La politique sans la science court le risque de se déconnecter des faits. Menée ainsi, elle ne peut conduire qu’à des décisions dangereuses.
La transition mise en place après le départ catastrophique du pouvoir de l’ancien Premier ministre Ariel Henry a bénéficié de l’appui « d’alliés » internationaux, principalement pour satisfaire les intérêts politiques et économiques de certains groupes — acteurs dominants de la société haïtienne. Ce fut une illusion rapidement démasquée. Derrière l’acceptation de certaines personnalités au sommet de l’État se cachait en réalité une stratégie : l’élimination d’une oligarchie politique haïtienne devenue, semble-t-il, inutile. J’avais vu venir ce coup mortel ; je l’avais même annoncé.
Après le 7 février 2026, une gouvernance technocratique semble se dessiner, avec des partis politiques désormais contraints de passer par les urnes avant de prétendre exercer le pouvoir. Reste une question décisive : comment conquérir le vote populaire lorsqu’on est déjà discrédité dans l’opinion ? Les ressources issues de la corruption présumée, « accumulées » au cours des vingt-et-un derniers mois, suffiront-elles à acheter des soutiens et à emporter l’adhésion lors des prochaines joutes électorales ?
Toujours est-il qu’au-delà de cette date butoir, certains acteurs politiques pourraient comprendre qu’il n’y a rien à gagner à intégrer un pouvoir hors norme, sans contrôle ni éthique — sinon l’illusion d’un argent facile. Depuis des années, la transition était devenue un cercle infernal, permettant à certains de gouverner sans ancrage populaire tout en s’enrichissant sans effort. Or s’enrichir au détriment du peuple, en creusant les inégalités sociales, finit toujours par avoir un coût.
Les responsables de cette débâcle
Le secteur politique, disons-le, n’est pas le seul responsable de l’échec. Une certaine frange d’autres secteurs, mêlée à l’exercice direct du pouvoir, porte également une part de responsabilité, comme l’a souligné Madame Magalie Comeau Denis. Nous sommes face à une tromperie collective qui a conduit à une dégénérescence profonde de la société haïtienne.
Comment faire accepter des figures déchues aux yeux de la communauté internationale ? Une telle stratégie est loin d’être judicieuse. L’intégrité et l’éthique constituent pourtant des atouts majeurs dans les relations interétatiques : elles fondent la confiance et le respect entre interlocuteurs. Or, nos gouvernants s’écartent de ces principes, ce qui explique leur fragilité lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts nationaux et l’État.
L’implication de nos dirigeants — et de certains aspirants au pouvoir — dans des faits de corruption, des réseaux criminels et des violences meurtrières sape leur crédibilité auprès de nos partenaires internationaux.
Le droit, c’est la limite posée au pouvoir. Un gouvernement sans contrôle indépendant n’a qu’un devoir : agir avec probité. Le problème, c’est qu’il n’a plus personne pour l’y contraindre. Les Nations unies ont déjà envoyé des signaux clairs en ce sens, en déclarant vouloir coopérer avec l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) afin de freiner la corruption à grande échelle en Haïti et d’empêcher que des fonds issus du crime organisé et de trafics illicites servent à acheter des voix.
Il est dramatique qu’à la veille du 7 février 2026, quarante ans après la fin officielle de la dictature, Haïti ouvre un nouveau chapitre d’incertitude à cause de la faillite des classes dirigeantes, qui mettent la République sur la voie de tous les dangers. La facture est désormais présentée à cette élite. Quand les institutions nationales ne sont pas protégées contre la corruption, c’est la souveraineté nationale qui part en fumée. Les gouvernants sont à terre. La société civile elle-même fait preuve d’imprudence lorsqu’elle refuse de sanctionner les dérives et les pratiques indécentes qui compromettent la souveraineté nationale.
