​​​​​​​Après 1986, à la chute de la dictature, la formation continue des jeunes au sein des partis politiques était une pratique courante. Elle s’est toutefois progressivement raréfiée, à quelques exceptions près. Les partis d’aujourd’hui doivent renouer avec cette exigence.
Avec le temps, tout système électoral s’use et peut devenir inadapté. D’où la nécessité de réinterroger le modèle démocratique — et les partis qui le portent — surtout lorsqu’il est importé et mal ajusté à la réalité nationale, au point de reléguer la culture du « pays profond » au second plan. En Haïti, quarante ans après la mise en œuvre d’un tel modèle, l’installation d’un chaos institutionnel généralisé ne relève plus d’un simple dysfonctionnement : c’est une alerte sociétale.
La jeunesse — en particulier les jeunes cadres et les membres des structures partisanes appelés à prendre la relève — a besoin d’être formée. Le renouvellement du personnel politique dépend de la compétence de cette nouvelle génération et de sa capacité à s’imposer dans la conduite des affaires publiques. Pour être réellement utile à la société haïtienne et à la démocratie, sa participation doit reposer sur des valeurs solides, une préparation rigoureuse et une vision de long terme, seule à même de produire des résultats durables.
La qualité des organisations politiques conditionne celle des institutions, et la qualité des compétences au sein des institutions publiques conditionne celle de la nation. Ce sont des initiatives de formation lucides — portées par des partis anciens comme nouveaux — qui peuvent faire de l’héritage politique un levier de solidarité nationale et de prospérité, plutôt qu’une promesse sans lendemain.
Quarante ans après la fin du régime dictatorial des Duvalier, mon constat reste celui d’un échec de gouvernance. Ce constat ne nie pas la bonne volonté de certains acteurs, mais il s’impose : les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous et, à tort ou à raison, certains finissent par en attribuer la responsabilité aux anciens partis.
Aucune œuvre humaine n’est parfaite, pas plus que ne l’ont été les programmes de formation mis en place par des partis qui ont traversé des turbulences multiples, parfois inimaginables. Ces secousses ont pesé sur les grands enjeux politiques et sociaux. Pourtant, ces structures ont longtemps constitué une véritable pépinière de ressources humaines, en formant des compétences capables d’améliorer la gouvernance. Or l’émigration, formelle comme informelle, a eu des conséquences graves : elle a affaibli toute une génération de jeunes diplômés et de militants formés, dont les acquis étaient souvent remarquables.
Malgré les efforts consentis en éducation civique, nous avons manqué l’occasion de former des jeunes durablement engagés, membres à part entière des partis, avec un sentiment d’appartenance et des repères idéologiques clairs. Trop souvent, certains se sont repositionnés par calcul ou par crainte de perdre des avantages illusoires, facilitant le ralliement d’élus dits « de parti » au camp du pouvoir présidentiel. Par ailleurs, les partis se heurtent à des principes qu’ils feignent parfois d’ignorer, notamment lorsqu’ils nouent des alliances contre nature.
Ces dérives expliquent l’écart entre les ambitions affichées et les résultats de la formation civique, tout en alimentant la prolifération des partis — estimée à près de 400, selon le colonel Himmler Rébu, leader du parti GHRE. Beaucoup sont dépourvus de vision, de doctrine et de projet de développement, et peinent à maintenir une action cohérente.
C’est pourquoi je lance, une fois encore, un appel aux vétérans du secteur politique : avant qu’il ne soit trop tard, qu’ils évitent un désastre qui finirait par engloutir, bon gré mal gré, le patrimoine de leurs efforts. Qu’ils se concertent et s’unissent autour d’une démarche structurée de formation des jeunes cadres : une exigence à la fois historique et conjoncturelle, indispensable pour s’attaquer aux causes profondes de la crise politique et aux véritables obstacles au développement socio-économique.
Un exemple à suivre
Dans un contexte où les institutions étaient déjà fragilisées, certains acteurs politiques, conscients de leur rôle, ont non seulement le droit, mais aussi la responsabilité d’en limiter les effets. Leur action peut se traduire par des initiatives concrètes de renouveau : d’une part, une préparation aux prochaines échéances électorales et l’amélioration des pratiques politiques ; d’autre part, un investissement de long terme dans la formation des futures générations de responsables politiques et administratifs.
C’est dans cette logique que s’inscrivent les efforts menés au sein du parti Les Engagés pour le Développement (EDE) par son président stratégique, le Dr Claude Joseph. Soucieux d’assurer la relève dans une perspective plus moderne, il multiplie les activités de formation destinées aux jeunes cadres, dans l’espoir d’entraîner d’autres acteurs sur la même voie.
Des vidéos largement relayées sur les réseaux sociaux témoignent de la continuité de cette démarche : après plusieurs séminaires, des ateliers de travail et des séances de lecture collective réunissent régulièrement des jeunes autour d’échanges soutenus, de débats et de partages de connaissances. On y voit, au moins sur ce terrain, une tentative de renouer avec une culture de préparation, de transmission et de renouvellement.
