Par Patrick Prézeau Stephenson*
Haïti approche d’une date qui ressemble de moins en moins à un jalon constitutionnel et de plus en moins à une promesse démocratique, et de plus en plus à un test de survie nationale : le 7 février 2026, moment où le cadre actuel de transition est censé prendre fin. Or le pays s’avance vers cette échéance sans les ingrédients essentiels d’une succession crédible — contrôle du territoire, institutions fonctionnelles, confiance publique.
Dans ce vide, quatre projets concurrents pour l’après–7 février circulent, chacun revendiquant le label de légitimité. Ensemble, ils disent une vérité plus profonde sur la crise haïtienne : le débat ne porte plus seulement sur qui doit gouverner, mais sur la capacité d’Haïti à produire un gouvernement à la fois légal et applicable.
Un argument juridique dans un pays où la légalité s’est effondrée
La revendication constitutionnelle la plus directe vient de l’homme d’affaires et ancien candidat à la présidence Charles Henri Baker, qui plaide pour un retour à la Constitution de 1987 dans sa version originale, en particulier l’article 149 — disposition qui, en théorie, confie la présidence de transition au président de la Cour de cassation en cas de vacance.
Sur le papier, l’argument est net : succession via une institution reconnue, nomination d’un Premier ministre respectant les critères constitutionnels, et gouvernement chargé de rétablir la sécurité et d’organiser des élections.
Mais Haïti n’est plus un pays où les récits constitutionnels “propres” se mettent en œuvre facilement. La Cour de cassation a elle-même été fragilisée par des ingérences politiques et des nominations contestées. L’approche de Baker risque de s’écrouler sur sa prémisse centrale : que la justice peut servir d’arbitre crédible de la légitimité alors même que son leadership et son indépendance sont discutés. Dans le contexte actuel, même une solution juridiquement élégante peut devenir politiquement explosive si l’institution pivot n’est pas reconnue.
L’offensive de la société civile : inclusion, avec astérisque constitutionnel
Un second projet, porté par une Civil Society Alliance réclamant un “Gouvernement de sauvetage national”, est plus ouvertement contestataire dans son esprit : remplacer la transition actuelle jugée défaillante par un modèle piloté par des organisations de la société civile dans les dix départements et dans la diaspora. Au centre : un “Conseil des Sages” de 15 membres, censé guider la transition et choisir des dirigeants sur des critères d’intégrité, en excluant les partis politiques et toute ambition électorale.
Le texte se réclame — au moins sur le plan rhétorique — de “l’esprit” de la Constitution de 1987, et cite l’article 149 comme option première pour une présidence issue de la Cour de cassation. Mais il contient une clause de repli révélatrice : si aucun juge “adéquat” n’émerge, le Conseil consultera la société civile pour identifier “le leader le plus capable”.
Cette contingence est à la fois la force et la vulnérabilité de la proposition. Elle reconnaît l’effondrement institutionnel, mais souligne aussi la difficulté constitutionnelle : dès lors qu’un organe non prévu par la Constitution s’arroge le choix du chef de l’État, on passe d’une succession constitutionnelle à une autorité négociée. Or, dans un pays où groupes armés, intérêts économiques et puissances étrangères disposent tous de leviers, une question devient cruciale : qui protège le processus de sélection contre la coercition ?
L’attrait technocratique d’une feuille de route
La proposition la plus structurée et la plus “calendrierisée” vient de l’Alliance Nationale de Rupture (ANR), qui imagine une transition post–7 février administrée par un “Conseil d’État” à trois membres (exécutif collégial), un Premier ministre de consensus et un organe de contrôle réunissant des institutions comme la Cour des comptes, le conseil de gouvernance de la justice, les universités, et des représentants de la diaspora.
Le plan ressemble à une réponse à la plainte la plus fréquente en Haïti : des transitions sans sortie. L’ANR propose des phases, des échéances, et un chemin séquencé vers une réforme constitutionnelle, un référendum, puis des élections.
