Jean Prévost, figure tutélaire de la critique littéraire française, morte en résistant dans le Vercors en juillet 1944, posait un axiome vertigineux : « Un écrivain ne peut écrire authentiquement que ce qu'il a vécu dans sa chair ». Cette assertion résonne à travers le troisième roman de Néhémy Dahomey, œuvre audacieuse qui fait du corps meurtri, désirant et révolté le territoire premier de l'exploration romanesque.
Né à Port-au-Prince, l’Haitien est au mieux de sa forme littéraire. Ce troisième roman polyphonique bouleverse par sa capacité à nous entraîner tel un torrent dans les méandres de l'enfance, ces années d'école où chaque découverte s'apparente à l'ouverture d'une porte interdite. La sexualité émerge comme un fil conducteur brûlant qui traverse l'œuvre sans détour ni pudeur. Tel un peintre qui trempe son pinceau dans les couleurs les plus crues, l'auteur dépeint avec une ardeur volcanique le misérabilisme sexuel qui gangrène la jeunesse haïtienne. Sa plume, semblable à un scalpel impitoyable, dissèque les excès et les désirs refoulés d'une génération prise au piège entre l'éveil des sens et le poids d'une société aux mille interdits. L’auteur en fait le récit avec brio où rien ne lui échappe dans cette quête de sens et de sexe.
Le protagoniste, Barthélémy Guidal dit Lélé dans l'intimité trace un parcours aussi téméraire qu'un funambule marchant sans filet au-dessus de l'abîme des conventions sociales. Son initiation sexuelle emprunte les voies plus que débridées de la pornographie, cette zone où les interdits se dissolvent comme sel dans l'eau bouillante.
Avant ces éblouissements charnels, le corps fut d'abord territoire de douleur autorisée. Dahomey consacre des pages d'une justesse sociologique remarquable à l'enfance scolaire haïtienne, documentant ce régime de maltraitance éducative aussi immuable que l'ordre social qu'il reproduit.
La grammaire de la soumission
L'auteur brosse un portrait saisissant de Mesdames Adrien et Polo, figures magistrales représentant les visages les plus durs de l'univers scolaire haïtien. Ce sont des gardiens du temple éducatif où la violence physique constitue le sacrement initiatique par excellence. Ils administrent avec une régularité d'horloge cette « ritournelle » des coups, expression qui capture brillamment la dimension répétitive, presque musicale dans sa prévisibilité, de cette violence quotidienne.
C’est bien d'une ritournelle qu'il s'agit car ce motif musical revient inlassablement, cette mélodie lancinante qui scande le temps scolaire comme un métronome cruel. Les coups tombent avec la régularité des saisons, la prévisibilité des marées. Cette violence n'est pas chaotique mais parfaitement ritualisée, codifiée, presque liturgique. Chaque faute appelle son châtiment spécifique. L'enfant apprend ainsi non seulement l'alphabet et l'arithmétique, mais aussi et surtout la grammaire de la soumission, la syntaxe de la peur, le vocabulaire de l'humiliation acceptée.
Le plus glaçant réside dans ce constat : cette violence est admise par tout le monde. Elle ne suscite ni scandale ni indignation. Parents, enseignants, directeurs bref toute la société – forment un bloc unanime cautionnant cette pédagogie par la terreur. Les parents au premier chef non seulement tolèrent mais réclament cette violence. « Battez-le bien s'il ne travaille pas ! », l’une des formules consacrées qui circuleat entre le foyer et l'école comme des sauf-conduits autorisant la maltraitance.
L'enfant haïtien est considéré comme naturellement tordu, déviant, rebelle. Il faut le redresser terme révélateur qui évoque autant l'orthopédie que la correction morale. Cette métaphore du redressement traverse toute la pédagogie haïtienne traditionnelle comme une colonne vertébrale idéologique. L'enfant n'est pas une potentialité à épanouir mais une difformité à corriger. La violence physique constitue ainsi une règle de base éducationnelle, le fondement même sur lequel repose tout l'édifice pédagogique.
Avant d'apprendre à lire, l'enfant haïtien apprend à endurer. Cette violence fondatrice fonctionne comme un baptême inversé : non pas une onction qui accueille dans la communauté, mais une flagellation qui y intègre par la souffrance partagée. C'est une expérience nationale, un patrimoine traumatique commun, un rite de passage universel.
Corps battus et futurs esprits soumis
Cette violence scolaire n'est pas gratuite : elle façonne des corps dociles, des esprits soumis, des individus qui ont intériorisé dès l'enfance que l'autorité s'exprime par la force, que la hiérarchie se maintient par la terreur. L'école haïtienne traditionnelle ne forme pas tant des citoyens éclairés que des sujets obéissants.
