Le jeudi 22 janvier 2026, dès 14 heures, une petite cohue bon enfant envahit le deuxième étage d’un bâtiment austère de l’Université Paris-Est Créteil, dans le Val-de-Marne. L’hiver n’est pas encore rigoureux, mais il faut tout de même ajuster son manteau. Comme souvent lors de ces cérémonies académiques, on retrouve presque toujours les mêmes visages familiers, venus assister à la soutenance de thèse : un moment singulier dans un parcours universitaire.
Les quelques compatriotes présents sont accueillis sans le moindre retard, dans une organisation fluide et ponctuelle. Parmi l’assistance figurent plusieurs personnalités du monde littéraire et intellectuel : l’écrivaine et éditrice Mirline Pierre (Legs Édition), la romancière Maggy Biais, l’écrivain et critique littéraire Yves Chemla, ainsi que le professeur Carlo Célius, aux côtés d’Enock Francklin, professeur à l’Université d’État d’Haïti, et d’une dizaine d’autres invités. Cette présence nombreuse témoigne de l’intérêt suscité par le sujet et par l’enjeu intellectuel de la recherche.
Assister à la soutenance de thèse d’un compatriote demeure toujours un moment particulier, tant chaque université et chaque discipline imposent leurs propres codes. Certaines soutenances, notamment en droit, se distinguent par un cérémonial marqué, fait de toges et de rites codifiés ; d’autres privilégient la sobriété et la rigueur intellectuelle. C’est dans ce second registre que s’inscrit la soutenance de Dieulermesson Petit Frère, venue consacrer une thèse intitulée « Écriture du corps et dynamique politique dans la fiction romanesque haïtienne contemporaine ».
Arrivé au terme de son long périple d’étudiant, le voilà face au jury : costume bleu, lunettes bien ajustées, prêt à soutenir un travail qui sera passé au peigne fin. La composition du jury, réunissant d’éminentes personnalités — spécialistes reconnus de la littérature francophone et caribéenne —, souligne à la fois l’exigence et le prestige de l’exercice, et garantit une évaluation à la hauteur des enjeux théoriques et méthodologiques de la recherche.
Un débat exigeant et nourri
La prise de parole s’ouvre avec le président du jury, le professeur Romuald Fonkoua. Il invite Dieulermesson Petit Frère à présenter son propos liminaire : une mise en perspective de la recherche, la démarche méthodologique, les difficultés rencontrées au cours du travail et les principaux résultats obtenus.
Vient ensuite la directrice de thèse, Madame Yolaine Parisot, qui expose de façon concise l’architecture générale du manuscrit. Son intervention souligne l’ampleur d’un chantier intellectuel à la fois dense et rigoureux, ainsi que la cohérence de l’ensemble.
Souhaitant maintenir une gestion stricte du temps, le président donne alors la parole aux autres membres du jury. Stéphane Martelly intervient à distance depuis le Canada, grâce aux outils numériques. Après avoir félicité le candidat, elle propose une lecture critique précise et mesurée, ouvrant quelques pistes d’approfondissement sans jamais remettre en cause la solidité du corpus.
Très vite, les échanges gagnent en intensité et la discussion s’installe dans un débat exigeant, solidement ancré dans le champ littéraire haïtien. Chaque membre du jury mobilise son expertise — théorie littéraire, histoire culturelle caribéenne, analyse des écritures féminines contemporaines — pour interroger et éclairer les angles du travail. Les interventions de Françoise Simasotchi-Bronès, Pierre-Yves Boissau et Florian Alix apportent des perspectives complémentaires qui enrichissent l’ensemble et permettent d’explorer les multiples dimensions de la thèse.
Le corps comme espace d’inscription du politique
La thèse de Dieulermesson Petit Frère examine la manière dont le corps devient un véritable espace d’inscription du pouvoir politique. Au cœur de la démonstration, les romans haïtiens contemporains déplacent le regard : du politique institutionnel vers l’intime, des discours officiels vers l’expérience vécue. L’écriture du corps apparaît alors comme une grille de lecture majeure pour comprendre les tensions de la société haïtienne, là où se croisent domination, résistance et mémoire historique.
Les discussions ont largement mobilisé les œuvres d’autrices haïtiennes incontournables — Marie Vieux-Chauvet, Yanick Lahens et Kettly Mars, figures clés du corpus étudié. Leurs textes donnent à voir des corps traversés par la violence de l’histoire, les rapports de domination, les violences patriarcales, mais aussi par des formes de lutte et de réinvention. Corps souffrants, corps féminins, corps marginalisés ou résistants deviennent ainsi des révélateurs puissants des fractures et des combats qui structurent l’Haïti contemporaine.
Après plus de quatre heures d’échanges nourris, de questions précises et de réponses argumentées, le jury a finalement proclamé à l’unanimité Dieulermesson Petit Frère docteur de l’Université Paris-Est Créteil. Cette consécration, pleinement méritée, vient saluer un travail à la fois rigoureux, ambitieux et ancré dans des enjeux théoriques de première importance.
Par sa sobriété formelle, la richesse du débat et la densité de ses perspectives, cette soutenance a rappelé que l’essentiel, dans l’exercice académique, réside moins dans le décorum que dans la capacité d’une recherche à faire dialoguer littérature, histoire et politique. Et elle dit aussi quelque chose de plus large : malgré les maux pluriels qui frappent Haïti, les Haïtiens continuent de briller au-dehors, de produire du savoir, d’ouvrir des voies, et de porter haut l’exigence intellectuelle. Reste le souhait — tenace, presque nécessaire — que ces intelligences, un jour, puissent servir pleinement leur pays, et contribuer, par la pensée et par l’action, à son relèvement.Formularbeginn
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Maguet Delva
Paris, France
(1) Composition du jury: Yolaine Parisot, professeure à l’Université Paris-Est Créteil, directrice de thèse ; Romuald Fonkoua, professeur à Sorbonne Université, président du jury ; Françoise Simasotchi-Bronès, professeure émérite à l’Université Paris 8 ; Pierre-Yves Boissau, Professeur à l’Université de Toulouse 2 ; Florian Alix, Maître de conférences HDR à Sorbonne Université et Stéphane Martelly, professeure à l’Université de Sherbrooke, participante à distance depuis les États-Unis.