Mais la proposition porte son propre dilemme de légitimité. La Constitution ne prévoit pas clairement un “Conseil d’État” comme substitut de l’exécutif. Le dispositif peut paraître plus plausible administrativement que des architectures plus lourdes, mais il risque d’être attaqué comme une nouvelle construction politique — une structure transitoire inventée parce que l’ancienne a échoué, et non parce que la Constitution l’imposait.
Et le mot “consensus”, omniprésent, est précisément l’endroit où les transitions haïtiennes se brisent souvent : le consensus peut signifier un accord large, ou bien une négociation d’élites, opaque, où le public n’est invité qu’à ratifier.
Le plan le plus vaste — et le plus exigeant
Le projet le plus ambitieux est celui du Conseil National de la Société Civile Ayitienne (CNSCA), qui propose une “Gouvernance de Transition Patriotique” articulée autour de cinq piliers : un parlement de transition (33 délégués), un collège de “Grands Électeurs Patriotes”, un président et un Premier ministre désignés via ces mécanismes, et un gouvernement habilité à conduire des réformes, créer des juridictions spécialisées anti-corruption, et repenser la sécurité jusqu’au niveau communal.
C’est, en substance, un État de remplacement — une architecture institutionnelle parallèle destinée à compenser l’absence de parlement et la perte de crédibilité de l’exécutif.
L’ampleur du plan est aussi sa faiblesse. Haïti ne manque pas de schémas institutionnels ; il lui manque une capacité coercitive et administrative suffisante pour les rendre réels. Un parlement de transition choisi à travers des congrès dans un territoire fragmenté est exactement le type de processus le plus exposé à la capture — par des notables locaux, des réseaux financés, des entrepreneurs politiques, ou l’intimidation armée. Et en définissant la Charte comme “supplément” à la Constitution, le CNSCA s’expose à l’accusation de formaliser l’extra-constitutionnel au moment même où il dit vouloir revenir à l’ordre constitutionnel.
Trois formes de légitimité — et aucun vainqueur évident
Comparées, ces propositions éclairent un paradoxe central : la légitimité n’est pas un standard unique, mais trois standards concurrents.
La légitimité juridique favorise le modèle Baker, parce qu’il avance la mécanique de succession la plus claire via l’article 149 — à condition de résoudre le litige sur l’autorité réelle de la Cour.
La légitimité démocratique favorise les modèles conduits par la société civile, en particulier la Civil Society Alliance, car ils cherchent à élargir la participation au-delà d’élites politiques discréditées — même si leurs procédures peuvent être opaques et vulnérables aux influences.
La légitimité pratique favorise la feuille de route de l’ANR, car elle est séquencée et relativement “implémentable” — même si sa forme exécutive pourrait être contestée sur le plan constitutionnel.
La leçon la plus sombre est qu’aucune proposition ne résout entièrement le problème fondamental : l’absence d’un État légitime et capable d’imposer des décisions sur le territoire, de protéger les citoyens et d’organiser des élections sans peur.
L’échéance n’est pas une solution
Le 7 février porte depuis longtemps un poids symbolique en Haïti — jour associé à des transferts de pouvoir, des resets constitutionnels, des espoirs de renouveau. Mais dans la réalité actuelle, une date ne remplace pas la sécurité, et une constitution ne remplace pas des institutions qui fonctionnent.
Chaque proposition, à sa manière, tente de répondre à la même question : quel est le moyen le “moins illégitime” de gouverner un pays dont la mécanique juridique formelle a perdu sa crédibilité et sa capacité ?
La tragédie haïtienne est qu’elle doit désormais négocier la légitimité comme le font souvent les États fragiles : non pas à l’intérieur d’un ordre constitutionnel stabilisé, mais à travers des revendications concurrentes de droit, de représentation et de faisabilité. Le risque, sans un accord national large — et sans sécurité — est que la transition du 7 février ne produise pas un nouveau départ, mais un nouvel arrangement contesté, qui approfondit le cynisme et nourrit l’instabilité.
