L’Université d'État d'Haïti (UEH) et Elms College, établissement sis dans l’État du Massachusetts, ont procédé, le mardi 17 février 2026, à la signature d’un accord de partenariat lors d’une cérémonie tenue au « Merci Marlène and Jacques Louis Dumay Living-Learning Community and Cultural Center ».
Cet accord prévoit la mise en œuvre d’un programme de formation continue destiné à accompagner les enseignants de l’UEH, en particulier ceux de l’École normale supérieure (ENS).
Par l’entremise de sa Division de l’éducation et de son Centre pour l’équité dans l’éducation urbaine, Elms College entend mobiliser son expertise en pédagogies innovantes afin de renforcer les compétences professionnelles du corps enseignant haïtien.
Dans son allocution, le recteur de l’UEH, Dieuseul Prédélus, a qualifié ce partenariat de « collaboration stratégique », s’inscrivant dans une volonté affirmée de modernisation institutionnelle et de positionnement de l’université comme établissement « compétitif et résolument tourné vers l’excellence académique internationale ». Selon lui, cette signature constituerait une étape décisive dans la concrétisation de cette ambition.
De son côté, le président d’Elms College, Harry Dumay, a souligné que cette initiative s’accorde avec la mission de son institution, laquelle consiste à mutualiser ses ressources pédagogiques et à soutenir des projets éducatifs à portée internationale.
Il importe de rappeler que les deux établissements avaient déjà coopéré en 2019 dans le cadre d’un programme de formation en soins infirmiers visant à contribuer à l’amélioration des services de santé en Haïti.
Une avancée stratégique, certes. Toutefois, au-delà des déclarations d’intention et de la rhétorique institutionnelle, des interrogations substantielles demeurent. Si les autorités mettent en exergue le caractère structurant de cette coopération, plusieurs questions s’imposent avec acuité :
Quels dispositifs d’évaluation permettront de mesurer, de manière rigoureuse et transparente, l’impact réel de ce programme sur la qualité de l’enseignement ? Quelle sera la durée effective de ce partenariat et quelles garanties juridiques et financières en assurent la pérennité ?
Le modèle de formation proposé prendra-t-il pleinement en considération les réalités socioéconomiques, culturelles et institutionnelles propres au contexte haïtien ?
Enfin, cette initiative sera-t-elle en mesure de produire un effet multiplicateur suffisant pour induire une transformation durable du système éducatif national ?
Analyse : entre opportunité stratégique et risque de dépendance académique
D’un point de vue stratégique, ce partenariat peut être interprété comme une tentative de repositionnement de l’UEH dans l’espace académique international. En s’adossant à une institution nord-américaine, l’université haïtienne cherche non seulement à renforcer les compétences pédagogiques de son corps professoral, mais également à consolider sa crédibilité institutionnelle dans un contexte de compétition globale accrue.
Toutefois, une analyse plus approfondie invite à dépasser l’enthousiasme institutionnel. L’histoire des coopérations universitaires en Haïti montre que nombre d’initiatives, bien que prometteuses à leur lancement, se heurtent à des contraintes structurelles : insuffisance de financement local, rotation rapide des cadres administratifs, absence de mécanismes d’évaluation indépendants et difficulté d’appropriation locale des modèles importés.
Un premier enjeu réside dans la contextualisation pédagogique. Les « pédagogies innovantes » promues par Elms College, si elles ne sont pas adaptées aux conditions matérielles, linguistiques et technologiques des institutions haïtiennes, risquent de demeurer théoriques ou difficilement applicables. L’innovation ne peut produire d’effets durables que si elle s’inscrit dans une logique d’appropriation endogène et non de simple transfert de modèles.
Un second enjeu concerne la gouvernance du partenariat. La réussite d’une telle coopération suppose des mécanismes clairs de co-construction des contenus, de suivi continu et d’évaluation d’impact. Sans indicateurs mesurables — taux d’amélioration des performances académiques, évolution des pratiques pédagogiques, retombées sur la formation des futurs enseignants — le partenariat pourrait se réduire à une vitrine diplomatique davantage qu’à un levier structurel.
Enfin, la question de la durabilité demeure centrale. Une transformation réelle du système éducatif exige une vision à long terme, articulée à des politiques publiques cohérentes. Si ce programme n’est pas intégré à une stratégie nationale de réforme de la formation des enseignants, son effet risque de rester circonscrit à un cercle restreint de bénéficiaires.
En cela, ce partenariat représente indéniablement une opportunité. Mais sa portée transformative dépendra de sa capacité à dépasser le symbolique pour s’ancrer dans une dynamique structurelle, autonome et durable. L’enjeu n’est pas seulement de former des enseignants, mais de consolider un système capable de produire, par lui-même, son propre renouvellement académique.
Mitchel Kewing ETIENNE
