Les discours prononcés par le Premier ministre Alix Fils-Aimé et par le président sortant du Conseil présidentiel de transition (CPT), Laurent Saint-Cyr, lors de la cérémonie de passation de pouvoir constituent un révélateur puissant de la rhétorique politique haïtienne en temps de crise. Prononcées dans un contexte d’effondrement sécuritaire, institutionnel et humanitaire, ces allocutions offrent moins une feuille de route pour l’avenir qu’un miroir des dysfonctionnements structurels de la gouvernance haïtienne.
Un contexte de gravité extrême
Ces discours s’inscrivent dans l’une des périodes les plus sombres de l’histoire récente d’Haïti : expansion territoriale sans précédent des gangs, massacres répétés, plus d’un million de personnes déplacées, paralysie des services publics essentiels. Ce contexte dramatique rend d’autant plus frappant le décalage entre la gravité de la situation nationale et le ton feutré, abstrait et autosatisfait adopté par les deux orateurs.
Thèmes communs : la primauté de la forme sur le fond
La continuité institutionnelle constitue le pilier central des deux discours. Fils-Aimé salue l’« esprit républicain » du CPT et insiste sur la nécessité de préserver les acquis institutionnels. Saint-Cyr, pour sa part, défend son bilan en affirmant avoir « maintenu les institutions » malgré les contraintes exceptionnelles.
Cette convergence révèle une même logique : la légitimité procédurale est célébrée indépendamment de toute efficacité réelle. Or, la question essentielle demeure évacuée : à quoi sert la continuité d’institutions incapables d’assurer la sécurité, la justice et la dignité minimale de la population ?
La préparation électorale est également présentée comme une réussite majeure. Fils-Aimé l’évoque comme preuve du travail accompli, tandis que Saint-Cyr détaille les mécanismes techniques mis en place. Pourtant, aucun des deux ne s’attarde sur les conditions minimales de sécurité et d’inclusion nécessaires à des élections crédibles. Dans un pays où une grande partie de la population est déplacée ou sous le contrôle de groupes armés, cette insistance sur l’« avancement électoral » apparaît davantage comme un signal adressé aux partenaires internationaux que comme une réponse démocratique sérieuse.
Enfin, la gratitude mutuelle structure fortement les deux interventions. Éloges réciproques, remerciements appuyés et validations croisées dessinent un cercle fermé d’auto-légitimation entre élites politiques. Cette mise en scène de reconnaissance contraste violemment avec l’absence de toute redevabilité envers une population livrée à la violence et à l’abandon.
Divergences stratégiques, convergence des finalités
Les différences entre les discours sont principalement stratégiques. Fils-Aimé adopte une posture résolument tournée vers l’avenir, multipliant les références aux « défis à venir » et au « chemin à parcourir », ce qui lui permet d’éviter tout bilan précis du passé récent. Saint-Cyr, contraint par sa position de sortant, adopte un ton défensif, invoquant des « circonstances extraordinaires » pour expliquer les échecs sans jamais reconnaître de responsabilités spécifiques.
Sur le plan du contenu, Fils-Aimé privilégie des formulations vagues et normatives, tandis que Saint-Cyr s’appuie sur une accumulation de détails bureaucratiques. Mais dans les deux cas, l’essentiel est absent : des résultats mesurables, des impacts concrets sur la vie des citoyens, et une reconnaissance honnête des erreurs commises.
Les silences révélateurs
Ce qui frappe le plus demeure ce qui n’est pas dit. Les massacres de masse, la catastrophe humanitaire des déplacés internes, l’expansion fulgurante des gangs, les allégations persistantes de corruption, et la dépendance croissante vis-à-vis de la communauté internationale sont soit occultés, soit dilués dans un langage abstrait et euphémisant. Ces silences ne sont pas fortuits : ils constituent une stratégie consciente d’évitement visant à préserver la façade de légitimité du pouvoir.
Une rhétorique de l’évitement
Les deux discours mobilisent les mêmes techniques rhétoriques : euphémisation de la violence, abstraction des souffrances humaines, projection constante vers un avenir indéfini, invocation rituelle de concepts comme la démocratie ou l’État de droit sans ancrage opérationnel. Cette rhétorique permet de parler de gouvernance sans gouverner, de promettre sans rendre compte.
Implications pour la gouvernance haïtienne.
Cette analyse met en lumière plusieurs pathologies structurelles :
_une absence chronique de redevabilité ;
_la priorité accordée aux équilibres entre élites plutôt qu’aux besoins populaires ;
_une gouvernance pensée pour la consommation externe ;
_un divorce profond entre discours officiel et réalité empirique ;
_et un recyclage permanent des mêmes acteurs, des mêmes mots et des mêmes échecs.
Conclusion
Les discours de Fils-Aimé et de Saint-Cyr révèlent moins des projets politiques que l’état d’un système en faillite morale et fonctionnelle. Tant que le discours politique haïtien pourra fonctionner dans un univers parallèle, déconnecté de la souffrance réelle du peuple, tant que les gouvernements pourront se succéder sans rendre compte, Haïti continuera de sombrer pendant que les mots résonnent dans le vide.
Le peuple haïtien mérite mieux qu’une performance théâtrale. Il mérite une gouvernance fondée sur la vérité, la responsabilité et des résultats concrets.
Professeur Pierre R. Raymond
16 février 2026
New York, USA
