La première décennie (1986-1996) fut une décennie perdue. Les espoirs immenses de 1986 se sont fracassés contre une série de réalités brutales. Nous avions péché par excès et avions commis des erreurs collectives nourries par des illusions. Le mythe du « Pèp mèt béton », fut une tragédie. Cette idée que la rue pouvait tout régler, sans projet politique structuré ni leadership visionnaire, a été un leurre dangereux. On a confondu l'énergie de la chute d'une dictature avec la patience et la discipline nécessaires pour construire une démocratie et un avenir pour notre peuple. Nous n’avons pas su transformer la colère légitime des masses en mouvement émancipatoire.
En se focalisant sur le «makoutisme» comme seul et unique mal, on a refusé de voir que c'était le symptôme d'une maladie plus profonde : notre rapport à l'autorité, à l'État, et notre tendance à l'intolérance.
Cette double erreur de diagnostic de 1986 a condamné l'édifice avant même que la première pierre ne soit posée. Analysons ces deux points, car ils sont le logiciel qui a fait fonctionner les 40 années de démolition que nous décrivons.
Erreur 1 : L'illusion de la "victoire populaire" et la manigance américaine
S'attribuer le départ de Duvalier a été une erreur d'orgueil aux conséquences dramatiques. C'était une opération de "nettoyage" américaine en pleine Guerre Froide tardive, visant à remplacer un dictateur impopulaire et encombrant par une façade de démocratie contrôlée.
Les conséquences de cette illusion ont été multiples :
• Excès de confiance et mépris de l'adversaire : En se croyant victorieux, le secteur dit démocratique a pensé que la partie était gagnée. Il a sous-estimé la capacité de nuisance et de résilience du système qu'il croyait avoir abattu.
• La sacralisation de la "rue" : Puisque le "peuple" avait (soi-disant) chassé le dictateur, la rue est devenue la source de toute légitimité. C'est la naissance de la "dictature de la rue", cette idée que la clameur d'une foule en colère a plus de poids qu'une élection, une loi ou une institution. C'est une logique qui sera utilisée par tous les camps par la suite, d'Aristide au Groupe des 184, pour délégitimer l'adversaire.
• Le refus de la politique : La politique, c'est l'art du compromis, de la négociation, de l'évaluation des rapports de force. En croyant avoir gagné par la force (de la rue), on a méprisé le besoin de faire de la politique. On a préféré l'incantation ("Makout pa ladann !") à la stratégie. Également l’égocentrisme des mouvements, dits, ‘’socialistes’’ qui n’ont pas su s’entendre et créer une coalition à vision unique.
Erreur 2 : La sous-estimation du "makoutisme comme pratique sociétale".
Le "makoutisme" n'était pas qu'une milice. C'était une culture, un système nerveux qui parcourait tout le corps social haïtien. C'était :
• Un système économique : Un réseau de racket, de privilèges et de prédation.
• Un système de contrôle social : Basé sur la délation, la peur et l'arbitraire.
• Un système de promotion sociale : La violence et la loyauté zélée au chef permettaient de gravir les échelons.
• Une MENTALITÉ : Le rapport au pouvoir comme un droit de jouissance absolu, l'intolérance à toute contradiction, l'utilisation de la violence privée à des fins politiques.
Croire qu'un simple article de constitution allait effacer 30 ans d'imprégnation culturelle et de contrôle structurel était de "l'enfantillage". Le système duvalérien n'a pas été démantelé ; il est devenu métastatique. Il a perdu sa tête (Duvalier), mais ses cellules ont survécu et se sont adaptées.
Les "chimères" d'Aristide, les parlementaires-mercenaires de Préval, et plus tard les gangs sous Martelly et Jovenel Moïse ne sont que des réincarnations de cette "pratique sociétale" du makoutisme, mais sous une forme décentralisée, privatisée et encore plus chaotique.
