De la nécessité de réorienter l’histoire, l'énergie, les valeurs et le symbolisme de la date du 7 février dans l’histoire d'Haïti, pour en faire un rendez-vous beaucoup plus valorisant, éducatif, culturel, historique, instructif et scientifique. En choisissant cette journée pour lancer le chantier, pour constituer la collection, ou pour inaugurer le prochain et premier Musée National de la Présidence d'Haïti, les pouvoirs publics transformeraient un moment souvent chargé d'incertitudes en un espace de mémoire, de pédagogie et de réconciliation historique.
Daniel Supplice, cet écrivain et historien, haut cadre de la République et ancien collaborateur dans des projets de muséologie, est l'un des derniers témoins de la fin du règne des Duvalier le 7 février 1986, il y a 40 ans. Ce dernier ne rate jamais l'occasion pour partager certains de ces témoignages les plus pertinents et des archives inspirantes, tant dans les entretiens dans les médias que lors des visites amicales en sa résidence, qui représente pourtant un véritable musée national. Lors de ma dernière rencontre chez lui, il y a plus de cinq ans, j'ai pu découvrir une partie des restes conservés du bâtiment du palais national détruit le 12 janvier 2010, et démoli ensuite.
De nombreux autres témoins, en dehors des agents de la garde présidentielle, du secrétariat, des membres du personnel domestique, des responsables de communication, des chauffeurs, des agents de protocole, des conseillers particulier ou des membres de la famille présidentielle, des hommes et des femmes parmi les anciens collaborateurs inscrits dans les cercles rapprochés des anciens chefs d'Etat haïtiens (présidents et premiers ministres) de 1986 à 2026, en dehors de feu Dr Rony Gilot, ont certainement beaucoup de choses à raconter, de documents, des archives et des preuves à partager avec le grand public, les générations présentes et futures. Pourquoi les identifier et solliciter leurs apports dans la constitution des collections de ce musée ?
Les archives de Jean-Claude Duvalier, les discours de Leslie Manigat, les costumes d'exil de Jean-Bertrand Aristide à découvrir ?
Date de transition, de discours, d’investitures, mais aussi de tensions et d’attentes, le 7 février occupe une place singulière dans l’histoire politique d’Haïti. Elle est devenue un repère symbolique dans l’imaginaire collectif. L’idée n’est pas de glorifier les dirigeants, ni de réécrire l’histoire, mais de la documenter, de la comprendre, et surtout de la transmettre.
Dans un pays où les archives sont dispersées, fragiles ou parfois perdues, la création d’un musée consacré à la présidence répond à un besoin urgent : celui de sauvegarder la mémoire institutionnelle. Ce musée deviendrait un lieu où l’on peut regarder le passé avec lucidité, analyser les trajectoires politiques, et offrir aux générations futures un accès structuré à l’histoire du pouvoir exécutif.
Découvrir la trajectoire, la mémoire, les déboires, l’histoire et l'évolution de ces personnages comme un miroir à la fois ancestral et social. Inaugurer ce musée le 7 février, c’est aussi redonner un sens civique à une date souvent perçue comme un moment de rupture. C’est affirmer que la Nation ne se construit pas seulement dans l’actualité immédiate, mais dans la continuité de son histoire. C’est offrir un espace où les citoyens peuvent comprendre les responsabilités, les défis et les contradictions du pouvoir. C’est, enfin, transformer une journée parfois marquée par l’illusion de changement instantané en un lieu de réflexion durable.
Les quatre missions fondamentales du musée national de la Présidence ?
Duvalier, de père en fils, comme leurs prédécesseurs et successeurs, tous les chefs d’Etat haïtiens méritent qu’on les étudie en dehors de leurs facettes politiques, pour mieux comprendre leurs émotions, frustrations, tentations, contradictions et leurs bonnes intentions. Le Musée National de la Présidence aurait quatre missions fondamentales : sauver, conserver, documenter et exposer. Ces verbes résument l’ambition d’un projet qui vise à protéger un patrimoine politique souvent négligé.
De la mémoire à sauvegarder. Sauver, d’abord, en récupérant les archives dispersées : correspondances officielles, discours, objets symboliques, photographies, documents administratifs, effets personnels. Beaucoup de ces pièces sont aujourd’hui menacées par le temps, les conditions de conservation ou l’absence de structures dédiées.
Les cravates de René Préval lors des discours à l'ONU, les bottes de campagne de Michel Martelly à Jovenel Moïse ?
Des témoignages à rapatrier. Conserver, ensuite, grâce à des normes archivistiques modernes : numérisation, catalogage, restauration, stockage sécurisé. Le musée deviendrait un centre de préservation où l’histoire institutionnelle serait protégée pour les décennies à venir.
