Prononcée en mars 2023, la déclaration sur les « territoires perdus » mérite d’être rappelée aujourd’hui. Elle constitue un signal politique majeur qui permet de mieux comprendre l’évolution de la situation marquée par l’aggravation du climat d’insécurité et le renforcement des gangs armés, avec l’extension continue des territoires abandonnés. Loin d’un simple constat, cette parole officielle révèle l’aboutissement d’un processus de dépossession organisé, nourri par la collusion entre pouvoir politique, gangs armés et intérêts économiques.
Lorsque Emmelie Prophète Milcé déclare publiquement que l’État haïtien a « perdu des territoires », elle ne s’exprime pas en simple citoyenne. Au moment de cette déclaration, elle occupe le poste de ministre de la Culture et de la Communication et assume, par intérim, la fonction stratégique de ministre de la Justice et de la Sécurité publique au sein du gouvernement de Ariel Henry. Autrement dit, elle parle depuis le cœur même de l’appareil d’État, là où se concentrent les responsabilités régaliennes liées à la sécurité, à la justice et à la protection du territoire.
La déclaration intervient dans un contexte de violences armées, de déplacements massifs de populations, d’effondrement des services publics et de paralysie institutionnelle. Des quartiers entiers de Port-au-Prince et de ses environs sont déjà sous le contrôle de gangs lourdement armés. Des milliers de familles ont été contraintes de fuir leurs maisons sous la menace pour tenter de survivre dans des camps improvisés ou à même la rue. La violence armée devient un outil de nettoyage territorial. En chassant les habitants, les gangs occupent les espaces et servent les intérêts d’acteurs économiques qui prospèrent dans le chaos et dans le sang.
L’expression territoires perdus renvoie à une dépossession brutale. Une rupture soudaine dans l’histoire politique ou sécuritaire du pays. Or, rien ici ne relève de l’imprévu. La perte des territoires est l’aboutissement d’un processus méthodique, organisé et entretenu par des réseaux d’intérêts qui traversent l’État, la classe politique, une élite économique mafieuse et des intermédiaires actifs au sein de la diaspora. Les gangs armés ne sont pas une anomalie du système. Ils en sont l’un des instruments. Ils ont été financés, armés, protégés, parfois utilisés comme leviers de contrôle social et politique, avec la complaisance, voire la couverture de la communauté internationale.
Rien de tout cela n’est possible sans la connivence du pouvoir. La déclaration de la ministre ne sonne pas comme une alerte. Elle entérine publiquement ce qui fonctionne déjà sur le terrain comme une nouvelle normalité. Les territoires dits « perdus » deviennent des zones administrées par des chefs de gangs qui décident qui peut vivre, circuler ou mourir. L’État, loin d’y être absent par faiblesse, s’en retire par choix, laissant s’installer la terreur et abandonnant la population à elle- même.
La perte des territoires entraîne également la perte des droits: droit au logement, à la sécurité, à la dignité, à la citoyenneté, jusqu’au droit même d’exister. En laissant des gangs armés se substituer à ses institutions, l’État abdique sa mission fondamentale et s’inscrit dans une logique de complicité avec des crimes de masse.
Dans ce contexte, la ministre ne s’exprime pas comme une responsable publique tenue d’apporter des réponses. Elle semble plutôt endosser la posture de la romancière, et l’expression « territoires perdus » résonne comme le titre d’une fiction politique ayant pour décor la tragédie nationale. Cette déclaration n’est ni un appel à l’action ni une volonté de rupture. Alors que la population est traquée et abandonnée à la détresse, le pouvoir parle de territoires perdus comme d’un banal dossier administratif, officialisant ce qu’il avait renoncé à défendre.
Puis, comme souvent dans l’histoire politique du pays, le même scénario s’est répété sans surprise. Le moment venu, ces dirigeants ont quitté la scène sans rendre de comptes. Ils ont rejoint leurs familles qu’ils avaient soigneusement mises à l’abri — aux États-Unis, au Canada, en France ou en République Dominicaine — loin de l’insécurité qu’ils ont contribué à installer. Ils jouissent aujourd’hui, en toute quiétude, de fortunes accumulées par le pillage des ressources publiques.
Mais ce jour viendra où ceux qui ont planifié, financé, couvert ou laissé faire devront répondre de leurs actes. Les déplacements forcés, les massacres, les viols, la spoliation et la terreur ne sont ni des fatalités ni des accidents. Ils portent des responsabilités précises, des complicités et des intermédiaires connus.
Terres et toits ont été perdus. Mais la mémoire des victimes, comme celle de l’ensemble de la population, doit demeurer. Et avec elle, l’exigence de justice. Un jour ou l’autre, ceux qui ont transformé Haïti en territoire sacrifié et livré devront payer pour leurs crimes et leurs trahisons.
Réginald Châtelain
12 janvier 2026