Ainsi, le 14 février 2026, au local du parti — devenu une véritable école de formation politique —, des ateliers particulièrement animés ont réuni de jeunes participants. Les discussions ont porté sur des documents jugés essentiels pour l’avenir de la démocratie, notamment des textes juridiques relatifs à l’organisation de l’État et au fonctionnement de l’administration publique. Une attention particulière a également été accordée aux trois tomes de Claude Moïse, Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti.
Une étudiante, visiblement satisfaite, résumait l’esprit de ces rencontres en soulignant qu’il s’agissait de séances de « lecture, discussion et analyse », conduites par le Dr Claude Joseph et les cadres du parti, autour des grands textes de référence sur l’État, la gouvernance et la démocratie en Haïti.
Dans le prolongement de ce programme, les 17 et 18 février, des séances de lecture collective se sont poursuivies au siège d’EDE autour d’ouvrages et de documents de référence, dont : Genèse de l’État haïtien (Michel Hector et Laënnec Hurbon), La crise permanente de la gouvernabilité en Haïti (textes réunis sous la direction de Jean-Robert Hérard), Haïti : la drôle de guerre électorale (Dr Sauveur Pierre Étienne), Neuf référendums pour renforcer la dictature en Haïti au XXe siècle (1918-1985) (Victor Benoit), ainsi que la Constitution de 1987 amendée.
Parallèlement aux séances de réflexion, le parti a articulé cette formation à des activités d’engagement citoyen sur le terrain. Le dimanche 15 février, à Anse-Rouge (Artibonite), des jeunes ont été mobilisés autour d’actions visant à renforcer des notions d’éthique et de responsabilité, souvent négligées dans la pratique politique haïtienne. Le 16 février, à Les Anglais (Sud), une première journée de formation a été organisée sur la participation des jeunes au processus de décentralisation et à la gouvernance locale, afin de mieux comprendre l’évolution de l’État haïtien, ses crises récurrentes de gouvernabilité et les dynamiques de concentration du pouvoir.
Enfin, après une nouvelle séance de lecture le 18 février au local du parti, une mobilisation civique a eu lieu le 19 février à la cinquième section communale de Grande-Saline, à Grand-Goâve. Cette journée visait à renforcer la conscience politique des jeunes, à clarifier le sens de l’engagement citoyen et à encourager une participation active au développement communautaire, notamment dans la gestion des affaires publiques locales.
FormularbeginnFormularendeDes formations essentielles
Ces travaux d’engagement citoyen s’inscrivent dans une volonté d’ancrage idéologique et d’appropriation de la pensée politique haïtienne que le parti entend transmettre à ses membres. C’est pourquoi, au-delà des initiatives déjà mentionnées, l’accent est mis sur l’étude de textes juridiques relatifs à l’organisation de l’État central, notamment le décret du 17 mai 2005 relatif à l’administration de l’État, l’arrêté du 2 juin 2004 fixant l’organisation et le fonctionnement du Conseil des ministres, ainsi que la loi du 26 septembre 1996 sur la modernisation des entreprises publiques, pour ne citer que ceux-là.
Dans le même élan — à la fois scolaire, académique et civique —, les responsables d’EDE ne se limitent pas à la « république de Port-au-Prince », où se situe leur siège : ils entendent former les citoyens de demain, en particulier les jeunes, y compris dans les régions.
On ne peut que soutenir ces programmes de formation civique destinés à la jeunesse, notamment celle de l’arrière-pays : ils rejoignent ma vision d’une formation décentralisée, que je défendais lorsque j’étais président et responsable de l’éducation civique, puis en qualité de conseiller électoral.
Un tel engagement contribue à dessiner un autre paysage politique. Il exige discipline, courage, préparation et participation effective, autant de la part des jeunes que des dirigeants, au fil des ateliers de lecture collective et des échanges. Les animateurs de ces activités sont convaincus, à juste titre, qu’une telle démarche permet de construire une pensée politique solide à l’échelle des collectivités territoriales, tout en diffusant les bases d’une citoyenneté responsable, pour une Haïti à la hauteur de son histoire. C’est, au fond, cette « pédagogie démocratique » à laquelle faisait référence Leslie Manigat.
Ces formations civiques sont essentielles, car la démocratie consacrée par la Constitution de 1987 ne peut vivre uniquement dans les textes : elle a besoin de citoyens capables de comprendre les institutions, d’exercer leurs droits et d’assumer leurs devoirs. En offrant aux jeunes des repères juridiques, éthiques et politiques, elles renforcent la participation, la vigilance citoyenne et la culture de la reddition de comptes. C’est ainsi que l’on prépare une jeunesse apte à défendre l’État de droit, à réussir la décentralisation et à faire des élections un véritable levier de gouvernance, plutôt qu’un simple rendez-vous de conquête du pouvoir — ou de « publicité démocratique ».
Dr. Emmanuel Charles
Juriste et politologue
