Du contrôle des ressources à la désarticulation des États récalcitrants, l’histoire des Amériques est traversée par une constante. L’ingérence y apparaît comme un mode de gestion impériale. Le Venezuela et Haïti en constituent aujourd’hui les expressions les plus brutales. La doctrine Monroe, proclamée en 1823 afin de contenir les ambitions coloniales européennes, posait initialement un cadre présenté comme défensif, visant à protéger les jeunes États indépendants d’Amérique latine. Toutefois, cette doctrine fut rapidement réinterprétée et servit de socle idéologique à une conception hégémonique des États-Unis. Au fil du temps, les décisions de Washington s’inscrivent dans une continuité de longue durée, où la protection des intérêts stratégiques prime systématiquement sur le respect de la souveraineté nationale.
Pendant que s’impose un silence international sélectif face aux crimes de masse perpétrés par les forces armées israéliennes en Palestine, révélateur d’un ordre moral mondial profondément hiérarchisé. Les États-Unis ont une nouvelle fois déplacé le foyer de l’indignation médiatique et diplomatique. Aux premières heures du samedi 3 janvier, une opération menée par des forces armées spéciales, agissant sous la figure désormais banalisée du « gendarme du monde », a plongé le Venezuela dans une rupture politique majeure par l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse. Loin d’être isolé, cet acte s’inscrit dans une stratégie classique, combinant action coercitive directe, désorganisation institutionnelle et construction discursive de l’illégitimité. Le recyclage immédiat des accusations de narcotrafic, de menace régionale et d’autoritarisme illustre le paradigme de l’État-voyou, catégorie politique produite par le centre hégémonique afin de justifier, a posteriori, l’exceptionnalité de la violence exercée.
Cette séquence vénézuélienne révèle avec clarté que la capture d’un chef d’État n’est que l’aboutissement d’un long processus de disqualification politique, médiatique et morale, destiné à rendre l’intervention non seulement acceptable, mais nécessaire. Elle s’inscrit aussi dans une tradition stratégique déjà à l’œuvre lors de l’invasion du Panama en 1989, officiellement justifiée par la lutte contre le narcotrafic et la protection des ressortissants américains, mais visant en réalité à neutraliser un dirigeant devenu encombrant et à renforcer le contrôle des États-Unis sur une zone stratégique.
L’incident fabriqué du golfe du Tonkin au Vietnam, la destruction de la Libye en 2011, le coup d’État au Guatemala en 1954 et l’invasion de la Grenade en 1983 obéissent à une même logique. De manière encore plus emblématique, la guerre d’Irak en 2003 fut engagée sur la base de l’accusation fallacieuse de possession d’armes de destruction massive, reprise par Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, puis invalidée par les enquêtes du Senate Intelligence Committee. Celles-ci ont démontré que l’administration américaine avait exagéré, voire manipulé, les renseignements afin de légitimer une guerre motivée par le contrôle du pétrole et le remodelage géopolitique du Moyen-Orient.
- Maduro et le chavisme
L’accession de Nicolás Maduro au pouvoir en 2013, à l’issue d’une élection organisée après la mort de Hugo Chávez, représentait la continuité du projet chaviste, conçu comme une alternative politique au néolibéralisme dominant en Amérique latine. Fondé sur le socialisme bolivarien, ce projet visait la redistribution de la rente pétrolière, le renforcement de l’État social et l’affirmation d’une souveraineté nationale en rupture avec l’hégémonie impériale américaine. Cette victoire fut immédiatement contestée par une opposition nationale et internationale largement soutenue et instrumentalisée par Washington. La conflictualité politique se radicalisa alors, chaque succès institutionnel du pouvoir étant dénoncé comme une dérive autoritaire. Dans le même temps, toute contestation interne fut amplifiée afin de justifier un durcissement continu des pressions extérieures.
Face à cet isolement, Maduro a consolidé des alliances stratégiques avec Cuba, la Russie, la Chine, l’Iran et la Turquie, qui lui assurent une protection diplomatique, un soutien économique et un appui militaire. Plusieurs gouvernements latino-américains, l’Union européenne et les États-Unis ne se contentent pas de contester le pouvoir en place : ils imposent des sanctions, des restrictions financières et soutiennent des manœuvres destinées à affaiblir et à discréditer le régime vénézuélien. En parallèle, les alliés de Caracas insistent sur le respect formel de la Constitution et dénoncent avec vigueur l’ingérence impériale. Ils mettent en lumière le contraste entre un interventionnisme guidé par des intérêts stratégiques et le droit souverain d’un État à défendre son autonomie politique et économique.
La confrontation entre alliances internationales et pressions extérieures, structurée par la volonté de maintenir des rapports néocoloniaux, redéfinit la place du Venezuela sur la scène mondiale. Le pays incarne ainsi le dilemme de toutes les nations qui osent résister, défendre leur souveraineté nationale, affirmer des projets socialistes à vocation anti-néolibérale et tenir tête aux pressions et ingérences impérialistes. La politique américaine contemporaine à l’égard du Venezuela ne peut être comprise qu’à la lumière de ce cadre historique et structurel.