En refusant de négocier avec les modérés de l'ancien système et en optant pour une confrontation de bloc contre bloc basée sur l'illusion d'une victoire totale, les forces démocratiques ont poussé les duvaliéristes à se réorganiser dans l'ombre. Ils ont fermé la porte à une transition négociée (comme en Afrique du Sud, par exemple) et ont ouvert la voie à 40 ans de guerre civile larvée.
L’Armée : le ver dans le fruit
Elle a empoisonné la démocratie haïtienne avant même sa naissance. Les militaires haïtiens, cadeau de l’oncle Sam, n'ont pas échoué à construire la démocratie, ils ont activement travaillé à la saboter tout en s'enrichissant.
Analysons plus en profondeur cette gestion militaire (principalement le CNG d'Henri Namphy, 1986-1988, et le régime de Prosper Avril qui a suivi), car elle est la matrice de tous les maux futurs.
1. L'Inexpérience comme Façade, la Prédation comme Projet
Ils ont appliqué la seule logique qu'ils connaissaient : la logique de caserne. Dans une caserne, le chef commande, ne négocie pas, et dispose des ressources à sa guise. Ils ont considéré Haïti non pas comme une nation à gérer, mais comme une caserne à piller. Leur manque d'expérience n'était pas un handicap pour eux, c'était une aubaine, car cela les libérait de toute notion de bien public, de budget, ou de projet de société. L'État est devenu un butin de guerre.
2. La Violence comme Outil de Gouvernement
Au lieu de jeter les bases de la démocratie, ils ont immédiatement réactivé les réflexes de la dictature pour écraser les aspirations démocratiques qu'ils étaient censés protéger. Ces événements ci-dessous sont les jalons de cette trahison :
• Massacre de Jean-Rabel (Juillet 1987) : Des centaines de paysans qui réclamaient des terres sont tués par des milices armées avec la complicité de l'armée. Le message : toute revendication sociale sera noyée dans le sang.
• Massacre de la Ruelle Vaillant (Novembre 1987) : Le jour des premières élections libres, les militaires et leurs attachés macoutes ouvrent le feu sur les électeurs en plein Port-au-Prince pour saboter le scrutin. Le message : le vote du peuple ne comptera jamais. C'est l'assassinat en direct de la démocratie.
• Répression systématique : Partout dans le pays, les leaders de mouvements sociaux, les étudiants, les journalistes sont pourchassés, torturés et tués.
3. La Narcotisation de l'État
C'est sous ce régime militaire que le trafic de drogue, qui existait déjà de manière embryonnaire sous Duvalier, devient une politique d'État. Le colonel Jean-Claude Paul, chef du puissant bataillon des Casernes Dessalines, fut inculpé pour trafic de drogue aux États-Unis. Il n'était que la figure la plus visible. L'armée a transformé Haïti en une narco-plateforme, utilisant ses infrastructures (pistes d'atterrissage, ports, protection) pour faciliter le transit de la cocaïne colombienne vers les États-Unis. Cet argent sale a servi à financer la répression et à enrichir massivement les hauts gradés. C'est la naissance structurelle de l'État-narco.
4. L'Instabilité Permanente (Coups d'État en Série)
Leur règne n'a même pas été stable. Il a été une succession de coups de force internes. Après les élections qui ont porté Manigat au pouvoir en 1988, Namphy le renverse quelques mois plus tard. Puis, Prosper Avril renverse Namphy. Cette "danse des généraux" a eu une conséquence terrible : elle a ancré dans l'esprit de la classe politique l'idée que le pouvoir ne s'acquiert pas par les urnes, mais par la force et les complots de couloir.
En résumé, la junte militaire de 1986-1990 n'a pas été une transition ratée. Ce fut une contre-révolution préventive. Elle a décapité le mouvement démocratique, institutionnalisé la corruption et le trafic de drogue au plus haut niveau de l'État, et saboté dans l'œuf toute possibilité d'une transition pacifique et ordonnée.
