement voté ; il a fait preuve d'une discipline citoyenne exemplaire. Sous un soleil de plomb, dans un calme solennel, les Haïtiens attendaient des heures pour glisser un bulletin dans l'urne.
Faire la queue était un acte de résistance. C'était la preuve que le peuple préférait l'ordre démocratique au chaos des armes. Ce jour-là, la légitimité ne venait pas de la force, mais de la patience d'un peuple souverain.
Recréer un espace de sécurité indispensable
En ce 7 février 2026, date qui devrait marquer l'investiture d'un nouveau président élu, Haïti se trouve à la croisée des chemins. Parler de la "leçon de 1990" aujourd'hui n'est pas une simple nostalgie, c'est un acte de résistance mémorielle.
Si en 2026, ce moteur démocratique se heurte à une réalité brutale : l'impossibilité physique de tenir des élections alors que des quartiers entiers sont transformés en zones de non-droit par les gangs armés.
Si le peuple voit toujours dans les élections le seul moyen légitime de sortir de la crise et de restaurer l’autorité de l’État, il refuse un simulacre de scrutin qui se déroulerait sous la menace.
En 1990, on faisait la queue pour l'espoir ; aujourd'hui, les quartiers pris en otage attendent une libération sécuritaire préalable pour que le bulletin de vote redevienne une arme plus puissante que le fusil.
Le défi de 2026 est de recréer cet espace de sécurité indispensable pour que l'identité démocratique haïtienne puisse, une nouvelle fois, s'exprimer avec force et clarté.
Mutation constante dans le paysage politique haïtien
Cette mutation constante du paysage politique haïtien prend racine dans une fracture originelle : l'assassinat de Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 1806.
Cet acte a brisé l'idéal d'une nation unifiée pour instaurer une culture de la conquête du pouvoir par la force plutôt que par le droit. Depuis, l'État est devenu un butin que les élites et les factions militaires se disputent, transformant la présidence en une citadelle assiégée.
Cette mutation a une dimension qui est à la fois symbolique et psychologique. Pour beaucoup - un avis que Je partage - le chaos actuel est le symptôme d'une dette morale non résolue envers les pères fondateurs, particulièrement envers Dessalines, dont le projet de justice sociale a été trahi par ses pairs.
Réconciliation historique essentielle
Remédier à cette mutation cyclique exigerait une véritable Commission de Vérité et de Réconciliation historique. Demander pardon pour l'assassinat du 17 octobre 1806 et pour les trahisons qui ont suivi ne serait pas qu'un geste symbolique, mais un acte de réparation nationale visant à :
- Réhabiliter l'Idéal Dessalinien : reconnecter l'État avec sa mission première de protection de tous les citoyens, sans distinction de classe ou de couleur.
- Briser la "Malédiction" du Coup de Force : reconnaître les atrocités passées permettrait de délégitimer la violence comme mode d'accès au pouvoir, en admettant que chaque coup d'État est une répétition du parricide de 1806.
Sans ce processus de catharsis, le pays risque de rester enfermé dans une répétition stérile de transitions provisoires. La mutation ne cessera que lorsque le leadership haïtien acceptera de regarder son passé en face pour construire un avenir où l'alternance politique ne signifie plus l'élimination de l'autre, mais la continuité de la nation.
Rêve du 16 décembre 1990 détourné
Le rêve du 16 décembre 1990 a été brisé par deux coups de force majeurs qui ont radicalement altéré la trajectoire du pays.
D’abord, le coup d'État du 30 septembre 1991, seulement sept mois après l'investiture de Jean-Bertrand Aristide, a marqué le retour brutal de la botte militaire. Ce putsch a non seulement ensanglanté le pays, mais a aussi provoqué un embargo dévastateur qui a démantelé l'économie fragile.
Ensuite, après un retour difficile, le processus a de nouveau sombré le 29 février 2004. Ce second départ forcé, dans un climat d'insurrection armée et de pressions internationales, a scellé l'échec d'une transition démocratique qui se voulait souveraine.
Traumatisme du 29 novembre 1987
On ne peut comprendre l'échec du rêve de 1990 sans évoquer le traumatisme du 29 novembre 1987. Les élections du 29 novembre 1987 étaient la première tentative de transition démocratique post-Duvalier.
Ce jour-là, le massacre des électeurs à la Ruelle Vaillant par des commandos armés, sous le regard complice du Conseil National de Gouvernement (CNG), a fait échouer ce premier rêve.
Ce bain de sang n'était pas un incident isolé, mais une réponse brutale des forces réactionnaires à la Constitution de 1987. En mitraillant des citoyens qui faisaient la queue pour voter, les héritiers du système dictatorial ont envoyé un message clair : l'urne ne remplacerait pas le fusil.
Sécuriser le droit de voter sans mourir
Cette tragédie de la Ruelle Vaillant illustre parfaitement cette thèse sur la mutation vers le chaos. Elle prouve que chaque fois que le peuple haïtien tente de recoudre la déchirure de 1806 par la voie démocratique, une force brutale intervient pour ramener le pays à sa "normale" cyclique : celle du coup de force.
Et c’est ce qui explique le chaos sans précédent dans lequel nous sommes retrouvés aujourd’hui- que ce soit avec Michel Martelly ou Jovenel Moise.
Ainsi, le Conseil de transition n’a pas réussi là où 1987 et 1990 ont échoué. Donc, il revient à dire qu’il ne suffit pas d'organiser des élections ; il faut sécuriser le droit de voter sans mourir, un défi qui reste entier depuis près de quarante ans.