- Ressources naturelles et Petrocaribe
Selon l’U.S. Energy Information Administration (EIA), le Venezuela détient environ 303 milliards de barils de réserves prouvées de pétrole, principalement concentrées dans la ceinture de l’Orénoque, ce qui en fait le pays disposant des plus importantes réserves d’hydrocarbures au monde (EIA, 2023). Cette richesse aurait pu être transformée en levier d’autonomie politique, de solidarité régionale et de coopération Sud-Sud. Elle est toutefois devenue un prétexte permanent aux sanctions, aux pressions diplomatiques et aux interventions étrangères.
Le Venezuela représente depuis longtemps un bastion stratégique que Washington cherche à soumettre à son influence. Sous Hugo Chávez, puis sous Nicolás Maduro, l’État bolivarien a détourné la rente pétrolière des circuits néolibéraux pour soutenir les peuples des Caraïbes et d’Amérique latine, notamment à travers Petrocaribe, lancé en 2005 et offrant du pétrole à des conditions de paiement préférentielles. Ce refus de se plier à l’ordre économique mondial a immédiatement provoqué l’hostilité des puissances capitalistes, qui n’ont cessé de tenter de neutraliser l’État vénézuélien par sanctions, pressions diplomatiques et campagnes de déstabilisation médiatique.
Cette richesse pétrolière, conjuguée à la volonté de Caracas de l’utiliser comme levier d’autonomie régionale, a ouvert la voie à des mécanismes concrets de coopération Sud-Sud. À travers Petrocaribe, les États bénéficiaires pouvaient acquérir du pétrole vénézuélien et réinvestir les dividendes réalisés dans des programmes sociaux, des infrastructures ou des services publics. Haïti, membre du mécanisme depuis 2006, fut l’un des principaux partenaires, recevant des milliers de barils de pétrole. Petrocaribe ne se limitait donc pas à une simple aide énergétique, mais constituait une véritable stratégie de pétrodiplomatie solidaire, visant à créer un contrepoids au modèle capitaliste néolibéral et à promouvoir une coopération périphérique autonome, en rupture avec les diktats du FMI et de la Banque mondiale.
L’initiative s’est toutefois heurtée à de graves difficultés, sous l’effet combiné de la chute de la production pétrolière vénézuélienne et du durcissement des sanctions économiques américaines. En Haïti, les élites au pouvoir ont exploité cette conjoncture pour détourner une part substantielle des fonds issus du programme. Les audits de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), déposés au Sénat haïtien les 31 janvier et 31 mai 2019, ainsi que le 17 août 2020, ont révélé la gestion frauduleuse de centaines de millions de dollars. Cette malversation a fait du mécanisme de solidarité régionale un symbole éclatant de corruption systémique.
La diffusion de ces informations a enflammé l’opinion publique et donné naissance au mouvement des PetroChallengers porté par la jeunesse, exigeant vérité, responsabilité et justice. Ainsi, Petrocaribe illustre à la fois le potentiel d’une coopération anti-impérialiste et les limites que lui imposent la domination capitaliste globale ainsi que la captation des ressources par les élites locales. Là où les peuples tentent de s’autodéterminer, les intérêts étatiques et économiques dominants interviennent pour briser toute autonomie. Cette logique implacable montre que la liberté des nations reste subordonnée aux impératifs du pouvoir et du profit.
- Hégémonie et chaos ​
Chaque crise régionale, chaque conflit interne sert de prétexte pour imposer une ingérence ou une intervention directe, toujours sous le masque de la défense des valeurs démocratiques. Penser que l’action américaine au Venezuela procède d’un réel souci démocratique relève moins d’une erreur d’analyse que d’une adhésion au discours hégémonique dominant. Du Venezuela à Haïti, la même mécanique se répète : criminalisation des dirigeants, délégitimation des États et asphyxie méthodique des sociétés, conduites vers un chaos prolongé. L’objectif est d’empêcher l’exercice d’une autonomie réelle, en livrant l’État au contrôle d’élites locales et de forces armées informelles.
La realpolitik américaine s’y exprime dans sa forme la plus crue, fidèlement résumée par l’adage cynique selon lequel « l’Amérique n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts ». Au Venezuela, ces intérêts se cristallisent autour du contrôle des ressources énergétiques stratégiques. L’enjeu dépasse donc largement le sort d’un gouvernement ou d’un régime. Il s’agit de contenir l’influence croissante de puissances concurrentes comme la Russie et la Chine, tout en adressant un message dissuasif aux peuples qui oseraient emprunter des voies de développement autonomes ou clairement anti-néolibérales.
Ainsi, là où la souveraineté persiste, l’instabilité est fabriquée ; lorsque le chaos s’installe, la domination se normalise. C’est dans cette logique impériale, à la fois rationnelle et profondément destructrice, qu’il convient de lire l’intervention américaine. Elle apparaît comme l’expression d’une stratégie cohérente de maintien de l’hégémonie globale, fondée sur la désorganisation systématique des États récalcitrants et la neutralisation de toute alternative souveraine. Venezuela aujourd’hui, Haïti hier et encore demain ailleurs, l’Empire ne pacifie pas, il fracture, puis gouverne sur les ruines.
