Comment peut-on administrer comme conseil à un gouvernement de se réfugier dans ce que l’on appelle, avec une légèreté coupable, la « neutralité stratégique » ? Le terme à peine prononcé sonne déjà comme un reniement, une abdication morale, une capitulation déguisée sous un vocabulaire technocratique. Il ne peut être appliqué sans trahir l’histoire, sans piétiner la mémoire, sans tourner le dos à la géopolitique réelle. En vérité, s’il est un pays au monde pour lequel le mot neutralité est un vêtement trop étroit, c’est bien Haïti.
Dans les principes élémentaires du conseil gouvernemental, il existe une règle cardinale, presque sacrée : on ne prescrit jamais à une nation un remède qui contredit son ADN historique et sa dignité ontologique. Or cette neutralité, qu’on nous sert aujourd’hui comme une panacée, n’est rien d’autre qu’un poison lent, un anesthésiant destiné à endormir la conscience d’un peuple.
Cette affaire de « neutralité stratégique », ce slogan creux martelé ces derniers jours comme un tambour funèbre précédant le cortège de notre propre enterrement, n’est pas une politique : c’est un aveu de faillite intellectuelle. Dans notre malheureux pays, notre Haïti martyrisée, cette terre suppliciée qui porte l’histoire sur ses épaules comme Atlas portait la voûte céleste, cette neutralité est une tentative grossière d’effacement.
C’est vouloir nous expulser de l’histoire comme on chasse un indésirable d’une salle de réception. C’est nous reléguer aux coulisses du théâtre mondial, nous transformer en figurants muets d’une pièce écrite sans nous. C’est nous demander de fermer les yeux, de nous boucher les oreilles, de coudre nos bouches, et d’accepter d’être des spectres diplomatiques, des ombres sans corps, des voix condamnées à résonner dans le vide.
Mais notre histoire — celle qui constitue notre raison d’être, notre colonne vertébrale, notre certificat de naissance parmi les nations — hurle contre cette neutralité imposée comme une camisole de force. Nous sommes nés de la révolte. Nous avons été enfantés par l’insurrection.
Nous avons été accouchés dans le sang incandescent de la première révolution d’esclaves victorieuse de l’humanité.
Notre existence même est un acte politique. Notre survie est une insulte permanente à l’ordre injuste du monde. Comment peut-on demander à Haïti d’être neutre quand sa naissance a précisément brisé la neutralité du monde ? Quand elle a déchiré le voile épais de l’indifférence universelle et forcé l’humanité à regarder l’horreur de l’esclavage en face ? Comment exiger le silence de celui dont le premier cri a fait trembler les empires comme un séisme moral ?
Ce « grand machin » qu’est l’ONU
Ce que l’on nous propose aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un théâtre d’ombres : une organisation manipulée de l’intérieur, un décor majestueux derrière lequel se jouent des manœuvres souterraines. Les discours sur la paix et la justice universelle s’y fracassent contre la froide mécanique des rapports de force. C’est un palace somptueux, éclatant de marbre et d’or, dont la façade rutilante dissimule des fondations pourries, rongées par l’hypocrisie et le cynisme. Mais désormais, cette architecture est à nu. Elle est immonde, putride, semblable à un cadavre gonflé sous le soleil implacable de l’été. Elle s’est effondrée comme un château de cartes balayé par le vent violent du mensonge. Les colonnes sont brisées, les frontons gisent dans la poussière, et les halls jadis majestueux ne résonnent plus que du silence épais de la désolation.
Ce « grand machin » qu’est l’ONU, pour répéter de Gaulle, n’est plus qu’un cadavre diplomatique, une coquille vide que l’on continuera peut-être d’exhiber par habitude, comme on expose des momies dans les musées : vestiges d’un âge où l’on croyait encore possible l’impossible réconciliation des nations par la seule rhétorique.
Cette neutralité qu’on nous sert comme un poison sucré, comme une potion apaisante destinée à calmer nos ardeurs, n’est qu’une autre forme de bannissement. C’est le bâillon moderne, l’instrument raffiné de notre étouffement collectif, la méthode élégante pour nous faire disparaître sans avoir à nous tuer.
On veut faire de nous des fantômes diplomatiques, des revenants géopolitiques errant dans les couloirs feutrés des institutions internationales : présents mais absents, vivants mais morts, parlants mais inaudibles. Un peuple sans voix. Une nation mise sous muselière. Une histoire bâillonnée.
Et pourtant, il y a une jubilation amère à voir la honte brûler le visage de ces institutions comme un fer rouge. Cette brûlure est leur couronne finale. Que leurs joues rougissent de l’infamie, que leurs miroirs leur renvoient l’image de leur faillite, et que l’Histoire retienne ce moment précis où le temple s’est effondré sur ses propres prêtres menteurs.
Nous refusons cette neutralité qui sent la mort, la résignation et l’oubli. Nous crachons sur ce mot empoisonné qui voudrait nous faire oublier qui nous sommes et d’où nous venons. La neutralité n’est pas notre destin : elle est notre négation.
Le géant est tombé. Et sa chute résonne comme un coup de tonnerre annonçant la fin d’une ère bâtie sur des mensonges dorés. Celui qui ose proposer cette méthode de travail aux autorités haïtiennes de faire de la neutralité une boussole, un horizon indépassable atteint le sommet du cynisme politique. Surtout dans un monde où les grandes puissances ne se rencontrent pas pour construire, mais pour défendre — chacune — ses intérêts stratégiques : elles convoitent les ressources des plus faibles, s’adossent aux plus forts et, trop souvent, ferment les yeux lorsque ceux-ci piétinent le droit international. Les guerres en Ukraine et à Gaza, l’enlèvement illégal du président vénézuélien et la révolte des Iraniens contre les mollahs ont, une fois de plus, révélé où se placent les maîtres de ce monde — et à quel prix.
Maguet Delva
