L’Observatoire Social d’Haïti (OBSHA) accueille favorablement toute idée de bilan d’activités des structures étatiques sur une période donnée, lequel est un exercice démocratique fondamental qui repose sur deux piliers : l'efficacité administrative et l'exigence citoyenne. Il salue ainsi la décision du Secrétaire d’État à l’alphabétisation, M. Mozart Clérisson, qui, après 4 mois de gestion des affaires publiques, a cru bon de présenter le bilan des activités de son bureau. Il s’agit d’une note positive pour lui qui laisse croire qu’il ne considère pas le bilan comme une simple formalité administrative, mais comme un contrat de confiance qui transforme l'exercice du pouvoir en un service mesurable, ouvert au regard critique et à l'évaluation souveraine du citoyen.
Néanmoins, parce qu’un bilan est à la fois un acte de reddition de compte, un gage de transparence, un outil d'amélioration de la performance, l’OBSHA croit nécessaire de produire les remarques suivantes :
- Remarques d’ordre général
S’il fallait aider M. Mozart à structurer et synthétiser ses interventions dans la Presse, OBSHA dirait que son Plan national de lutte contre l’analphabétisme, pour s’inscrire dans le sens, devrait être un cadre stratégique et opérationnel aligné sur le Plan décennal d’éducation et de formation (PDEF) qui est censé être la politique publique de l’État haïtien en matière d’éducation à l’horizon temporel 2020-2030. Si le BSEA cherche à réduire ou éradiquer l’analphabétisme (même réduit à la lecture, l’écriture et le calcul au sein de la population haïtienne), il ne peut pas faire bande à part. Aucun Plan national de lutte contre l’analphabétisme n’est viable s’il ne vise pas, minimalement, les trois objectifs stratégiques suivants : (i) fournir aux individus concernés, en adéquation à l’alphabétisation fonctionnelle, les compétences nécessaires pour s'insérer économiquement et socialement (lecture de consignes de sécurité, gestion d'un budget, utilisation du numérique ; (ii) Réduire, dans une perspective d’inclusion sociale, les inégalités, notamment pour les femmes, les populations rurales et les milieux défavorisés ; (iii) agir , dans une perspective préventive, de manière concertée avec le sous-système formel, dès l'école fondamentale pour éviter que des enfants ne sortent du système scolaire sans maîtriser les bases.
Comment peut-on, objectivement, sans concertation avec des acteurs/actrices du système éducatif, lancer en 2025 un programme d'envergure de 20,8 millions de dollars visant 1,5 million d'adultes dont l’année cible est 2026 dans un pays marqué par une crise systémique sans précédent ? On peut toujours mettre en place des programmes de formation (avec des cycles d’apprentissage courts et adaptés pour les adultes). Mais, même en période d’accalmie, avec une population sensibilisée sur les relations causales entre l’alphabétisation et le développement et qui était éprise de sentiment patriotique comme celle des années 90, on ne pouvait pas réussir cette œuvre sans l’implication réelle de l’ensemble de la population. Il n’y a aucun moyen de réussir un programme d’alphabétisation en Haïti, même dans l’hypothèse d’un BSEA aguerri sous tutelle d’un ministère d’éducation structuré sans la mobilisation de toutes les institutions nationales et internationales intervenant ou non dans l’éducation (églises, hounforts, ministères et autres organes de l’État concernés, collectivités territoriales, entreprises privées, ONG intéressées à la problématique de l’éducation des adultes, Partenaires techniques et financiers, ….Or, toutes les institutions affirment qu’elles n’ont pas été contactées et ne se sentent pas concernées par ce « plan ». Toutes les institutions dont OBSHA ont entendu le BSEA parler d’ouverture ou de réouverture de centres de formation. Mais, on ne dispose d’aucune donnée relative à la validation des acquis dans ce domaine : quelle va être la politique de l’État dans ce domaine ? Quelle politique d’évaluation va être mise en place ? Est-ce que des centres de certification vont être créées pour reconnaître officiellement les compétences acquises par les bénéficiaires ?