Aristide, en 1991 et surtout en 1995 avec la dissolution de l'armée, répondra à cette violence par une autre forme de violence. Mais il ne faut jamais oublier, que l'armée elle-même avait déjà détruit sa propre légitimité et pourri l'État de l'intérieur bien avant sa dissolution.
1. L'échec du dialogue haïtien et l'embargo : Le refus d'Aristide de dialoguer directement avec les putschistes et sa demande d'un embargo total sont des décisions aux conséquences immenses. D'un côté, on peut comprendre la position de ne pas vouloir légitimer un coup d'État sanguinaire. De l'autre, l'embargo a été une arme à double tranchant qui a frappé la population bien plus durement que les militaires. Il a anéanti le secteur de la sous-traitance, qui était l'un des rares pourvoyeurs d'emplois, et a plongé des milliers de familles dans une misère encore plus profonde. C'est le début de la destruction systématique de la petite classe moyenne et ouvrière. L'économie ne s'en est jamais vraiment remise.
2. La terreur du régime de facto : Le FRAP'H, c'est l'industrialisation de la terreur politique post-Duvalier. Le fait que son leader, Toto Constant, était un agent de la CIA, révèle toute la complexité et l'hypocrisie de la situation. Pendant que les États-Unis condamnaient publiquement le coup d'État, une partie de leur appareil de renseignement soutenait les escadrons de la mort. Cela démontre que les intérêts géopolitiques primaient de loin sur la défense de la démocratie en Haïti. Les massacres et la répression de cette période ont créé des traumatismes profonds et une culture de la peur qui ont paralysé la société civile.
3. Le retour sur les chars de l'étranger : Le retour d'Aristide en 1994, escorté par 20 000 soldats américains, est l'image la plus puissante de la perte de souveraineté nationale. La démocratie n'a pas été restaurée par la force du peuple ou par la négociation politique haïtienne, mais par une intervention militaire étrangère. Cet événement a eu un effet dévastateur :
â—‹ Il a légitimé l'idée que le pouvoir en Haïti ne se gagne ni ne se perd à Port-au-Prince, mais à Washington.
â—‹ Il a placé Aristide dans une position de dépendance totale vis-à-vis de ses "sauveurs" américains, qui lui ont imposé en retour des réformes économiques néolibérales drastiques (le fameux "Plan de Paris").
Avec ces ajouts, le bilan de la décennie 1986-1996 est encore plus sombre. Ce n'est pas seulement une décennie de transition ratée, c'est une décennie de démolition active des structures économiques, de perte de souveraineté et d'approfondissement des fractures politiques.
Les "chimères" : genèse des gangs actuels
Zenglen, Cacos, Woulo Konpresè, Makout, chimè; l'histoire d'Haïti est malheureusement jalonnée de ces "hommes de main", mais sous Aristide, ce phénomène a été popularisé et systématisé à une échelle différente, en le drapant d'une légitimité "populaire" et "militante".
On peut insister sur trois points qui découlent directement de cette affirmation :
1. La "démobilisation" de l'armée : Si l'intention était de décapiter une institution putschiste, le résultat a été catastrophique. Sans aucun programme de réinsertion, on a jeté dans la nature des milliers d'hommes formés au maniement des armes, sans perspectives. Une partie a rejoint la nouvelle police (PNH), y important les vieux réflexes de corruption et de répression. Une autre partie est devenue une main-d'œuvre disponible pour le secteur privé de la violence : banditisme, kidnapping, et mercenariat politique. Aristide a créé un vide que ses propres créatures, les "chimères", se sont empressées de remplir de manière encore plus anarchique.
