Par Paulson Pierre-Philippe
Nous vivons un étrange paradoxe. Jamais l'humanité n'a disposé d'autant de connaissances, de données et de puissance technologique. Et pourtant, jamais nous n'avons semblé aussi désemparés face au tumulte du monde. L'air du temps n'est plus à l'insouciance — il est à l'anxiété diffuse, à cette inquiétude existentielle qui colle à la peau comme une brume que rien ne dissipe. Nous ne traversons pas une crise. Nous traversons un entrelacs de crises : une « polycrise », où dérèglements climatiques, bouleversements géopolitiques, mutations technologiques effrénées et crise du sens s'alimentent mutuellement en un vertige circulaire qui donne le sentiment que le sol se dérobe sous nos pieds — lentement, inexorablement, sans que personne ne l'ait vraiment provoqué.
Face à ce spectacle, l'esprit humain — avide de repères, allergique au vide — cherche instinctivement des précédents. À quelles époques sombres notre présent peut-il être comparé ? Que nous enseignent les grandes secousses de l'Histoire sur la trajectoire possible de notre civilisation ? Et surtout : comment, en tant qu'individus pensants, traverser ce chaos sans sombrer dans la paralysie, ni se réfugier dans le déni confortable d'une vie continuée comme si de rien n'était ?
Pour comprendre la profondeur de notre malaise, il faut disséquer les trois grandes lignes de faille sur lesquelles repose l'angoisse contemporaine. La première est écologique. Nous savons désormais, avec une certitude scientifique inédite (n’en déplaise aux climato-sceptiques), que notre mode de vie rend la planète inhospitalière à la civilisation que nous avons construite. Ce n'est plus une question de croyance — c'est une question d'équations. Mais ce qui rend cette situation profondément philosophique, c'est la prise de conscience vertigineuse de notre propre pouvoir d'anéantissement. Pour la première fois, le péril ne vient pas de l'extérieur : il vient de l'intérieur même de notre système, de nos choix collectifs, de nos désirs individuels agrégés en catastrophe globale. Nous sommes à la fois les victimes et les auteurs du drame — et cette co-culpabilité diffuse, impossible à localiser sur un visage ou dans une décision précise, est au cœur de notre désarroi moral.
La deuxième fracture est plus insidieuse, parce qu'elle touche à ce que nos sociétés avaient de plus précieux : la capacité à construire un monde commun, à partager une réalité. Les réseaux sociaux, présentés à leur naissance comme l'avènement d'une sphère publique universelle, ont engendré quelque chose d'exactement opposé : des millions de bulles hermétiques, chacune dotée de ses propres faits, de ses propres experts, de ses propres ennemis. Les algorithmes de recommandation, optimisés non pour la vérité mais pour l'engagement émotionnel, ont transformé l'information en carburant pour la colère et la peur. Lorsqu'il n'existe plus de fait objectif minimal sur lequel des adversaires politiques peuvent s'accorder, le contrat social se vide de sa substance. La démocratie se mue en champ de bataille où chaque camp habite un monde sémantique radicalement différent. On ne débat plus ; on se combat. Et cette guerre civile froide, menée à coups de tweets et de commentaires WhatsApp, ronge les fondations de nos sociétés plus sûrement que n'importe quel putsch.
La troisième fracture est peut-être la plus vertigineuse, parce qu'elle touche à la définition même de ce que nous sommes. L'avènement de l'intelligence artificielle générative pose une question sans précédent dans l'histoire de la métaphysique : qu'est-ce qu'un être humain dans un monde où la machine peut créer, raisonner et diagnostiquer avec une efficacité qui dépasse la nôtre ? Pendant des millénaires, nous avons défini notre valeur par nos capacités cognitives supérieures. Que reste-t-il de cette définition lorsqu'une IA produit en quelques secondes ce que des années de formation humaine peinent à atteindre ? Nous entrons dans une crise de la valeur profonde : si l'imperfection humaine et l'intuition ne sont plus des avantages mais des anomalies pittoresques dans un monde d'efficacité algorithmique, c'est l'image que nous nous faisons de nous-mêmes qui s'effondre. Prométhée, en volant le feu aux dieux, ne savait pas qu'il forgeait aussi, patiemment, ses propres chaînes.
