À mesure que s’approche l’échéance du 7 février 2026, le débat politique haïtien semble se concentrer presque exclusivement sur une question : comment éviter un vide institutionnel à la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Faut-il maintenir le Premier ministre en place ou en choisir un autre ? Faut-il se tourner vers la Cour de cassation pour organiser l’Exécutif ? Faut-il prolonger, aménager ou contourner le cadre existant ? Ces interrogations sont fort légitimes, mais elles demeurent insuffisantes. Car le véritable enjeu de l'ère post-CPT ne réside pas seulement dans l’attribution des fonctions, mais dans la capacité de l’État haïtien à produire des résultats tangibles — c’est-à-dire à développer des mécanismes permettant de réussir précisément là où le CPT n’a pas pu le faire.
Éviter le vide institutionnel constitue un seuil minimal de gouvernance : cela permet de préserver une continuité formelle de l’État et d’éviter l’effondrement administratif. Mais l’expérience récente démontre que la continuité institutionnelle, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de résultats concrets, se transforme rapidement en source de désillusion, d’échec, et d’immobilisme. Depuis le début de la transition jusqu’à aujourd’hui, rien n’a véritablement changé, sinon que la situation, dans son ensemble, n’a fait que s’aggraver.
Les faits sont têtus, la réalité implacable : aucun grand axe routier n’a été durablement sécurisé et aucun territoire majeur n’a été repris ni stabilisé sous l’autorité permanente de l’État. En juin 2025, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) rapporte que le nombre de déplacés internes a atteint 1,4 million de personnes, un record historique, représentant une hausse de 36 % depuis la fin de l’année 2024.
Les enfants paient l’un des plus lourds tributs. L’UNICEF indique, en octobre 2025, que le nombre d’enfants déplacés par la violence a presque doublé en un an, dépassant 680 000. Le même rapport souligne que 2,7 millions de personnes, dont 1,6 million de femmes et d’enfants, vivent sous le contrôle direct des groupes armés, tandis que 85 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est désormais dominée par ces derniers.
À cette crise humanitaire s’ajoute une hécatombe persistante. Selon les données des Nations unies, 5 601 personnes ont été tuées en 2024, soit près de 25 % de plus qu’en 2023. Entre octobre 2024 et juin 2025, 4 864 autres ont été assassinées, et entre juillet et septembre 2025, 1 247 personnes ont été tuées rien que dans la capitale. Sur douze mois glissants, entre début 2025 et début 2026, le nombre total de morts dépasse les 6 000.
L’insécurité n’est plus un phénomène conjoncturel, mais un système parallèle qui s’impose dans le vide de l’autorité publique. Cette toile de fond montre que le cœur du problème est à la fois institutionnel et opérationnel : il ne s’agit pas seulement de changer de personnel, mais de transformer la manière même dont l’État se montre apte à produire des résultats.
Dans ce contexte, il est impératif de sortir du fétichisme des arrangements politiques. Les discussions autour des formules post-CPT — recours à la Cour de cassation, prolongations déguisées, exécutif bicéphale ou monocéphale (nous avons déjà pu constater que multiplier les têtes sans un véritable tête-à-tête orienté vers l’intérêt collectif ne fait que nous maintenir à la queue de la camionnette) — relèvent avant tout de l’ingénierie politique. Or cette ingénierie, lorsqu’elle n’est adossée ni à une capacité d’action réelle, ni à une volonté de changement, ni même à une velléité de rupture, produit une continuité sans transformation ou, pire, accélère la désintégration du pays.
Il faut donc garder la tête sur les épaules, sinon l’on repart à tue-tête vers un énième échec. Le risque est évident : reproduire les mêmes blocages sous une nouvelle configuration, en changeant les formes sans jamais toucher à la substance. Plus ça change, plus c’est la même chose. Ou pire.
Le dilemme des arrangements institutionnels — faut-il un juge de la Cour de cassation ou faut-il maintenir (ou remplacer) le Premier ministre ? — contribue à enfermer le débat dans un couloir étroit. Ces options répondent à des impératifs de légalité ou de continuité, mais elles n’effleurent même pas le cœur du problème, le véritable nœud gordien de la transition. Changer de figure sans changer de logique, de logiciel de gouvernance, sans revoir les profils, sans imposer une culture de résultats et de responsabilité, revient à reproduire les mêmes limites sous une autre forme. L’enjeu n’est donc pas seulement la fonction, mais la compétence, la méthode, la chaîne de décision et la capacité d’exécution.
Le post-CPT oblige ainsi à poser une question rarement abordée frontalement : avons-nous réellement à cœur de mobiliser les profils adaptés à la nature des défis actuels ? La gestion d’une transition marquée par la criminalité organisée, la fragmentation territoriale, l’urgence humanitaire et la coordination internationale exige des compétences précises : gestion de crise, planification opérationnelle, pilotage par indicateurs, coordination interinstitutionnelle, capacité à décider sous contrainte. Or, la transition a largement reposé sur des profils issus de logiques politiques traditionnelles, plus à l’aise dans les schémas de négociation improductive — du point de vue de la résolution des problèmes — mais fructueuse en matière de préservation d’intérêts politiques, que dans l’exécution.
Dès lors, il devient indispensable de s’interroger sur l’ouverture de l’espace décisionnel à d’autres profils : plus opérationnels, plus technocratiques, et potentiellement plus nouveaux, capables de privilégier des méthodes différentes et des regards moins prisonniers des schémas du passé. Il ne s’agit pas d’opposer les générations ni de disqualifier l’expérience, mais de reconnaître que les défis ont évolué plus vite que les profils mobilisés.