2. L'échec économique et l'émergence des "baz" : Les politiques néolibérales imposées après le retour de 1994 (privatisations, ouverture des marchés) ont achevé de détruire la production nationale. Dans ce désert économique, les "baz" des chimères n'étaient pas seulement des groupes politiques ; elles sont devenues des structures de survie économique. Le chef de "baz" (Paul Raymond, René Civil…) distribuait l'argent, la nourriture, les "jobs" dans l'administration... Aristide voulait tout. Les élections frauduleuses où « la démocratie se ramassait à la pelle », était la figure emblématique de cette dérive totalitaire.
3. La radicalisation de l'opposition (Groupe des 184) : Il faut souligner que l'opposition, menée par la bourgeoisie et quelques intellectuels regroupés dans le "Groupe des 184", a aussi sa part de responsabilité écrasante. Leur stratégie du "tout ou rien" et leur refus de toute forme de compromis ont contribué à la paralysie du pays. En appelant ouvertement à l'insurrection et en soutenant tacitement d'anciens militaires putschistes (comme Guy Philippe), ils ont eux aussi choisi la voie de la violence plutôt que celle de la politique. Ils ont scié la branche sur laquelle la démocratie était (mal) assise.
Et le boycott du bicentenaire est la métaphore parfaite de cet échec collectif. 2004, qui aurait dû être un moment d'unité et de fierté nationale pour célébrer le geste le plus audacieux de l'histoire de l'humanité noire, est devenu le théâtre d'une guerre civile entre Haïtiens, qui s'est terminée, encore une fois, par une intervention militaire étrangère (la MINUSTAH).
Et Haïti dans tout cela? Et les masses populaires dans tout ça?
La réponse, tragiquement, semble être : nulle part. Elles ont été le carburant d'une révolution trahie, la chair à canon des ambitions des uns et des autres, et les spectateurs impuissants de la destruction de leur propre pays.
Nous arrivons donc à 2006, avec un pays sous tutelle de l'ONU, une économie en ruines, et une société fracturée et traumatisée.
1. La transition 2004-2006 et la MINUSTAH : Le laboratoire de la décomposition
La "revanche" des chimères est une rupture fondamentale. Pour la première fois, la chute d'un chef n'entraîne pas la dispersion de ses hommes de main, mais leur transformation en une force de guérilla vengeresse. C'est l'acte de naissance du gang politique moderne en Haïti, qui n'est plus seulement un outil de répression mais un acteur avec son propre agenda de survie et de pouvoir.
Concernant la MINUSTAH, ce n’est qu’une sorte de "champ expérimental. Le "maigre bilan" est un euphémisme. On peut ajouter deux "chaînons" à leur passif :
• La professionnalisation de l'échec : La MINUSTAH a créé une économie de l'aide qui a profité à une bulle d'expatriés et à une frange de l'élite haïtienne, tout en sapant les capacités locales. On a "géré" la crise plutôt que de la résoudre.
• Le Choléra : C'est plus qu'une bavure, c'est un crime sanitaire qui a tué des dizaines de milliers de personnes et a illustré le mépris total de l'ONU pour la population qu'elle était censée protéger. C'est le symbole ultime de l'échec et de l'arrogance de cette mission, mais également notre incapacité à proposer quelque chose d’authentique, de réaliste et de nationaliste, en lieu et place de nos traditionnels discours creux, stériles et fantasmagoriques sur notre « amour » de la patrie et notre souveraineté
2. Le deuxième mandat de Préval : L'institutionnalisation de la corruption
La victoire du "candidat bèbè" révèle le divorce total entre la population et sa classe politique. Le vote pour Préval n'était pas un vote d'adhésion, mais un vote de rejet de tous les autres et l’espoir d’un retour d’Aristide de son exil.
La réussite de son second mandat, que les observateurs présente comme un signe d’intelligence politique et diplomatique, est pour nous un leurre. Le calme apparent a été acheté à un prix exorbitant :
• Le Parlement-chantage : Les "budgets poissons", le bradage des postes de mission diplomatique constituaient la partie visible de l'iceberg. Le parlement est devenu un marché où tout se monnayait : un vote de confiance, la ratification d'un Premier ministre, le vote d'une loi. Préval a acheté la paix politique en institutionnalisant la corruption parlementaire.