Habitué dès son plus jeune âge à courber l'échine sous les coups, comment l'enfant pourrait-il ensuite se redresser face aux injustices ? L'interchangeabilité de Madame Adrien et Polo, seules les attributions changent, révèle la dimension systémique de cette violence. Ce ne sont pas des individus sadiques mais des rouages d'une machine à broyer. Cette interchangeabilité déresponsabilise en apparence tout en universalisant la culpabilité : tout le monde participe, personne ne peut se dédouaner.
La force du roman réside dans sa capacité à établir des liens entre ces différentes expériences corporelles. Le corps de l'enfant Lélé est d'abord meurtri par l'école, marqué par les coups. Puis ce même corps devient le lieu des éblouissements sexuels, de la découverte pornographique. On pourrait voir dans cette trajectoire une forme de réappropriation : le corps qui fut objet de violence imposée devient sujet de plaisir recherché. Mais cette lecture doit être nuancée. Le corps de Lélé ne quitte peut-être pas vraiment le régime de la violence, il en change simplement de registre, passant de la violence pédagogique explicite à la violence érotique implicite. C'est peut-être là que le titre révèle toute sa profondeur : cet ordre traverse les âges de la vie, les espaces sociaux, les registres d'expérience. La société haïtienne qui bat ses enfants à l'école est la même qui police leur sexualité. La main de Madame Adrien qui frappe et le regard réprobateur de la société procèdent d'une même logique : le corps individuel doit être discipliné, contrôlé, maintenu dans les limites assignées par l'ordre collectif.
Ce qui compte, c'est la capacité du romancier à nous entraîner dans des histoires rondement menées, avec des entractes parfaitement bien huilés qui donnent à ce roman une force narrative exceptionnelle. « Rester silencieux ne me posait alors aucun problème. Je n'étais plus dans la classe Élémentaire Deux mais dans son double imaginaire, où, pour me récompenser d'une bonne réponse, d'une dictée sans faute ou de la table des 6, Mademoiselle Candy entrebâillait son corsage et me laissait poser la tête contre sa poitrine un peu gonflée, bouche ouverte, reniflant la bretelle du soutien-gorge. »
Solution : le maquis littéraire
Le narrateur explique qu’il existe un réel et il existe, son « double imaginaire », ce royaume parallèle où l'enfant se réfugie, où le désir balbutiant se déploie en fantasmes troublants. Le romancier ne nous demande pas de croire que cela s'est vraiment passé. Il nous montre comment l'imaginaire vient doubler le réel, comment l'enfance est ce territoire où la frontière entre ce qui est et ce qu'on rêve devient poreuse. Cette phrase condense le génie narratif : le silence de l'enfant, la précision scolaire, et soudain l'irruption d'une sensualité infantile troublante, décrite avec une franchise crue qui ne cherche ni à édulcorer ni à choquer gratuitement. Le lecteur est saisi, inconfortable peut-être, mais captif. C'est cela, l'art du romancier : nous mettre face à ces vérités psychologiques que nous préférerions éviter, mais que nous reconnaissons obscurément comme authentiques.
En articulant la description de la maltraitance scolaire et celle des éblouissements sexuels sous fond pornographique, Dahomey Néhémy offre une anatomie complète de l'assujettissement haïtien. Son roman montre comment l'ordre social se perpétue à travers le contrôle des corps d'enfants frappés jusqu'à ce qu'ils intègrent les normes, corps d'adolescents dont les désirs émergents doivent être canalisés, réprimés, orientés vers les formes acceptables. L'ordre immuable des choses n'est donc pas qu'un titre : c'est un diagnostic. Cet ordre se maintient par la violence exercée sur les plus jeunes, par les coups qui formatent, par les interdits qui circonscrivent. Le parcours de Lélé révèle les contradictions d'une société qui meurtrit les corps qu'elle prétend éduquer, qui réprime les désirs qu'elle contribue à créer.
Comme Jean Prévost qui refusa de se soumettre à l'ordre nazi et choisit le maquis, Dahomey refuse par son écriture de se soumettre à l'ordre haïtien et choisit le maquis littéraire. Cet espace de résistance où les mots peuvent dire ce que la société voudrait taire. En cela, ce roman constitue un acte de courage littéraire et un document sociologique de première importance sur la société haïtienne, ses mécanismes de reproduction, ses violences fondatrices, et les tentatives de certains de ses enfants pour échapper à cet ordre qui prétend à l'éternité.
Maguet Delva
Paris, France
1) L’ordre immuable des choses, éditions du Seuil, janvier 2026, 246 pages.