En Haïti, les transitions sont devenues une habitude. Le défi réel est d’en produire une qui se termine.
A la lumière d’une analyse comparative approfondie de quatre propositions concurrentes relatives à la transition gouvernementale du 7 février 2026, le Manifeste – Appel du Lambi a choisi d’adopter l’alternative Baker comme base d’orientation.
Ce choix s’explique d’abord par sa simplicité institutionnelle : dans un pays où l’administration est affaiblie, où le Parlement est inexistant et où les mécanismes de gouvernance sont souvent paralysés, une architecture de transition trop lourde risque de devenir impraticable, contestée, ou rapidement capturée. À l’inverse, l’approche Baker se distingue par une logique de transition moins bureaucratique, donc plus rapidement mobilisable, et par une chaîne de responsabilité plus lisible pour la population.
Ensuite, l’alternative Baker offre une meilleure lisibilité constitutionnelle, car elle s’appuie sur la logique de continuité de l’État et sur le principe de succession prévu par la Constitution de 1987. Dans un contexte marqué par la multiplication d’arrangements politiques ad hoc et de dispositifs extra-constitutionnels, cette référence explicite à l’ordre constitutionnel constitue un socle de légitimation plus robuste, susceptible de réduire le risque d’une transition perçue comme arbitraire.
Le Manifeste – Appel du Lambi retient également l’approche Baker pour des raisons de crédibilité politique et diplomatique : une transition qui se présente comme un retour à un cadre constitutionnel identifiable est, en général, plus à même de rassurer à la fois les acteurs nationaux (administration publique, secteurs économiques, société civile) et les partenaires internationaux, condition souvent déterminante pour la coopération sécuritaire, l’appui logistique électoral, et la mobilisation de ressources.
Enfin, l’alternative Baker est jugée plus compatible avec l’exigence actuelle d’un mandat limité : l’expérience récente a montré que les transitions longues, aux objectifs multiples, tendent à dériver, à se fragmenter et à perdre leur légitimité. La priorité doit être la restauration des conditions minimales de souveraineté interne : la sécurité publique et la capacité d’organiser un scrutin crédible.
Toutefois, afin d’adapter cette base à la réalité du pays et de renforcer son acceptabilité sociale, le Manifeste – Appel du Lambi propose d’y apporter les modifications suivantes :
1. Création d’un Conseil des Sages de treize (13) membres, organe d’orientation, de médiation et de garantie, représentant de manière équilibrée les dix départements et la diaspora, et chargé de :
o veiller au respect strict du mandat de transition ;
o prévenir les dérives de pouvoir et les nominations partisanes ;
o garantir l’intégrité du processus électoral ;
o servir d’instance de médiation en cas de crise institutionnelle.
2. Durée de transition limitée à un (1) an, non renouvelable, afin de :
o réduire les incitations à la prolongation et à la consolidation d’intérêts personnels ;
o concentrer l’action publique sur des objectifs mesurables ;
o maintenir la pression politique et citoyenne pour un retour rapide à l’ordre démocratique.
3. Mandat strictement défini autour de deux priorités nationales, sans dispersion :
o Sécurité : rétablissement progressif du contrôle de l’État sur le territoire, sécurisation des axes vitaux, protection des populations et relance minimale des services publics.
o Élections : mise en place des conditions techniques, juridiques et sécuritaires nécessaires à des élections crédibles, inclusives et vérifiables, conduisant à l’installation d’autorités élues.
En adoptant l’alternative Baker ainsi amendée, le Manifeste – Appel du Lambi entend promouvoir une transition courte, lisible et contrôlable, fondée sur la continuité constitutionnelle, encadrée par une instance de garantie, et orientée vers un seul objectif politique légitime : rendre la parole au peuple par des élections, après rétablissement d’un minimum de sécurité nationale
*Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.
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Kilès nouye : Manifeste L'Appel du Lambi - Unité et Action pour Haïti
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