​​​​​​​Plus de deux siècles après l’indépendance, le vaudou demeure une religion en quête de reconnaissance. En s’appuyant sur l’étude des discours et des pratiques de prédication, Henri Claude Télusma explore les tensions entre traditions religieuses et la place contestée du vaudou dans la société haïtienne.
Le titre même de l’ouvrage, Hymnologie et prédication en Haïti : entre christianisation de la culture locale et diabolisation du vaudou (édition L’Harmattan, 2026, (1) 221 pages), se révèle particulièrement éclairant et traduit une ambition œcuménique, en convoquant les principales composantes religieuses du pays. Cette démarche inclusive ouvre la voie à un dialogue nécessaire entre elles et permet d’interroger les mécanismes de domination symbolique à l’œuvre dans le champ religieux haïtien.
On peut toutefois regretter l’emploi du terme « hymnologie », trop savant et peu accessible au grand public, au risque d’éloigner certains lecteurs. Cette limite formelle est néanmoins compensée par la qualité du contenu, ainsi que par une préface claire et structurante qui facilite l’accès aux idées essentielles.
Dans cette préface, l’Ambassadeur Monesty Junior Fanfil analyse avec finesse les enjeux soulevés par l’ouvrage dans la sociologie haïtienne. Sa contribution dépasse le cadre d’une introduction de courtoisie : elle inscrit le travail de Télusma dans son contexte sociopolitique et culturel et établit des passerelles entre l’analyse académique et la réalité vécue. Cette mise en perspective renforce la légitimité de l’ouvrage et souligne l’importance du sujet pour la compréhension de la société haïtienne contemporaine.
Des prêches qui dénigrent
Le livre est divisé en quatre chapitres. Chacun d’eux plonge le lecteur dans les faits religieux haïtiens, avec leurs hauts et leurs bas, et propose une exploration progressive et nuancée du phénomène étudié. Cette organisation permet à l’auteur de déployer méthodiquement son argumentation, de contextualiser historiquement les tensions religieuses et de retracer l’évolution des rapports de force entre les différentes traditions spirituelles du pays. L’ensemble témoigne d’une volonté pédagogique : rendre accessible une réalité complexe en guidant le lecteur à travers les différentes strates d’une problématique à la fois religieuse et sociale.
Le chapitre 3, qui met en évidence l’hymnologie comme instrument de pentecotisation et de diabolisation, se distingue par un traitement très technique. Il s’agit d’une étude sociologique rigoureuse qui met à nu des prêches dont la vocation apparaît davantage d’exclure et de diaboliser que d’unir. Télusma y pose clairement son objet d’étude : le traitement réservé au vaudou dans le discours religieux dominant. Son approche est particulièrement pertinente, car elle montre, arguments à l’appui, que la prédication religieuse s’est historiquement construite au détriment du vaudou, en le plaçant du côté de l’illégitime et du condamnable.
L’auteur met ainsi en lumière les mécanismes par lesquels cette religion ancestrale est systématiquement stigmatisée comme pratique diabolique, associée à toutes sortes de calamités — pauvreté, catastrophes, malheurs —, dévalorisée dans sa dimension spirituelle et culturelle, rejetée du champ des religions reconnues et dénigrée publiquement par des instances religieuses dominantes. Ce dénigrement ne relève pas seulement d’opinions isolées : il s’exprime à travers plusieurs canaux institutionnels et s’inscrit dans une logique de diffusion et de répétition.
Dans les prédications dominicales, la religion populaire est régulièrement présentée comme l’incarnation du mal, une pratique satanique dont il faudrait se détourner pour accéder au salut. Les campagnes d’évangélisation, notamment celles portées par certains mouvements évangéliques, organisent des croisades anti-vaudou, allant parfois jusqu’à détruire des objets rituels — péristyles, autels, objets sacrés — et à exiger des convertis une renonciation publique, souvent vécue comme une humiliation. Les médias religieux, qu’il s’agisse de la radio, de la télévision ou de publications chrétiennes, relaient et amplifient un discours associant systématiquement vaudou, arriération, malheur et possession démoniaque. Enfin, des leaders religieux attribuent les difficultés nationales — pauvreté, instabilité politique, catastrophes naturelles — à la « persistance » de ce culte, inversant ainsi les responsabilités historiques et structurelles, et faisant du vaudou un bouc émissaire commode dans l’espace public.
Conséquence : une schizophrénie collective
Ce dénigrement produit des effets dévastateurs : l’autocensure pousse de nombreux Haïtiens à pratiquer le vaudou en secret tout en affichant publiquement une appartenance chrétienne ; une honte culturelle s’est installée, conduisant toute une génération à intérioriser le mépris de ses propres racines spirituelles ; et la stigmatisation alimente des divisions profondes au sein des familles et des communautés.
L’ironie tragique tient au fait que le vaudou a joué un rôle central dans la libération d’Haïti (cérémonie du Bois-Caïman, 1791), tout en étant systématiquement rejeté par les élites postcoloniales, qui ont fait du christianisme un marqueur de « civilisation ».
Cette religion populaire se trouve ainsi prise dans un paradoxe historique : vénérée dans l’intimité des foyers, parfois célébrée discrètement comme patrimoine culturel lors de festivals touristiques, mais vivement répudiée dans l’espace public par certains acteurs qui, paradoxalement, en perpétuent parfois les rites à l’abri des regards.
Cette ambivalence collective révèle une blessure coloniale jamais refermée : la religion des ancêtres libérateurs demeure l’ennemie désignée de traditions héritées des anciens maîtres, devenues pourtant, au fil du temps, les religions dominantes du peuple libéré.
L’ouvrage d’Henri Claude Télusma s’impose dès lors comme une œuvre de salubrité intellectuelle et, potentiellement, de réconciliation. En documentant avec rigueur les mécanismes de stigmatisation du vaudou, l’auteur ne se limite pas à la dénonciation : il invite le peuple haïtien à un travail nécessaire de mémoire et de réappropriation identitaire. Reconnaître cette croyance comme composante légitime et fondatrice de l’identité haïtienne n’implique nullement le rejet des autres expressions religieuses ; il s’agit plutôt d’ouvrir un véritable dialogue œcuménique fondé sur le respect mutuel et la reconnaissance des apports historiques de chaque tradition spirituelle.
Car tant qu’Haïti n’assumera pas pleinement cet héritage africain, tant que le vaudou continuera d’être érigé en bouc émissaire de tous les maux nationaux, le pays restera prisonnier d’une aliénation culturelle qui entrave son épanouissement collectif. La libération spirituelle d’Haïti passe donc aussi par la réhabilitation de la religion qui, jadis, a contribué à sa libération politique. Le livre de Télusma pose ainsi une question fondamentale : un peuple peut-il être véritablement libre s’il renie la spiritualité qui fut le creuset de ses épopées historiques ?
Maguet Delva
Paris, France