• La faiblesse comme stratégie : Contrairement à Aristide qui utilisait la force brute, Préval utilisait la faiblesse et l'inertie. En laissant pourrir les situations, en ne prenant jamais de décision frontale, il a survécu à son mandat. Mais cette survie s'est faite au prix de la destruction de toute éthique de l'État.
3. Le Séisme du 12 janvier 2010 : Le grand révélateur
Le tremblement de terre n'a pas détruit Haïti. Il a simplement mis à nu, de la manière la plus brutale qui soit, un État qui n'existait déjà plus. Le séisme a révélé :
• L'incapacité totale de l'État haïtien : Aucune coordination, aucune réponse d'urgence. Le pays était à l'arrêt, totalement dépendant de l'extérieur.
• La "République des ONG" : La gestion de la reconstruction a été confiée à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH), co-présidée par Bill Clinton et le Premier ministre haïtien. C'est l'acte de décès officiel de la souveraineté haïtienne. Des milliards de dollars ont été dépensés sans contrôle, sans résultats probants pour la population, enrichissant au passage firmes étrangères et consultants.
4. L'arrivée de Martelly : Le pas en avant dans le précipice
Le mandat "calme" de Préval a pavé la voie royale à Michel Martelly. En détruisant les dernières barrières morales, en habituant la classe politique au marchandage et à la corruption, il a créé un environnement où un personnage comme Martelly n'était plus impensable, mais devenait presque logique.
L'élection de 2010-2011, où Martelly, initialement troisième, est propulsé au second tour par une simple déclaration de l'OEA et de l'ambassade américaine, est l'aboutissement de tout ce que nous avons décrit : l'ingérence étrangère, la faiblesse du pouvoir en place (Préval qui cède), et l'utilisation de la rue comme outil de pression.
Bill Clinton et la gestion des fonds de reconstruction
Bill Clinton a co-présidé la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH) avec le Premier ministre Jean-Max Bellerive.
- Accusations de dilapidation : Bien que des milliards de dollars aient été promis par la communauté internationale, une part infime a été versée directement à l'État ou aux entreprises haïtiennes. La majorité des fonds a transité par des ONG internationales et des entreprises privées étrangères, menant à des critiques sur l'opacité et l'inefficacité des projets.
- Controverses de la Fondation Clinton :Des critiques soutiennent que la Fondation Clinton aurait favorisé des donateurs étrangers ou des alliés politiques pour des contrats de reconstruction, comme le parc industriel de Caracol.
Hillary Clinton et l'ascension de Michel Martelly
- Pression diplomatique : En janvier 2011, en tant que secrétaire d’État s'est rendue à Port-au-Prince pour faire pression sur le président René Préval afin qu'il accepte les recommandations de l'OEA visant à écarter le candidat du pouvoir, Jude Célestin, au profit de Michel Martelly pour le second tour.
- Ingérence électorale : Des courriels publiés ultérieurement ont confirmé l'implication directe des États-Unis pour influencer les résultats électoraux, ouvrant la voie à la présidence de Martelly et à l'ère du parti PHTK.
Cette période est souvent perçue par de nombreux compatriotes comme un moment de "vassalisation" où la souveraineté nationale a été sacrifiée au profit des intérêts internationaux coordonnés par les Clinton.
Les théories concernant un "deal" entre Michel Martelly et le clan Clinton pour l'exploitation des ressources naturelles, notamment l'or, s'appuient sur plusieurs faits documentés qui alimentent la controverse en Haïti depuis 2011.
L'implication de Tony Rodham (frère d'Hillary Clinton)
L'élément le plus fréquemment cité pour soutenir ces accusations est le rôle de Tony Rodham, le frère cadet d'Hillary Clinton, dans le secteur minier haïtien :
- VCS Mining : En 2012, sous la présidence de Michel Martelly, la société américaine VCS Mining a obtenu l'un des premiers permis d'exploitation d'or en Haïti depuis plus de 50 ans.