L'Histoire, heureusement ou malheureusement, n'est pas avare de précédents. Elle ne se répète pas nécessairement, comme le rappelait Mark Twain, mais elle rime de préférence. Le parallèle avec la décadence romaine est immédiat : face à l'effondrement progressif d'un monde qui leur paraissait éternel, les citoyens romains ont vécu ce que l'historien Kyle Harper appelle un "malaise existentiel" d'une profondeur inédite. Ce sentiment de vivre la fin de quelque chose d'immense, sans pouvoir y mettre de nom précis, résonne étrangement avec notre propre expérience. La leçon philosophique de cette époque demeure brûlante : face à l'effondrement des structures extérieures, il reste le jardin intérieur de Marc Aurèle — cette citadelle de l'âme que nul envahisseur ne peut prendre, parce qu'elle n'est bâtie que de jugements librement consentis.
La Peste Noire du XIVe siècle offre un autre éclairage, différent mais tout aussi saisissant. Ce traumatisme d'une violence inouïe a reconfiguré le rapport occidental au monde : avant la peste, l'homme médiéval regardait vers l'au-delà ; après, confronté à une mort absurde frappant le juste et le pécheur avec une égale indifférence, il s'est retourné vers la vie immédiate. Ce fut l'une des matrices souterraines de la Renaissance. Notre propre confrontation avec la fragilité collective porte en elle la même bifurcation potentielle : repli identitaire et danse macabre du chacun pour soi, ou redécouverte de la valeur irremplaçable de la communauté humaine et construction d'un humanisme plus sobre, plus incarné, moins arrogant dans sa relation au réel.
C'est toutefois l'entre-deux-guerres qui constitue le parallèle le plus troublant. Les années 1920-1930 ont vu se conjuguer l'effondrement des empires, une pandémie meurtrière, une crise économique sans précédent et une désinformation érigée en outil politique délibéré. Dans ce contexte de désorientation totale, des millions d'Européens épuisés par la complexité du monde ont cherché refuge dans des certitudes simples et des leaders forts. La démocratie libérale, perçue comme lente et incapable de protéger, fut abandonnée par des peuples qui n'avaient pas tort d'être en colère, mais qui avaient tort dans les remèdes qu'ils choisissaient. Aujourd'hui, la tentation autoritaire refait surface sur tous les continents avec une constance qui devrait alarmer bien plus qu'elle ne le fait. Ce parallèle n'est pas une fatalité — l'Histoire n'est pas un destin. Mais c'est un avertissement que nous aurions tort de lire avec la condescendance de ceux qui pensent avoir appris la leçon.
Si l'on pousse la logique de ces crises jusqu'à leur terme, trois futurs sembleraient se dessiner. Le premier, le précipice, est celui où la fragmentation l'emporte : États fermés, guerres pour les ressources, intelligence artificielle mise au service du contrôle social, humanité scindée entre une élite technologique retranchée et une multitude livrée au chaos. Un féodalisme 2.0 — high-tech dans ses outils, médiéval dans ses structures de pouvoir. Le deuxième, la métamorphose, serait le scénario de la transformation contrainte : la douleur des crises force une reconfiguration radicale de nos modèles, on passe de la croissance quantitative à une croissance qualitative centrée sur le bien-être réel, l'IA serait orientée vers les grandes urgences collectives. Ce n'est pas un retour nostalgique à la bougie, mais un atterrissage choisi — une réinvention de la modernité sur des bases plus sobres et plus justes. Le troisième scénario, peut-être le plus probable, est celui de la déliquescence : ni effondrement brutal, ni métamorphose glorieuse, mais une lente dégradation faite de crises successives s'enchaînant sans résolution, chacune laissant le tissu social un peu plus abîmé. On s'y habitue au déclin, on abaisse collectivement le seuil de ce qu'on juge acceptable — et c'est précisément là son danger, car il ne déclenche pas les alarmes. On s'y résigne, doucement, sans même s'en apercevoir.