Documenter, en produisant un travail scientifique rigoureux. Chaque présidence serait replacée dans son contexte : défis économiques, enjeux sociaux, relations internationales, crises, réformes, décisions majeures. Le musée offrira un espace de recherche, une bibliothèque spécialisée, et un accès aux archives pour les étudiants, journalistes et historiens.
Décor historique, exploration thématique, revisiter les premiers citoyens de la République. Exposer, enfin, en rendant cette mémoire accessible au public. Le musée propose plusieurs galeries permanentes : La Galerie des Présidents, retraçant chaque mandat avec objectivité ; La Salle des Investitures, dédiée aux cérémonies du 7 février ; Le Bureau Présidentiel Reconstitué, immersion dans l’espace du pouvoir ; Les Crises et Transitions, une salle sensible mais indispensable pour comprendre les ruptures institutionnelles ; La Présidence et le Peuple, mettant en lumière la relation complexe entre gouvernants et gouvernés.
Dialoguer avec les chefs d’Etat haïtiens, avant, pendant et à la fin de leur mandat. À cela s'ajoutent des expositions temporaires : le rôle des Premières Dames, la communication politique, les discours marquants, les présidents en exil, ou encore les objets symboliques du pouvoir. Le musée deviendrait un lieu vivant, évolutif, capable de dialoguer avec l’actualité tout en restant ancré dans la rigueur historique.
Un musée, un lieu de réconciliation, d’éducation et de transmission ?
Diffuser l’histoire de la présidence au-delà du palais national. Au-delà de sa dimension patrimoniale, le Musée National de la Présidence serait un outil de réconciliation nationale. Haïti a besoin d’un espace où l’histoire peut être abordée sans passion excessive, sans manipulation, sans effacement. Un lieu où l’on peut comprendre les réussites, les erreurs, les contradictions, les espoirs et les désillusions qui ont marqué les différentes présidences.
Des écoliers et des chercheurs viendront apprendre et comprendre les secrets du pouvoir. Ce musée contribuerait également à renforcer la culture démocratique. En expliquant le rôle du président, les limites du pouvoir, les mécanismes institutionnels, les responsabilités publiques, il offrirait aux jeunes générations une compréhension plus claire du fonctionnement de l’État. Il deviendrait un espace d’éducation civique, un lieu où les écoles pourraient venir apprendre l’histoire politique du pays de manière vivante et interactive. Enfin, ce musée serait un symbole de continuité.
Dans un pays où les transitions sont souvent irrégulières, où les mandats sont contestés, où les institutions sont fragilisées, créer un espace dédié à la mémoire présidentielle serait un acte fort. Cela montrerait que, malgré les crises, l’État haïtien possède une histoire, une trajectoire, une identité institutionnelle qui mérite d’être connue et préservée.
Les robes des premières dames, les chaussures de Jocelerme Privert, les montres des chefs d'Etat investis en dehors du 7 février ?
Depuis quarante ans (7 février 1986-2026), la présidence est devenue au centre de tous les conflits et ambitions des acteurs politiques, le principal centre d’attraction du pouvoir. Et pourtant, en visitant les différentes salles de ce musée, il sera possible de découvrir des vérités cachées, des secrets, des sagesses, des illusions, des déceptions de ces hommes et femmes d’Etat. A travers ce musée de la présidence, il sera possible de rapatrier certains des costumes de chaque investiture de chaque président, en passant par la célèbre robe de Martine Moïse, celle qui a volé la vedette au président Jovenel Moïse le 7 février 2017.
Durant cette nouvelle journée commémorative, historique et symbolique, il est possible de participer à la pause de la première pierre, ou du moins, que les chefs d’Etat ou présidents de la République d'Haïti choisissent de constituer la première collection d’objets, des archives, des documents, des discours, des ouvrages qui vont alimenter les prochaines expositions du musée.
Dans les mois et les années qui suivent, il sera ainsi possible de mobiliser les ressources compétentes et qualifiées pour inaugurer ce musée le 7 février. Une belle occasion pour transformer cette date chargée d’illusions en une date de mémoire, de savoir et de transmission. Ainsi, il sera possible d’offrir au pays un lieu où l’on peut comprendre d’où l’on vient pour mieux imaginer où l’on va. C’est, enfin, poser un geste symbolique puissant : celui de reconnaître que la mémoire des dirigeants n’appartient pas aux dirigeants eux-mêmes, mais à la Nation tout entière. Il nous faut construire ou aménager ce grand musée national pour apprendre à la jeune génération des vérités et des secrets sur le pouvoir en Haïti, en commençant par l’histoire, la mémoire, les savoirs et la trajectoire de l’institution, la fonction, le statut du président de la République.
Dominique Domerçant
