L’écrivain René Depestre aura 102 ans, le 29 août prochain. Des artistes autour de James Noel a honoré l’un des titans de la poésie haïtienne.
Lundi 26 janvier 2026. Tandis qu’un froid polaire griffait les rues de Paris comme des aiguilles de glace, la Maison de la Poésie s’est embrasée aux couleurs d’Haïti — rouge et bleu éclatants — réchauffant les cœurs malgré l’hiver mordant. Tel un phare dans la nuit, ce lieu vibrait d’une énergie rare.
La raison ? L’un des monuments vivants de la littérature francophone était à l’honneur : René Depestre.
Pendant plus d’1h30, notre compatriote James Noël, lui-même géant de la plume et gardien des mots, a mené la cérémonie aux côtés d’une pléiade d’acteurs culturels. Ensemble, ils ont tissé un tapis de vers et de témoignages pour célébrer ce Jacmélien immortel qui, à 102 printemps, demeure tel un baobab : ses racines plongées dans la terre haïtienne, ses branches tendues vers le ciel français.
La soirée ressemblait à un jardin : chaque poème y était une fleur, chaque prise de parole une étoile, chaque applaudissement une vague de gratitude. Un hommage à la hauteur de ce poète qui traverse plus d’un siècle en portant la voix d’Haïti jusqu’aux confins du monde.
Un hommage poétique puissant
James Noël, grand admirateur de son illustre compatriote de Jacmel, n’y est pas allé de main morte — ou plutôt si : il y est allé à mains pleines, débordantes de poésie, comme on offre des gerbes de fleurs sauvages cueillies au sommet des mornes.
Son hommage ? Une cascade de vers, un torrent lyrique. « Celui dont la tendresse voyage en baleine bleue autour du monde… » René Depestre apparaît alors comme une présence majestueuse, immense et douce, traversant les océans avec une grâce lente, portant en lui la mémoire des profondeurs et le chant des abysses. Puis vient l’appel, limpide et grave : « Oui, aidez-nous à sauver cette espèce en voie de disparition : non seulement la baleine, mais aussi la planète bleue, notre Terre, toujours au cœur de ton écosystème poétique. »
Depestre est élevé au rang de veilleur : gardien cosmique et conscience terrestre. Sa poésie ne se contente pas de bercer les cœurs ; elle sonne l’alarme, nous rappelant que sauver le poète, c’est aussi sauver le monde — tant les deux se tiennent, indissociables, comme l’arbre et ses racines. « Car tu crois, dur comme en amour, qu’un poète qui n’a pas les deux pieds sur terre ne peut pas parler au ciel. »
Quelle vérité tranchante. James Noël saisit ici l’essence même de Depestre : un homme ancré dans la glaise haïtienne, les pieds plantés dans le réel, mais dont l’esprit s’élève. Pas de poésie sans terre. Pas de ciel sans racines. « Ce soir, nous sommes conviés à un grand bal des éléments, une fête du corps et de l’esprit. »
Dès lors, l’hommage devient célébration : un carnaval de la pensée où l’eau, le feu, la terre et l’air dansent ensemble, comme lors d’un rara sacré. James Noël et ses amis transforment la soirée en rituel littéraire : chaque mot invoqué ouvre un passage, chaque vers bat comme un tambour. « Car René Depestre, c’est cela : une célébration vivante, un arc-en-ciel tendu entre les mondes, qui livre dès son premier recueil, Étincelles (1945), ses préoccupations essentielles. »
Pont entre le présent et le passé
Et là, le coup de génie : Depestre devient un arc-en-ciel, pont lumineux jeté entre ciel et terre, entre passé et présent, entre Haïti et le monde. Depuis Étincelles (1945), il projette ses éclairs sur les questions qui brûlent l’humanité.
André Breton, ce Français que la France ne sait plus enfanter. Parmi les séquences ciselées de cet hommage mémorable, il fut justement question de ce géant du surréalisme, de cet homme-phare que la France contemporaine semble incapable de faire naître — pour des raisons qui tiennent autant à l’appauvrissement spirituel qu’au rétrécissement de l’imaginaire.
Notre ami disparu Gérard Aubourg, dans un livre aussi éloquent que reconnaissant, expliquait avec une lucidité cristalline comment le voyage de Breton en Haïti avait déplacé les lignes chez une partie de la jeunesse française, comme si l’île avait recalibré la boussole morale et esthétique d’une génération.
Haïti n’a pas seulement accueilli Breton : elle l’a transformé. Et lui, en retour, a contribué à ouvrir les yeux du monde sur ce joyau caribéen, cette terre volcanique où la poésie bouillonne comme la lave sous la croûte terrestre.
Imaginez la scène : Breton, « pape » du surréalisme, chercheur d’or poétique, tombe sur René Depestre — à peine sorti de l’adolescence. Dix-neuf ans, et déjà porteur de dentelles de mots, d’une poésie qui danse avec lumière, se balance comme des lampions dans une procession nocturne, et vient apaiser les avenues de nos cœurs blessés comme un baume sur d’anciennes plaies avec ces vers qui dansaient, virevoltaient, chantaient — papillons de feu, lucioles ivres de liberté. Chaque mot était une étincelle (et ce n’est pas un hasard si son premier recueil porte ce titre) ; chaque strophe, un éclair déchirant l’obscurité coloniale. « Des dentelles poétiques qui dandinaient avec tant de lumière sur les avenues de nos cœurs blessés » : image à la fois sublime et douloureuse. Dentelles, parce que la finesse n’exclut pas la puissance ; parce que la délicatesse, chez Depestre, cache une force d’acier. Elles ondulent plutôt qu’elles ne défilent, portées par un souffle de liberté et d’espérance. Et la lumière qu’elles emportent, c’est celle de la vérité — une phosphorescence qui vient éclairer nos cœurs meurtris, criblés de blessures historiques, mais toujours battants, toujours vivants, comme des tambours dans la nuit.
André Breton, en découvrant Depestre, reconnut en lui un frère d’armes : un complice de lumière dans la lutte contre l’absurde et l’oppression. Et James Noël, en évoquant cette rencontre, tisse un pont entre les générations, rappelant que la poésie n’a ni frontières ni âge : seulement des âmes qui s’embrasent au contact les unes des autres, comme des torches se transmettant la flamme.
Avec ces mots puissants, Noël ne rend pas seulement hommage : il sacre, il couronne, il renforce encore l’évidence — celle d’un Depestre qui, à 102 ans, demeure une étoile fixe dans la constellation poétique mondiale.
Maguet Delva
Paris, France
(1) Célimène Daudet, Alain Lenglet, Claude Saturne, Alain Lenglet Coraly, Célimène Daudet, Coraly & Tania, Gaël Faye, Jean D’Amérique & Marie Bourjeau, Kettly, Coraly, Jean, Tania Da Costa, Juliette Bal-Zahonero etc.