Face à ces perspectives, comment ne pas sombrer ? La philosophie antique nous offre des attitudes — non des recettes, mais des disciplines de l'âme à pratiquer contre le courant. La première porte le nom d'Épictète : discerner radicalement ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas. La source principale de notre anxiété moderne est l'hyper-information : exposés en temps réel à des dizaines de drames sur lesquels nous n'avons aucune prise, nous nous sentons pourtant coupables de ne pas y répondre. Séparer ce sur quoi nous pouvons agir concrètement — notre consommation, notre engagement local, notre bienveillance envers nos proches — de ce qui échappe à notre contrôle, ce n'est pas de l'indifférence. C'est une hygiène mentale de survie, la condition même de l'action efficace. On n'aide personne en se noyant.
La deuxième attitude est celle que Voltaire résumait dans la dernière ligne de Candide : il faut cultiver son jardin. Cette métaphore, souvent mal comprise comme un repli apolitique, est en réalité une invitation à réinvestir le réel dans ce qu'il a de concret et de possible. Planter un arbre, apprendre à réparer un objet, tisser des liens solides avec ses voisins, soutenir une initiative locale : ces actes qui semblent dérisoires à l'aune des crises planétaires sont en réalité des actes politiques fondamentaux. Ils recréent des poches de résilience et d'humanité au cœur du chaos, et ils procurent ce que les grandes théories ne peuvent pas donner : le sentiment d'une prise réelle sur le monde.
La troisième attitude est la plus contre-intuitive pour une modernité élevée dans le culte du progrès : accepter le tragique de la condition humaine. Les Grecs savaient que la hubris mène inexorablement à la chute, et que la lucidité sur notre condition est plus précieuse que n'importe quelle illusion consolante. Retrouver le sens du tragique, ce n'est pas se complaire dans le pessimisme. C'est cesser d'attendre un sauveur politique ou une disruption technologique providentielle. C'est se souvenir, avec Pascal, que "l'homme est un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant." Notre force est là, entière et irréductible : dans cette capacité à penser notre propre fragilité, à lui donner un sens, à en faire non une défaite mais une condition.
La dernière attitude, enfin, est peut-être la plus difficile à maintenir en temps de crise : préserver la capacité d'émerveillement. L'angoisse chronique grise le monde, transforme la réalité en un tableau statistique du malheur, rend invisible tout ce qui n'est pas une menace ou un drame. Or le monde, même abîmé, reste d'une beauté saisissante. Regarder un coucher de soleil avec une vraie présence humaine, lire un poème, écouter son morceau de musique préféré, rire d’une blague drôle, observer un enfant jouer avec l'intensité totale du vivant : ces actes, en apparence parfaitement inutiles, sont en réalité les plus nécessaires. Ils nous rappellent pourquoi le combat pour un monde habitable vaut la peine d'être mené — non dans l'abstrait, mais dans le concret de ce que nous aimons et de ce que nous refusons de perdre.
Nous vivons une époque de transition anthropologique majeure, comparable en intensité aux grandes ruptures qui ont jalonné l'histoire de la civilisation. Les raisons d'être inquiets sont légitimes et profondes, et les minimiser serait une malhonnêteté intellectuelle. Mais la lucidité n'est pas le désespoir — c'est même son contraire. Le désespoir est une clôture ; la lucidité est une ouverture. En nous appuyant sur la sagesse des Anciens sans la singer, en cultivant notre jardin intérieur autant que notre communauté locale, en acceptant le tragique sans renoncer à l'émerveillement, nous pouvons traverser ces tempêtes — non indemnes, certainement pas, mais debout. La sérénité ne consiste pas à vivre dans un monde sans problèmes. Elle consiste à habiter le nôtre avec une âme assez grande pour contenir à la fois l'horreur et la beauté, la conscience du péril et la joie d'être encore là pour le regarder en face. C'est en cela que réside, aujourd'hui comme hier, la dignité et la beauté de l'être humain.