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Le CPT et la Primature doivent partir en même temps
Le refus du coordonnateur du Conseil présidentiel de transition (CPT), Laurent Saint-Cyr — qui n’a pas de voix prépondérante au sein du Conseil — de se soumettre à la résolution de ses collègues ne relève pas d’une simple violation de règles procédurales ou administratives, celles-là mêmes qui avaient justifié ladite résolution. Car si tel avait été le cas, il aurait demandé la tenue d’une réunion du Conseil afin de rétablir la régularité de l’acte.
À la lumière du décret portant création du CPT, M. Saint-Cyr détient un pouvoir de représentation et de coordination au sein de cette structure. À ce titre, il ne dispose d’aucune voix prépondérante : son rôle consiste à orchestrer l’exécution des décisions prises par les conseillers, conformément aux règles établies. Je l’ai déjà souligné dans un article précédent : les réserves formulées par Saint-Cyr doivent être consignées dans le procès-verbal — s’il a existé — de la réunion au cours de laquelle la décision a été actée.
En réalité, chaque conseiller doit veiller à ce que les actes adoptés par le CPT ne puissent être considérés comme nuls, ni engager sa responsabilité personnelle. Il est donc essentiel d’éviter toute précipitation dans un contexte aussi fragile. Que les règles administratives aient été respectées ou non, l’histoire retiendra que Laurent Saint-Cyr n’a pas publié la résolution de ses collègues appelant à la « révocation » du Premier ministre Didier Fils-Aimé, en se retranchant derrière l’opposition affichée et publique des États-Unis à la mise en œuvre de cette décision, pourtant adoptée à la majorité.
Beaucoup se demandent si le Premier ministre restera en poste après le 7 février 2026. À mon avis, la Primature, tout comme le CPT, est un organe de transition dont l’échéance est fixée au 7 février 2026. Le Premier ministre relève du CPT, dont il tire sa légitimité politique, consacrée par l’Accord du 3 avril 2024 et par le décret portant création dudit Conseil. Lorsque l’organe qui fonde l’autorité disparaît — c’est-à-dire le Conseil — l’exécutif issu de cet organe perd, lui aussi, son fondement.
Le CPT n’a pas compétence pour désigner son successeur, puisque sa formation résulte d’un accord politique. De même, le gouvernement qui en est issu ne peut se reconduire lui-même sans un nouvel accord politique qui lui conférerait une nouvelle légitimité. Les dispositions de l’article 149 ne sont pas applicables, pas plus que celles relatives à la liquidation des affaires courantes en cas de démission du Premier ministre, car nous sommes dans une situation d’aconstitutionnalité. Cela rend ces mécanismes inapplicables et inopérants, puisque le Premier ministre n’a pas été désigné par un président élu, et que sa nomination n’a pas été ratifiée par un Parlement.
Le maintien ou le départ de Fils-Aimé dépendra des rapports de force internes et externes. Si le chef de facto de la Primature, dépourvu de base sociale, se maintenait au-delà du 7 février 2026, ce ne serait pas au nom d’une représentativité, mais par délégation des puissances qui contrôlent quasiment tout en Haïti — en raison notamment de notre faiblesse économique et de celle de nos dirigeants.
Pas de souveraineté sans autonomie financière
Haïti est pauvre ; et dans l’ordre mondial actuel, ce ne sont pas les peuples qui fixent l’agenda, mais les marchés. Dès lors, l’idéologie s’efface. « La richesse nationale fera la force du drapeau national », soutenait déjà il y a deux siècles l’empereur Jean-Jacques Dessalines.
L’économie guide le droit et la politique, par nécessité et par souci d’efficacité. La politique n’est pas une affaire d’émotion : elle s’appuie, à court ou à long terme, sur une stratégie de coût-efficacité et de coût-bénéfice. L’économie ne se contente pas d’orienter la politique et le droit ; elle en juge aussi les décisions en fonction de leurs résultats. Voilà pourquoi nos gouvernants ne sont pas réellement libres de décider : ils évoluent sous une double contrainte, interne et externe.