- Le Conseil consultatif : Tony Rodham siégeait au conseil consultatif de VCS Mining. Cette proximité entre le frère de la secrétaire d'État américaine de l'époque et un bénéficiaire de contrats miniers sous le gouvernement Martelly a suscité de vives critiques sur d'éventuels conflits d'intérêts et un système de "renvoi d'ascenseur".
Le slogan "Haiti is Open for Business"
Dès son accession au pouvoir (appuyée diplomatiquement par Hillary Clinton), Michel Martelly a lancé le slogan "Haiti is Open for Business".
- Ouverture aux investissements : Ce programme visait à attirer les capitaux étrangers dans les secteurs de l'industrie (comme le parc de Caracol), du tourisme et de l'extraction minière.
- Ressources sous-exploitées : Des estimations suggèrent que le sous-sol haïtien pourrait contenir pour plus de 20 milliards de dollars de minéraux (or, cuivre, argent). Les critiques soutiennent que le soutien politique des Clinton à Martelly visait à garantir que ces ressources profiteraient prioritairement à des intérêts étrangers plutôt qu'au peuple haïtien.
Bien qu'aucune preuve judiciaire formelle n'ait établi un "deal" financier direct entre Martelly et Bill ou Hillary Clinton personnellement, la convergence des intérêts est au cœur du débat en 2026.
• Kote Kob PetroCaribe : Les fonds PetroCaribe sont le symbole ultime de cette politique. Ce n'était pas juste de la "gabegie". C'était le détournement systématique et planifié de près de 4 milliards de dollars destinés au développement du pays. Cet argent, au lieu de construire des routes, des hôpitaux et des écoles durables, a servi à financer des projets cosmétiques sans lendemain, à enrichir un cercle restreint d'hommes d'affaires et de politiciens, et à acheter la paix sociale par des subventions populistes. C'est le plus grand braquage de l'histoire moderne d'Haïti, et ses conséquences se font sentir chaque jour aujourd'hui. C'est ce que beaucoup ont appelé l'ère du "banditisme légal".
. La Gouvernance par l'Arrogance et le Mépris
Arrogance, narcissisme, rapports tendus avec le parlement. Le style Martelly, c'est la rupture avec ses prédécesseurs.
• Gouvernement par décret : En refusant d'organiser des élections à temps, Martelly a laissé le parlement devenir caduc. À la fin de son mandat, il gouvernait par décret, sans aucun contre-pouvoir. C'est le rêve de tout dictateur, réalisé non pas par un coup d'État militaire, mais par l'usure et le pourrissement des institutions. Il a achevé le travail de démolition du parlement que Préval avait commencé par la corruption.
• La culture "Kale Tèt" : Au-delà de la politique, Martelly a instillé une culture de l'intimidation, du sexisme et de la vulgarité au sommet de l'État. Ses dérapages verbaux, son mépris affiché pour les journalistes, les femmes et les opposants n'étaient pas des accidents. C'était une stratégie pour rabaisser le débat public au niveau du caniveau et pour conforter sa base nostalgique duvaliériste et jouisseuse.
3. La Fin Chaotique et l'Héritage : Jovenel Moïse
Sauvé par un accord de partage du pouvoir qui a mené à la transition deJocelerme Privert. Mais quel est le véritable héritage de Martelly ?
• Jovenel Moïse. Martelly ne pouvait pas se représenter. Il a donc choisi un dauphin, un homme d'affaires inconnu du public, Jovenel Moïse, pour continuer le système. L'élection contestée qui a porté Jovenel au pouvoir est la conséquence directe de l'ère Martelly. Elle a été financée en partie par les fonds dilapidés, et elle a consacré l'idée que le pouvoir ne se gagne plus par un projet politique, mais par la force de l'argent et la cooptation du chef sortant.