- Venezuela à Haïti, la gestion néocoloniale de l’instabilité
La trajectoire contemporaine d’Haïti ne saurait être lue comme une simple succession de crises internes ou d’échecs endogènes. Elle est indissociable de la capacité récurrente des masses populaires à se soulever, à contester l’ordre établi et, par moments, à tenter de s’articuler avec certaines fractions des classes moyennes autour d’un projet de refondation sociale et politique. Ces dynamiques, bien que systématiquement fragmentées et étouffées, portent une même constante historique. Elles expriment la volonté de rompre avec un ordre de dépendance et de domination imposé à l’État haïtien depuis l’après-Dessalines et Christophe.
À l’instar du Venezuela, chaque tentative d’autonomisation politique en Haïti déclenche une réaction externe quasi mécanique, qui ne cherche jamais à soutenir un processus démocratique endogène, mais à neutraliser sa charge subversive. L’instabilité est produite, entretenue et administrée comme un instrument de contrôle néocolonial. Quand les peuples tentent d’exercer leur souveraineté, le chaos est méthodiquement installé, ouvrant la voie à la mise sous tutelle politique et à la captation des ressources. De Caracas à Port-au-Prince, la même logique impériale gouverne par la fragmentation, la peur et la dépossession, rendant toute alternative souveraine durablement impossible.
La réponse américaine, relayée par son ambassade et la «â€¯communauté internationale », soutient directement des élites locales rétrogrades chargées d’imposer des gouvernements impopulaires, subalternes aux intérêts étrangers. Ils encouragent la prolifération des gangs-milices, véritables instruments de régulation violente de l’espace social. La gangstérisation devient un mode de gouvernance par le chaos, et enferme le pays dans une dépendance structurelle. L’urgence humanitaire se substitue au débat politique et la souveraineté nationale est ajournée au nom de la sécurité, de la stabilité ou de la lutte contre le crime. L’effondrement est administré, plutôt que résolu, faisant de Haïti un terrain d’expérimentation permanent de la gestion néocoloniale.
L’expérience haïtienne révèle la cohérence implacable de la stratégie hégémonique américaine dans la région. Toute tentative de redéfinition autonome du projet national y est traitée comme une menace à écraser. Là où Caracas est étranglé par des sanctions économiques massives et encerclé diplomatiquement, Haïti est maintenu dans une désarticulation permanente, empêché de mener le moindre affrontement politique souverain. Dans les deux cas, il s’agit de préserver un ordre régional construit sur la dépendance, la fragmentation et la soumission totale des peuples, où toute autonomie est punie et toute résistance criminalisée.
- Dignité et résistance
Le drame vénézuélien dépasse largement ses frontières et son gouvernement. Il constitue un avertissement adressé à toutes les expériences socialistes et progressistes du continent, de Cuba au Nicaragua, de la Bolivie au Honduras, du Venezuela lui-même à tous ceux qui osent revendiquer une souveraineté réelle. La dignité constitue ici l’enjeu central et irréductible du conflit. Elle ne se réduit ni à un slogan moral ni à une posture symbolique, mais renvoie à la capacité d’un peuple à décider pour lui-même, à maîtriser ses ressources, à définir ses priorités et à refuser l’humiliation. Défendre la souveraineté du Venezuela, comme celle d’Haïti et de tous les peuples dominés, revient à affirmer que la dignité collective ne se négocie pas et ne se délègue pas aux puissances tutélaires. Cette exigence de dignité, indocile et insoumise, que l’impérialisme cherche à briser, porte en elle la possibilité toujours renaissante de résistance, d’autodétermination et d’un avenir libéré de la dépendance.
C’est à partir de cette conscience de dignité et de souveraineté que se dessine la voie de la mobilisation et de l’action collective. Tant que l’impérialisme dictera ses lois, chaque peuple libre restera une cible, et toute souveraineté sera considérée comme une insurrection à punir. Les gouvernements, partis et organisations progressistes, nationalistes, révolutionnaires et marxistes, ainsi que les peuples eux-mêmes, n’ont d’autre choix que de rompre avec l’illusion du dialogue inégal. Il leur revient de reconstruire une intégration régionale et mondiale fondée sur la dignité, l’autodétermination et la justice sociale.
Peuples opprimés du monde, debout ! Unissons-nous pour vaincre le capitalisme et l’impérialisme, et imposer enfin un monde de liberté, de justice et de progrès.
Bibliographie
1- Editors. (n.d.). Monroe Doctrine – Definition, Purpose & Significance. HISTORY.
2- Powell, C. (2003, February 5). Statement to the United Nations Security Council. United Nations.
3- U.S. Department of Defense. (1989). Operation Just Cause: Report to Congress. Washington, DC: U.S. Department of Defense.
4- U.S. Senate Select Committee on Intelligence. (2004). Report on the U.S. Intelligence Community’s Prewar Intelligence Assessments on Iraq. Washington, DC: U.S. Government Printing Office.
Grand Pré, Quartier Morin, 4 janvier 2026 ​
Hugue CÉLESTIN ​
- Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)