Au-delà des défaillances institutionnelles et des limites opérationnelles, le moment post-CPT met aussi en lumière une dimension plus profonde, souvent évitée dans le débat public haïtien : la dimension psychologique de la culture politique et le rapport archaïque au pouvoir. En Haïti, le pouvoir n’est pas seulement perçu comme un instrument de gouvernance ou de service public ; il demeure chargé d’une symbolique excessive. Il est vécu comme un espace de domination, d’auto-préservation, de survie, parfois de revanche historique, plutôt que comme un mécanisme impersonnel de production de politiques publiques. Ce rapport au pouvoir, hérité d’une histoire marquée par la violence, l’exclusion et la précarité, continue d’influencer profondément les comportements politiques contemporains. Il se manifeste par une personnalisation extrême de l’autorité, une méfiance structurelle envers les règles impersonnelles, et une tendance persistante à confondre pouvoir, contrôle, déshumanisation et légitimité.
Cette dimension ethno-psychologique rejoint les enseignements d’Acemoglu et Robinson dans Why Nations Fail. Selon eux, les nations échouent moins par manque de ressources matérielles que parce que leur culture politique et leurs institutions héritées empêchent l’émergence de cadres inclusifs capables de générer l’innovation, la créativité collective et l’adaptabilité institutionnelle. Lorsque les habitus collectifs enferment une société dans des schémas psychologiques et institutionnels extractifs, l’État devient incapable de mobiliser son potentiel, d’adapter ses structures et de se réinventer.
Mais au-delà de cette lecture psycho-institutionnelle, le blocage haïtien renvoie aussi à ce que John Paul Lederach, notamment dans The Moral Imagination: The Art and Soul of Building Peace, décrit comme l’incapacité à développer une “imagination morale”, c’est-à-dire la faculté de concevoir un futur qui dépasse les logiques de peur, de violence, de méfiance, d’impunité, d’anarchie, de populismes, de misérabilisme, de déchéance et de victimisation. Sans cette imagination morale — essentielle à tout processus de transformation profonde — les sociétés restent prisonnières des cycles décadents de leurs trajectoires historiques.
Dans une culture politique comme la nôtre, exercer le pouvoir ne signifie souvent pas gouverner réellement, mais occuper un espace jusqu’à provoquer l’asphyxie collective. Céder du pouvoir, partager la décision, accepter la redevabilité ou reconnaître l’échec semblent incompatibles avec notre vision de la chose publique. Ce mécanisme explique en partie la résistance profonde aux réformes de gouvernance, la difficulté à instaurer une culture de résultats, et la tendance à privilégier le contrôle personnel au détriment de l’efficacité collective. Les institutions deviennent alors des instruments non pas de résolution des problèmes publics, mais des terrains d’affrontement brutal de rapports de force, alimentant un cycle de paralysie et de crise sociétale permanente — pour paraphraser Leslie Manigat, une “crise totale-globale”.
Le paradoxe est que les défis contemporains d’Haïti — criminalité organisée, coordination sécuritaire, coopération internationale, crise humanitaire, bouleversements géopolitiques tectoniques — exigent précisément l’inverse de ces réflexes archaïques. Ils requièrent des décisions impersonnelles, des chaînes de commandement claires, une délégation fondée sur la compétence, ainsi que des mécanismes assumés de contrôle et d’évaluation. Or, le logiciel psychologique dominant continue de privilégier la centralisation informelle, la loyauté personnelle — voire une forme de servitude parfois congénitalement volontaire — plutôt que la compétence, l’opacité plutôt que la transparence, et la négociation permanente plutôt que l’exécution. Ce décalage entre la culture politique héritée et les exigences contemporaines de gouvernance constitue l’un des principaux obstacles à toute transition efficace.
Changer le mode de gouvernance ne relève donc pas uniquement de la réforme institutionnelle ou du renouvellement des profils. C’est aussi un travail psychologique collectif, impliquant une redéfinition du sens du pouvoir, une acceptation de la limite et de la responsabilité, ainsi qu’une reconnaissance que l’autorité légitime ne se mesure pas à la capacité de nuisance ou de dommages, mais à la capacité de produire des résultats. Sans ce déplacement symbolique — et pragmatique — les nouvelles structures risquent d’être habitées par les mêmes réflexes anciens et de reproduire les mêmes dysfonctionnements sous des formes renouvelées.
Le post-CPT sera ainsi un moment de vérité psychopolitique. Soit les acteurs persistent à raisonner avec des catégories anachroniques, enfermés dans des habitus politiques qui reproduisent mécaniquement les mêmes impasses ; alors la transition changera de forme sans jamais changer de nature. Soit une tentative, même imparfaite, est enfin faite pour aligner la culture politique sur les exigences du présent, en assumant des ruptures nécessaires avec les réflexes archaïques qui nous maintiennent dans la stagnation et la décadence. Cela implique la dépersonnalisation du pouvoir exécutif, la protection d’espaces technocratiques autonomes, l’acceptation du contrôle, de l’évaluation et de la sanction politique, ainsi que la valorisation de profils capables de gouverner plutôt que simplement d’occuper le pouvoir. La sortie de crise n’est pas une question de miracles institutionnels, mais de volonté collective de transformation : changer non seulement les structures, mais les mentalités qui les habitent.
Joseph W. Alliance
