En France, l’inculture des dirigeants du Rassemblement national finit par ressembler à un risque sanitaire : l’équivalent politique d’un chirurgien persuadé que le foie se trouve derrière l’oreille, mais exigeant quand même le scalpel. À chaque prise de parole, c’est le même spectacle : l’assurance de celui qui ne sait pas, l’aplomb de l’ignorance déguisée en bon sens. Dans un pays qui prétend encore respecter l’instruction, ce n’est pas seulement gênant : c’est une provocation.
L’exemple Jordan Bardella résume tout. Se proclamer « candidat à la primature », c’est comme faire campagne pour être nommé préfet : beaucoup de slogans, zéro réalité. Le Premier ministre n’est pas élu, il est nommé. Point. L’article 8 de la Constitution de 1958 n’est pas une note de bas de page obscure réservée aux juristes poussiéreux ; c’est le b.a.-ba institutionnel, la première marche de l’escalier républicain. En l’ignorant, l’intéressé ne “simplifie” pas la politique : il la confond avec un concours de popularité, comme si Matignon se gagnait au micro, à l’applaudimètre, façon Miss France version tricolore.
Et la démonstration est implacable : sous la Ve République, le Président nomme qui il veut, quand il veut, et ajuste ensuite le reste à coups de calculs de survie parlementaire. Le pays l’a vu : des Premiers ministres sans majorité nette, des gouvernements posés là comme des meubles en équilibre, parce que l’architecture du régime le permet. Les équilibres de l’Assemblée comptent, oui, mais comme une menace de censure, pas comme un ticket d’entrée automatique. Sinon, à ce compte-là, il suffirait de compter les députés et de distribuer Matignon à la calculatrice. Ce n’est pas ainsi que ça marche, et précisément : c’est même l’une des particularités majeures du système.
Le plus grave, ce n’est pas l’erreur : c’est la posture. Car l’ignorance est ici servie avec tambours et trompettes, accompagnée d’un catéchisme patriotique distribué à la louche. Se draper dans le drapeau tout en ne comprenant pas comment fonctionne la République qu’on prétend sauver, c’est l’incohérence élevée au rang de programme. À ce stade, ce n’est plus une simple lacune : c’est une inaptitude revendiquée, un aveu d’amateurisme vendu comme une vertu, avec l’espoir que le volume remplace la compétence et que la foi remplace le droit.
Quand l’ignorance rencontre la malveillance
La semaine dernière, un député du Rassemblement national, Mathias Renault, s’est retrouvé tourné en dérision non par accident, mais par incompétence : emporté par un réflexe autoritaire, il s’est jeté sur un mot dont il ignorait le sens et a voulu frapper une institution culturelle pourtant ancienne et reconnue, le festival des Transmusicales, créé en 1979.
Dans un amendement daté du 6 janvier 2025, il a prétendu que le festival serait « transgenre » et a proposé de supprimer ses subventions, confondant un nom qui renvoie à l’idée de “traverser / au-delà” avec un marqueur identitaire, comme si “transatlantique” relevait d’une revendication morale. Cette bévue n’est pas présentée comme une simple erreur amusante : elle révèle une pauvreté culturelle et linguistique inquiétante chez des responsables politiques qui prétendent défendre la langue et les traditions, tout en produisant des textes approximatifs, imprécis, et indignes d’un travail législatif sérieux. Plus encore, derrière la confusion affleure une hostilité : l’ignorance sert de prétexte à une intolérance persistante envers les personnes LGBT, et démonte le récit d’un parti “assagi” par le changement de façade. L’épisode est décrit comme un symptôme : l’alliance entre inculture et rejet, entre amateurisme et obsession idéologique, qui transforme la bêtise en arme politique — avec un potentiel de nuisance réel pour la démocratie.
Le choc des cultures
Si les sondages se confirment et que les Français s’apprêtent à confier le pouvoir au Rassemblement national, le pays s’avance vers un spectacle à la fois édifiant et cruel : la confrontation directe entre des responsables d’extrême droite dont l’inculture devient flagrante, et des adversaires nettement mieux armés intellectuellement, en particulier à La France insoumise. L’écart de niveau promet d’être si visible qu’il en deviendrait presque gênant : un débat où l’un des camps arrive avec des références, une méthode et une maîtrise oratoire, tandis que l’autre se présente bardé de certitudes mais pauvre en connaissances.
Jean-Luc Mélenchon incarne ce déséquilibre. Son bagage culturel et ses capacités rhétoriques suffiraient à dissoudre, en quelques échanges, les postures des dirigeants RN. Face à des responsables capables de confondre le nom d’un festival comme les Transmusicales avec une polémique sur le “transgenre”, l’affrontement tournerait à la démonstration publique : d’un côté, l’aisance à mobiliser l’histoire, la philosophie, la littérature, et à citer les grands textes ; de l’autre, l’incapacité à maîtriser les fondamentaux – y compris institutionnels – tout en prétendant incarner l’État.
L’affaire des Transmusicales n’est qu’un symptôme d’un mal plus profond : l’ignorance est incompatible avec la responsabilité politique. Gouverner ne consiste pas à flatter les instincts, surfer sur les peurs ou empiler des slogans patriotiques ; gouverner exige de comprendre la complexité du réel, de respecter la nuance, de manier la langue avec précision, de connaître l’histoire du pays et de faire preuve d’humilité intellectuelle. Or le RN parie sur l’inverse : l’économie de la culture, les raccourcis intellectuels, le vernis communicationnel, et la posture comme substitut de compétence.
Le jour où ces responsables seront contraints de défendre leurs positions face à des contradicteurs réellement solides, le maquillage craquera. Les drapeaux et les indignations de façade ne tiendront pas longtemps devant la rigueur des faits, des textes et de la logique. L’inculture apparaîtra alors comme ce qu’elle est : une imposture dangereuse, un château de cartes promis à l’effondrement.
La question dépasse donc la simple alternance électorale : elle touche à ce que la France accepte de sacrifier. L’héritage des Lumières, l’esprit critique, l’exigence intellectuelle et le poids des mots risquent d’être remplacés par un populisme vide et toxique. Confier les rênes du pays à des responsables qui se perdent déjà dans le sens d’un mot, c’est prendre le risque de transformer la symphonie républicaine en cacophonie autoritaire. L’inculture n’est pas un détail : c’est une menace, et elle devrait disqualifier quiconque aspire aux plus hautes responsabilités.
Maguet Delva
Paris, France
