Par Dr. James Joseph (Didi)
Introduction
La crise institutionnelle haïtienne révèle un paradoxe politique profond: les acteurs qui critiquent avec le plus de véhémence les désordres urbains, la corruption administrative et l'absence de discipline sont précisément ceux qui, accédant au pouvoir, reproduisent et pérennisent ces mêmes dysfonctionnements. Ce phénomène n'est pas accidentel; il relève d'une logique populiste structurelle où la contestation permanente prime sur l'action constructive. Le populisme institutionnel haïtien se caractérise donc non seulement par sa capacité à paralyser l'action étatique légitime, mais aussi par une *hypocrisie systématique* où les principes affichés contredisent les pratiques observées. Cet article examine cette double nature du populisme haïtien et les conditions nécessaires à son dépassement.
I. La contestation perpétuelle comme structure politique
En Haïti, une fraction significative de la classe politique s'est érigée en *opposition éternelle*. Cette posture présente plusieurs caractéristiques:
L'absence de programme constructif: Les contestataires populistes ne proposent pas d'alternatives institutionnelles; ils critiquent systématiquement tout ce que l'État tente de faire.
La disqualification émotionnelle des mesures techniques: Toute intervention administrative—qu'elle relève de l'urbanisme, de la sécurité, ou de l'hygiène publique—est immédiatement dénoncée en des termes moraux ("oppression des pauvres") plutôt que débattue sur le plan technique.
La captation du lexique égalitaire: Les populistes utilisent le vocabulaire de la justice sociale—"défense des pauvres," "solidarité," "droits humains"—pour bloquer précisément les actions qui renforceraient l'ordre public dont les populations vulnérables ont besoin.
Selon les analyses politiques récentes, cette "hyperpolitisation" structurelle crée une impasse: le populisme de gauche, comme d'autres variantes populistes, se caractérise par une capacité de mobilisation critique sans projet de gouvernance cohérente (Sens public, 2019).
II. L'hypocrisie du tournant au pouvoir: de la critique à la reproduction
L'histoire politique haïtienne illustre un processus récurrent et destructeur: *les contestataires qui accèdent au pouvoir abandonnent leurs principes et reproduisent les dysfonctionnements qu'ils dénonçaient.*
Exemples concrets
Commerce illégal: Des politiciens dénoncent l'occupation anarchique des trottoirs par les vendeurs illégaux, puis une fois au pouvoir, tolèrent ou exploitent ces mêmes activités à titre de base clientéliste.
Construction anarchique: Des autorités critiquent la prolifération de constructions sans permis, puis autorisent discrètement des constructions illégales pour des proches ou des alliés.
Gangs et violence urbaine: Des leaders politiques promettent la fin des gangs, mais une fois au pouvoir, cooptent ou s'allient avec certains groupes criminels pour maintenir leur contrôle territorial.
Corruption administrative: Des ministres promettent la transparence et l'application de la loi, mais deviennent eux-mêmes des bénéficiaires du système corrompu.
Ce cycle—critique radicale, accès au pouvoir, reproduction des mêmes abus—révèle que *le populisme institutionnel n'est jamais fondé sur des principes, mais sur la quête du pouvoir factionnelle*. Dès que l'accès au pouvoir est obtenu, les principes affichés s'évaporent.
III. Le mécanisme de paralysie administrative
Cette hypocrisie systématique crée un environnement où *l'État ne peut pas fonctionner*:
Phase 1 - Inertie critique: Une mesure administrative est proposée (démolition d'une construction illégale, éviction de vendeurs dans les rues, arrestation de criminels). Immédiatement, les populistes la dénoncent.
Phase 2 - Mobilisation factionnelle: Des acteurs politiques, des influenceurs médiatiques, et des organisations de façade se mobilisent pour "défendre" les contrevenants.
Phase 3 - Délégitimation de l'autorité: L'État est présenté comme tyrannique, injuste, anti-pauvres. Les autorités qui tentaient d'agir sont ridiculisées ou menacées.
Phase 4 - Abandon de la mesure: Confronté à la pression, l'État cesse l'application de la mesure. Le désordre persiste.
Phase 5 - Répétition du cycle: Le problème s'aggrave, les citoyens exigent une action, et tout recommence.
Ce mécanisme bénéficie exclusivement à ceux qui ont intérêt au chaos: les trafiquants, les criminels organisés, les élites capturatrices qui exploitent l'absence de règles.
IV. L'absence d'immunité de la pauvreté: vers une égalité devant la loi
Un principe fondamental doit être établi: le statut économique n'autorise personne à violer la loi impunément.
Cette affirmation ne signifie pas indifférence envers les pauvres; au contraire, elle est le fondement même de leur protection. Un État où les règles ne s'appliquent qu'arbitrairement est un État où les populations vulnérables sont exposées à tous les abus:
Les petits trafiquants pauvres sont exploités par les chefs de gangs riches.