En résumé, si Préval a ouvert la boîte de Pandore de la corruption institutionnalisée, Martelly en a laissé tous les démons s'échapper. Il a banalisé le vol, la vulgarité et l'autoritarisme. Il a laissé derrière lui un État plus faible que jamais, des institutions en ruines, et une société civile dégoûtée et enragée par le scandale Petro Caribe.
Le terrain est maintenant miné pour la dernière phase de notre analyse : la présidence de Jovenel Moïse (2017-2022), qui hérite de cette bombe à retardement.
1. Le Paradoxe Jovenel : L'Homme du Système, Rejeté par Tous
• Jovenel et la légitimité : Il n'était pas seulement contesté, il était considéré comme fondamentalement illégitime. Issu d'élections contestées et imposé par le "roi" Martelly, il était le visage de la continuité du système corrompu du PHTK et du scandale Petro Caribe. Il était détesté par le peuple qui le voyait comme un voleur, et méprisé par une partie de la bourgeoisie traditionnelle qu'il attaquait frontalement (le point suivant). Il était seul.
2. Le Bras de Fer : L'Homme qui a Déclaré la Guerre au Système qui l'a Créé
Jovenel, peut-être par naïveté ou par un instinct de survie mal calculé, a cru qu'il pouvait s'attaquer au cœur du système de prédation. En voulant renégocier les contrats opaques de l'électricité, de la construction de routes, de l'importation de nourriture, il a brisé le pacte tacite qui le liait à ses "parrains" et aux oligarques qui financent les élections. Il a voulu s'émanciper et devenir le seul maître à bord. Il a déclaré la guerre à des gens qui avaient beaucoup plus de pouvoir, d'argent et d'expérience que lui.
3. La Réponse à l'Insurrection : La Politisation Extrême des Gangs
Face aux "pays lock" et à une insurrection populaire qu'il ne pouvait contenir, Jovenel et son régime ont fait un choix fatal, l'aboutissement de 35 ans de dérive. Pour contrer les manifestations et terroriser les quartiers de l'opposition, le pouvoir a encouragé et financé la fédération des gangs de Port-au-Prince sous la bannière du "G9", dirigé par un ancien policier, Jimmy "Barbecue" Chérizier. C'est l'étape ultime de la décomposition de l'État : ce n'est plus juste utiliser des "hommes de main", c'est déléguer officiellement le monopole de la violence à des organisations criminelles. L'État ne privatise plus seulement ses services, il privatise sa propre violence et crée des monstres qu'il ne peut plus contrôler. C'est l'héritage direct des "chimères" d'Aristide, mais à une échelle industrielle.
• La complicité internationale passive : Washington en tête, n'a pas "laissé tomber le coup d'État classique". Ils ont adopté une nouvelle stratégie : le soutien passif au pourrissement. En soutenant Jovenel jusqu'au bout sur l'interprétation de la fin de son mandat, ils ont choisi la "stabilité" à court terme plutôt que le respect de la constitution et la volonté populaire. Ils ont fermé les yeux sur la dérive autoritaire (gouvernement par décret) et la montée des gangs, pensant pouvoir gérer le chaos. Ils se sont lourdement trompés.
Son assassinat odieux, dans sa propre résidence, est la conclusion logique et terrifiante de son isolement et de la guerre qu'il avait déclarée sur tous les fronts. Il n'avait plus d'alliés dans le peuple, plus d'alliés dans l'élite économique, plus d'alliés politiques fiables, et ses "alliés" internationaux l'ont regardé s'enfoncer. Il a été dévoré par le système.
2021 à 2026 : Haïti, la mort clinique d'un État.
Ce n'est plus une crise, c'est une vacance du pouvoir total où des forces non-étatiques ont pris le relais.
