Lecture critique de la gouvernance exécutive haïtienne à l’aune de l’instabilité post-1986, de l’ingérence internationale et de la faillite de l’État.
Analyse
L’article du professeur Esau Jean-Baptiste propose une lecture à la fois historique et critique de la gouvernance exécutive en Haïti, mettant en lumière une contradiction structurelle majeure : l’existence d’un régime constitutionnel théoriquement bicéphale, mais pratiquement dominé par une concentration récurrente du pouvoir exécutif entre les mains d’un seul acteur. Cette dérive vers le monocéphalisme apparaît non comme une anomalie passagère, mais comme une constante politique profondément enracinée depuis la chute du duvaliérisme.
L’auteur inscrit cette pathologie institutionnelle dans un cycle d’instabilité entamé dès la transition démocratique avortée de 1987. Les élections annulées, le coup d’État de 1991 et le retour du président Aristide sous protection étrangère en 1994 sont mobilisés pour démontrer l’incapacité chronique de l’État haïtien à consolider un ordre constitutionnel autonome. Cette trajectoire historique inachevée alimente une gouvernance fragile, dépendante et continuellement exposée aux interférences externes.
La figure de Marc Bazin, Premier ministre exerçant de facto l’autorité exécutive en l’absence d’un président effectif, est présentée comme l’une des premières manifestations emblématiques de ce monocéphalisme imposé. L’auteur établit un parallèle explicite avec la gouvernance de Ariel Henry (2021-2024), puis ouvre une perspective critique sur l’accession de Alix Didier Fils-Aimé, décrit comme un nouveau « capitaine unique » à la tête d’un navire étatique en perdition. Ces figures successives ne sont pas analysées comme des causes, mais comme les symptômes d’un système politique défaillant.
L’un des apports majeurs de l’article réside dans la dénonciation conjointe de l’ingérence internationale et de la complicité des élites économiques locales. Le professeur Jean-Baptiste soutient qu’une frange de l’international, en convergence avec des intérêts internes, contribue à entretenir le chaos institutionnel afin de préserver des avantages stratégiques, qu’il s’agisse de soutenir des régimes de facto ou de promouvoir des interventions militaires présentées comme des solutions salvatrices, mais historiquement inefficaces.
Cette gouvernance déstructurée se traduit par une dégradation accélérée de la situation sécuritaire et morale de l’État. La prolifération des gangs armés, l’effondrement de l’appareil judiciaire, l’impunité généralisée et la corruption systémique témoignent d’un État en voie de désintégration. Les massacres de civils et les évasions massives de prisonniers sont cités comme preuves tangibles de la faillite des institutions régaliennes et de l’incapacité des dirigeants à assurer les fonctions élémentaires de l’autorité publique.
Enfin, l’article pose une interrogation centrale sur l’avenir immédiat du pays : la capacité du nouveau Premier ministre à rétablir un minimum de sécurité et à organiser des élections crédibles. L’auteur insiste sur la nécessité d’un compromis politique inclusif, seul susceptible de rompre le cercle vicieux du monocéphalisme, de l’ingérence et de l’instabilité permanente.
En définitive, cette analyse dresse un constat sévère mais cohérent : depuis 1986, Haïti demeure enfermée dans une illusion constitutionnelle, où les promesses de la loi fondamentale sont systématiquement contredites par une pratique autoritaire, personnalisée et dépendante du pouvoir exécutif. La répétition de figures fortes et isolées n’est pas un accident de l’histoire, mais l’expression d’un dysfonctionnement systémique qui continue de priver les masses populaires de toute amélioration réelle de leurs conditions de vie.
Professeur Pierre R. Raymond
Le 16 février 2026