Les petits vendeurs illégaux sont extorqués par les autorités corrompues.
Les habitants des zones anarchiques subissent la violence des criminels qui y opèrent librement.
La véritable protection des pauvres passe par l'établissement d'un *État de droit égalitaire*, où la loi s'applique uniformément, sans considération de richesse ou de pauvreté.
Inverser cette logique—affirmer que les pauvres doivent avoir une "immunité de la pauvreté" devant la loi—est une arnaque discursive qui profite aux prédateurs organisés tout en appauvrissant davantage les populations censément "défendues."
V. La Responsabilité des Autorités de Transition
Le contexte haïtien actuel offre une opportunité critique. Le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) doit démontrer qu'une gouvernance différente est possible. Or, les premiers actes du CPT ont reproduit précisément le pattern de violation légale que le populisme institutionnel dénonce.
Le décret sur la Haute Cour de Justice a violé les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987, subordinant la justice à des instances qui n'existent constitutionnellement pas (Renaud, 2025). Cette action sape immédiatement toute légitimité à exiger le respect de la loi des citoyens.
Comment le CPT peut-il exiger la discipline administrative des maires ou des préfets, quand il viole lui-même la Constitution? La réponse est: il ne peut pas. Cela consolide le populisme institutionnel en démontrant que les règles ne s'appliquent que sélectivement, en fonction du pouvoir factionnelle.
VI. Conditions pour la rupture avec le populisme institutionnel
Pour que Haïti sorte de cette impasse:
1. Les autorités actuelles doivent reconnaître et corriger leurs propres violations légales.* Le CPT doit réviser son décret sur la Haute Cour de Justice pour le conformer à la Constitution (Madistin, 2025).
2. Un engagement public et transparent doit être pris*: L'État appliquera la loi uniformément, sans discrimination économique, et les citoyens pourront contester les mesures administratives devant les tribunaux.
3. La société civile doit cesser de défendre l'illégalité.* Il faut distinguer entre:
- Critique légitime d'une règle ("cette loi est unjuste")
- Défense illégitime de la violation ("les pauvres peuvent faire tout")
4. Les populistes doivent être confrontés à leurs propres contradictions.* Quand ils accèdent au pouvoir et reproduisent les mêmes désordres, cela doit être documenté et publicisé.
5. Un débat démocratique sérieux doit s'engager* sur les règles elles-mêmes: quels codes d'urbanisme? Quels critères d'autorisation commerciale? Comment protéger les populations vulnérables tout en établissant l'ordre?
VII. Le coût social du populisme institutionnel
Il faut mesurer précisément ce que coûte le populisme institutionnel:
Insécurité: Les gangs prospèrent dans l'absence de règles. Plus l'État est paralysé, plus la violence augmente.
Pauvreté: L'absence d'ordre urbain décourage l'investissement privé et l'entrepreneuriat formel. Seuls les criminels prospèrent.
Santé publique: Quand les codes d'hygiène ne sont pas appliqués, les épidémies se propagent d'abord parmi les pauvres.
Éducation: Les écoles sans discipline sont inefficaces. Les enfants pauvres en pâtissent le plus.
Déplacement forcé: L'absence de régulation urbaine force les populations pauvres à se concentrer dans les zones anarchiques, précisément où elles sont les plus exposées au crime organisé.
Le populisme institutionnel ne "défend" pas les pauvres; il les abandonne à la violence et à l'exploitation.
Conclusion
Le populisme institutionnel haïtien n'est pas une force démocratique; c'est un mécanisme de captation de l'État au service d'intérêts factionnels criminels.
Ses caractéristiques définitoires—contestation perpétuelle sans programme, hypocrisie au pouvoir, paralysie systématique de l'administration, rejet de l'égalité devant la loi—en font un obstacle à la fois au développement institutionnel et à la protection réelle des populations vulnérables.
Seule une gouvernance fondée sur *la discipline administrative égale, l'application transparente de la loi, et le refus catégorique de l'immunité factionnelle*—appliquées d'abord par les autorités elles-mêmes—peut briser ce cycle. Haïti a besoin non pas de moins d'ordre, mais d'un ordre juste, prévisible et universellement applicable. C'est la seule voie vers un État fonctionnel et une société où les pauvres ne sont pas abandonnés à la merci des prédateurs organisés.
Références
Madistin, S. (2025). Décret sur la Haute Cour: une amnistie déguisée. Haiti24.net. Récupéré de https://haiti24.net/decret-sur-la-haute-cour-une-amnistie-deguisee-selon-me-samuel-madistin/
Renaud, J. (2025). Le décret du CPT sur la Haute Cour de Justice: une fiction institutionnelle. Rezodwes.com. Récupéré de https://rezonodwes.com/?p=370690
Sens public. (2019). La gauche à l'ère de l'hyperpolitique. Sens-public.org. Récupéré de https://www.sens-public.org/articles/chroniques/