Dans un tel contexte, une souveraineté sans base économique solide relève de l’illusion. Le pays ne dispose même pas des structures nécessaires pour recevoir une aide humanitaire massive. Un nationalisme de proclamation, flirtant avec l’exagération, devient improductif et fanfaron, parce qu’il ne change ni le rapport de force ni les dépendances matérielles.
Le cas du Premier ministre Ariel Henry, détenu aux États-Unis alors qu’il était parti en mission pour son pays, est révélateur : les puissants frappent où ils veulent et quand ils le souhaitent. Dès lors, quel est le coût de se lancer dans un affrontement inutile avec les États-Unis, alors que, par nos propres fautes, ils peuvent en profiter pour déstabiliser les élites gouvernantes par des sanctions ?
La question centrale devient donc celle de la marge de manœuvre. Seuls des dirigeants intègres et compétents peuvent en créer une, face à cette géopolitique du droit — instrument de domination et de puissance entre les États, notamment dans le champ économique — qui consacre la loi du plus fort au détriment d’un droit international souvent piétiné. La raison du plus fort est toujours la meilleure », sauf lorsque David affronta Goliath — et lorsque Haïti affronta la France en 1803, quand une armée d’anciens esclaves rendit possible ce que l’ordre établi tenait pour impossible.
La fable de La Fontaine demeure ainsi d’actualité : elle décrit une réalité internationale où les plus forts se renforcent encore et utilisent des prétextes fallacieux pour écraser les plus faibles. On s’éloigne progressivement de l’ONU — dont la mission était de gérer les conflits mondiaux et de défendre le droit international ainsi que le multilatéralisme tels qu’on les a connus après 1945 — pour entrer dans un monde nouveau, encore informe. Je me demande si les Haïtiens prennent la mesure de ces mutations : un pragmatisme international, souvent cynique, pèse déjà lourdement sur nos fragiles réalités nationales.
Dans ce paysage, il faut poser les questions qui comptent : de quel levier disposons-nous pour faire avancer l’agenda national, alors que l’extraterritorialité du droit américain s’applique largement et vise des personnes physiques et morales au-delà de ses frontières ? Et quels recours réels ont ceux qui sont frappés par de telles mesures ?
Quarante années de destruction, cela suffit !
Il n’y a plus de droit dans ce qui se joue entre le CPT et le gouvernement d’Alix Fils-Aimé. Le mensonge des récits juridiques, dictés par des intérêts mafieux, est partout. Loin de ces manipulations, j’ai plutôt tendance à croire que nous faisons face à une sauvagerie organisée à grande échelle, révélatrice de l’incapacité des élites nationales à évoluer dans une Haïti moderne, fondée sur les principes de l’État de droit.
Quarante années de destruction et de perdition, cela suffit ! Cette catastrophe que nous vivons tient aussi à l’indigence du leadership qui a dominé la vie politique durant ces quatre décennies. Le moment est venu de faire l’inventaire de nos erreurs. De ce chaos, une alternative doit émerger, portée par des forces réellement dévouées au changement. Il s’agit de rendre l’espoir possible dans notre pays. Pour cela, nous devons recréer des forces du bien.
En attendant de nouvelles élections, organisées dans des conditions propices — où le peuple pourra exercer sa souveraineté en choisissant ses représentants — il faut une mobilisation sociale et un nouvel accord politique. Son objectif ne doit pas être la prolongation du pouvoir de quelques groupes, mais le retour à l’essentiel en démocratie : le peuple doit pouvoir élire ceux qu’il veut voir le gouverner.
À la veille de cette date censée mettre fin à l’anarchie, les ambitions égoïstes doivent se taire. Pour une fois, il faut une solution politique au service de la nation — et qui tienne.
Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique
Professeur de philosophie.
Université du Québec à Montréal
Montréal, 3 février 2026
Email : sonet.saintlouis@gmail.com
Tel +263 558 00 84.