Commandement unifié pour restaurer l'ordre
Le passage d'une présidence monocéphale, pivot central de la Constitution de 1987, à un Conseil multicéphale de neuf membres représente une rupture structurelle majeure pour l'État haïtien. Traditionnellement, le pouvoir exécutif est conçu pour l'action rapide et la vision d'un seul camp ; en le fragmentant, on a cherché à neutraliser les dérives autoritaires par une surveillance mutuelle entre adversaires politiques.
Cependant, cette mission de stabilisation se heurte à une réalité organique : un organe à neuf têtes peine à agir avec la célérité qu'exige l'état d'urgence sécuritaire. La collégialité, bien que démocratique sur le papier, dilue la responsabilité et transforme l'institution présidentielle en un espace de délibération parlementaire, là où le pays réclame un commandement unifié pour restaurer l'ordre.
Efficacité opérationnelle déficiente
Sur le plan des résultats, cette mutation institutionnelle n'a pas encore prouvé son efficacité opérationnelle face à la mission de paix et d'organisation électorale. L'intérêt national, censé être le ciment de ce Conseil, est souvent fragmenté par les agendas partisans des secteurs représentés, créant une inertie qui profite aux forces de déstabilisation.
En remplaçant l'arbitrage d'un chef élu par un consensus entre rivaux, le Conseil a certes évité un vide total de pouvoir, mais il a aussi affaibli la force d'exécution de la présidence.
Le bilan actuel montre que si le modèle multicéphale a réussi à inclure la diversité politique, il peine à exercer l'autorité nécessaire pour pacifier le territoire et transformer cette transition en un succès démocratique tangible.
Projet de société saboté
Au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier, la Constitution de 1987 a été rédigée comme un cri de ralliement, un "vivre ensemble" conçu pour exorciser trente ans de dictature. Elle portait une feuille de route audacieuse : décentralisation, protection des droits humains et séparation stricte des pouvoirs.
Plus qu'un texte juridique, c'était un pacte sacré agissant comme un bouclier via l'article 291. En écartant les zélateurs du régime déchu, Haïti rejoignait une pratique universelle de sauvegarde démocratique.
A l'instar du Chili post-Pinochet qui a lutté pour purger ses institutions, ou de la Libye avec sa loi d'exclusion politique après Kadhafi, il s'agissait d'une mesure chirurgicale destinée à empêcher l'étouffement de la liberté par ses anciens bourreaux.
Constitution de 1987: boussole légitime du pays
Si le pays a sombré dans le chaos, ce n'est pas par la faute du texte, mais par la violence de ceux qui ont refusé de s'y soumettre. Le massacre de la Ruelle Vaillant et les coups d'État successifs furent des attaques frontales contre cette charte, visant à imposer par la force ce qui était injustifiable par le droit.
La Constitution de 1987 demeure la boussole légitime du pays ; elle n'a pas échoué, elle a été délibérément sabotée par l'irresponsabilité de dirigeants ayant manqué à leur tâche d'organiser les élections.
Pour que le Conseil actuel réussisse, il ne doit pas inventer une nouvelle voie, mais revenir à l'esprit de ce contrat social qui attend, depuis la chute des Duvalier, des forces vives prêtes à l'appliquer dans le respect de la mémoire des pères fondateurs.
L’insécurité : arme politique et verrou électoral
L’impuissance de la PNH et de la force multinationale (MMSS) n’est pas qu’une faille technique, mais le reflet d’une symbiose toxique entre politique et criminalité.
Si 85 % de la capitale reste sous l'emprise des gangs et qu'aucun chef majeur n’est capturé, c’est que ces groupes agissent comme les bras armés de certains secteurs de l’élite. En contrôlant les territoires et les votes, les gangs fédérés servent de rempart au statu quo : l’insécurité devient le prétexte idéal pour reporter indéfiniment les élections.
Tant que le chaos garantit le maintien au pouvoir sans mandat, la capture des chefs de gangs reste un risque politique que les parrains ne sont pas prêts à prendre, condamnant ainsi la transition à l'inertie.
Replacer la Constitution de 1987 au centre du jeu
L'exigence du départ du Conseil au 7 février traduit une volonté de rompre avec l'illégitimité et l'inefficacité d'une structure multicéphale paralysée par des intérêts partisans.
Historiquement, le maintien au pouvoir sans mandat a toujours nourri le chaos haïtien ; exiger ce départ, c'est refuser que la transition ne devienne une permanence de fait.
Cependant, pour éviter que ce vide institutionnel ne soit comblé par la violence des gangs, ce retrait doit être immédiatement relayé par une autorité technique réduite, capable de restaurer l'ordre là où le politique a échoué.
Pour briser définitivement le cycle des mutations politiques, ce changement de garde doit s'accompagner d'un acte de rupture historique : la fin de la complicité entre l'élite et les groupes armés.
Le départ du Conseil ne sera un succès que s'il permet de replacer la Constitution de 1987 au centre du jeu, en confiant les clés de l'État à des serviteurs dont l'unique boussole est l'organisation d'élections honnêtes, libres et souveraines. C'est à ce prix, entre rigueur légale et réconciliation avec les pères fondateurs, qu'Haïti pourra enfin sortir de l'urgence pour entrer dans la stabilité.
À propos d’Amikley Fontaine
Sociologue de formation et lauréat de plusieurs prix, Amikley Fontaine (https://l-express.ca/message-fete-independance-haiti-amikley-fontaine-fondation-sylvenie-lindor/) est le PDG de la Fondation Sylvénie Lindor et membre du Comité consultatif francophone de la ville de Toronto.
Fort de son expertise et de son engagement communautaire, Amikley ( https://fslindor.ca/about-amikley-fontaine/ ) plaide pour une résolution souveraine de la crise en Haïti, liant l'engagement de la diaspora à la nécessité d'un consensus national pour restaurer la sécurité et la démocratie
AF /1/27/2026