Cela dit, OBSHA attendait avec impatience le temps du premier bilan. Et il paraissait, enfin, arrivé. Mais, la déception est à son comble. Le document soumis n’est tout simplement pas un bilan.
- Remarques relatives au document soumis
- Le texte est fantaisiste
OBSHA croit important de souligner que dans le cadre d'un bilan ministériel, les activités à intégrer sont celles qui traduisent la performance de l’institution et non des activités de routine ou de gestion comme les tâches administratives courantes, ni des actes symboliques ou de mémoire ni des interventions ponctuelles sans suivi ni des actions sans indicateurs. La simple participation d’un Secrétaire d’État à une activité n’est pas une intervention organisée, dotée de ressources propres, visant un objectif mesurable au sein d'une stratégie globale.
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- Le document soumis est mal cousu
Un bilan d'activités après 100 jours ou plus d’investiture doit, selon les règles de l’art, dégager une vision stratégique, des actions concrètes et une rigueur budgétaire. Il ne peut pas se résumer à une liste d’actions de routine.
Le texte présenté par la BSEA est muet sur la situation initiale trouvée par le Secrétaire d’État à sa prise de fonction. Or, le respect des normes d’écriture en la matière dans de tels cas, plaide en faveur:
- De la présentation d’un audit organisationnel (état des ressources humaines et climat social ;)
- D’un diagnostic financier : état de consommation du budget et dettes éventuelles
- D’une présentation des dossiers prioritaire : identification des urgences laissées par la précédente administration
Le projet de bilan ne présente pas, de manière structurée, les réalisations opérationnelles – constituant le « cœur » de tout document du genre. Il se contente d’une liste d’actions sans lien entre elles, qui ne sont pas classées par piliers stratégiques et dont certaines sont sans envergure. On ne peut pas savoir : quelles actions réglementaires ont été menées (Quels projets de décisions ministérielles ont été déposés auprès du MENFP …? Quels projets techniques ont été conçus pour le renforcement des capacités techniques des Directions, des Coordinations départementales d’alphabétisation ? Quels équipements ont été livrés ? Quels services publics ont été numérisés et quelle gestion est faite de la crise actuelle ?)
Alors que le projet de bilan est présenté en fin d’année, il ne fournit aucune donnée ou information sur : (i) le taux d'exécution budgétaire (pourcentage du budget annuel engagé de manière pertinente ? (ii) l’Optimisation des ressources : mesures de réduction du train de vie de l'État ou réallocation de fonds vers des projets prioritaires ? (iii) la transparence : mise en place de nouveaux mécanismes de contrôle ou de lutte contre la corruption ?). Ce qui peut laisser croire qu’il y a des informations à dissimuler.
S’agissant de ce qui se veut être le premier bilan de travail du nouveau Secrétaire d’État, la communauté éducative a droit à des informations sur la gestion administrative et financière du BSEA en vue d’une meilleure appréciation de l'efficacité de la gestion interne de cette institution. De plus, en tenant compte de l’urgence d’agir face aux chiffres alarmants (indiquée par le Secrétaire d’État lui-même dans ses interventions médiatiques), il paraît contre-indiqué de ne pas intégrer dans un tel document une section consacrée à la coopération sectorielle : qu’est-ce qui est fait : (i) en termes de Partenariats : accords signés avec des partenaires bilatéraux ou multilatéraux ? (ii) Rayonnement : est-ce qu’on cherche à participer à des sommets internationaux pouvant déboucher sur des retombées directes pour le BSEA ?
OBSHA souligne, enfin, que tout document du genre doit terminer par la présentation des perspectives et de prochains jalons (regarder vers l'avant). Le bilan n’indique pas : les objectifs pour le prochain semestre (liste des projets qui seront finalisés sous peu) ni les réformes structurelles à venir (vision à long terme pour la modernisation du secteur).
Un texte de précision de l’OBSHA (apportant des clarifications techniques sur les différents points évoqués ) existe et peut être réclamé à toutes fins utiles
Jacques Yvon Pierre
Président Directeur Général
Port-au-Prince, le 13 janvier 2026