L'État Absent et la "Gangstérisation" Totale : La Conclusion Logique de la Démolition
• La filiation est directe : Les gangs d'aujourd'hui sont les petits-enfants des Tontons Macoutes, les fils des "chimères" d'Aristide, et les créatures directes du "banditisme légal" de Martelly et de la fédération G9 de Jovenel Moïse. La différence, c'est qu'il n'y a plus de "père" ou de "parrain" pour les contrôler. Après l'assassinat de Jovenel, les créatures ont dévoré sont devenues les seuls souverains de leurs territoires.
• L'inversion du pouvoir : L’enquête sur la mort de Jean Dominique a piétiné à cause de l'intimidation. Dans le cas de Jovenel, c'est plus que ça. L'État est maintenant tellement faible que ce sont les criminels qui enquêtent sur l'État, et non l'inverse. Les gangs dictent l'agenda politique, économique et social. Ils sont devenus un proto-État avec des capacités de taxation (rançons, "droits de passage"), de contrôle territorial et de violence que l'État officiel ne possède plus.
2. Le Refus des Élections : La Mort de la Politique
Depuis, l’élection de Préval, on assiste à une fuite des acteurs politiques qui refusent le chemin des urnes au profit d'une "transition qui n'en finit plus".
• L'aveu d'impuissance : C'est la reconnaissance que la politique traditionnelle est morte en Haïti. Ces "acteurs" savent qu'ils n'ont aucune base populaire. Leur seul espoir de goûter au pouvoir n'est pas de convaincre le peuple, mais de négocier une petite part du gâteau dans des accords de transition opaques, sous l'œil de la communauté internationale. Ils sont les héritiers de 40 ans de mépris pour l'électeur, du sabotage des élections de 1987 à la cooptation de 2016. Le vote est devenu sans objet.
3. La Réponse Internationale : L'Intervention par Procuration
La nouvelle doctrine internationale pour Haïti est plus que claire. Fini l'envoi de Marines qui créent des problèmes politiques à Washington. La nouvelle méthode est plus cynique et plus "propre" : on paie et on équipe un autre pays (le Kenya) pour qu'il fasse le travail dangereux. C'est une intervention par procuration.
• Le mythe de la "solution haïtienne" : L'insistance sur une "solution haïtienne" est l'alibi parfait pour justifier cette non-intervention directe. En réalité, tout en prétendant que la solution doit venir des Haïtiens, la communauté internationale a choisi le Premier ministre (Ariel Henry), financé la force d'intervention, et tente de dicter les termes de la transition. C'est une mise sous tutelle qui n'ose pas dire son nom. Et, il y a eu le CPT.
Conclusion : Une tragédie en cinq actes
• Acte I (1986-1991) : La Révolution Trahie. L'armée et les macoutes sabotent la transition et installent un narco-État.
• Acte II (1991-2004) : La Révolution Dévorée. Aristide et Lavalas, de l'espoir populiste à la privatisation de la violence avec les "chimères", aboutissant à une nouvelle intervention étrangère.
• Acte III (2004-2011) : La Corruption Institutionnalisée. Sous Préval et la tutelle de l'ONU, la corruption devient le mode de gestion de l'État pour acheter une paix sociale précaire.
• Acte IV (2011-2021) : Le Banditisme Légal et la Gangstérisation. Martelly et Jovenel décomplexent le pillage (PetroCaribe) et délèguent activement le pouvoir aux gangs pour se maintenir.
• Acte V (Post-2021) : L'Effondrement. L'État disparaît. Les gangs, créatures des actes précédents, deviennent les seuls maîtres du terrain. La communauté internationale tente une nouvelle forme de contrôle à distance. On nous promet, une nouvelle fois, une force de 5 500 soldats, sous dictat américains avec l’approbation de l’ONU.
Mais où est le leadership haïtien? Qui va négocier les termes de cette énième intervention ? Qui dépassera les traditionnels discours et les vœux pieux pour proposer un plan sérieux, réaliste et efficace où les intérêts de la nation triompheront ?
Aly Acacia
