À l'approche de cette fin d'année,
il serait malhonnête — voire obscène —
de se réfugier dans les vœux faciles
et les mots confortables.
Haïti n'a pas besoin d'un discours de plus.
Elle a besoin d'un sursaut de vérité.
Elle a besoin qu'on arrête de mentir.
Notre pays traverse l'une des périodes
les plus sombres de son histoire contemporaine.
L'insécurité étouffe les quartiers.
L'impunité règne en maître absolu.
La misère banalise l'inacceptable.
La peur est devenue un mode de vie.
Et la mort — cette mort violente, arbitraire, révoltante —
s'est installée comme une normalité.
Ce constat n'est pas une attaque :
c'est un fait.
Et refuser de le nommer,
c'est déjà collaborer avec le chaos.
Au fil des années,
nous avons entendu des promesses grandioses.
L'électricité 24/24 ?
Laurent Lamothe l'avait annoncée avant tous.
Le câble téléphérique reliant les quartiers enclavés ?
Jovenel Moïse l'avait promis comme symbole de modernité.
Des corridors sécurisés,
des retours « historiques » dans les quartiers,
des plans globaux contre l'insécurité,
des campagnes de « pacification »…
Les mots ont abondé.
Les résultats, eux, sont restés fantômes.
Il faut avoir l'honnêteté brutale de le dire :
ce n'est pas l'imagination qui manque à nos dirigeants,
c'est la rigueur, la continuité,
le sens réel de l'État,
et surtout — surtout —
la volonté politique de servir plutôt que de se servir.
Car entre les discours enflammés
et les comptes bancaires gonflés,
entre les plans de développement
et les contrats opaques,
il y a un gouffre :
celui de la corruption systémique,
de la négligence criminelle,
et de la tolérance complice envers l'inacceptable.
Mais il serait trop simple —
et bien trop confortable —
de ne regarder que vers le sommet.
Car Haïti ne se relèvera pas
uniquement par un changement de discours politique.
Elle se relèvera lorsque chacun de nous
acceptera de se regarder sans complaisance.
À ceux qui observent à distance,
qui critiquent sans s'impliquer,
qui attendent le leader parfait,
la solution parfaite,
le contexte idéal :
Haïti n'attendra plus.
On ne reconstruit pas un pays
en espérant qu'un autre fasse le travail.
On ne sauve pas une nation
en négociant avec la corruption quotidienne,
le silence complice,
ou l'indifférence normalisée.
Chaque pot-de-vin accepté,
chaque violence banalisée,
chaque injustice tolérée,
chaque fuite devant la responsabilité —
tout cela nourrit le monstre qui nous dévore.
Être Haïtien aujourd'hui,
ce n'est pas seulement se souvenir de 1804.
C'est être digne de ce courage-là,
ici et maintenant.
C'est refuser l'antinationalisme déguisé en pragmatisme.
C'est défendre la vie avant les intérêts.
C'est exiger des comptes sans perdre son humanité.
C'est arrêter de fuir — géographiquement ou moralement.
L'espoir n'est pas un slogan.
C'est une discipline.
C'est le choix, difficile mais nécessaire,
de construire malgré la peur,
de dire non malgré les risques,
de résister malgré les menaces,
et de croire malgré les déceptions accumulées.
L'espoir, c'est aussi refuser le fatalisme,
cette idée toxique selon laquelle
« Haïti sera toujours comme ça. »
Non.
Haïti sera ce que nous en ferons.
Et si nous choisissons la facilité,
la complainte éternelle,
ou la démission collective,
alors oui — nous condamnons nos enfants
à hériter de nos lâchetés.
En cette fin d'année,
souhaitons-nous moins de promesses,
et plus d'engagement réel.
Moins de discours,
et plus de responsabilité partagée.
Moins d'attente,
et plus d'action consciente et courageuse.
Haïti est trop grande
pour être réduite à ses échecs.
Trop fière
pour rester prisonnière de l'abîme.
Trop précieuse
pour être abandonnée à ceux qui la pillent
ou à ceux qui l'observent périr, indifférents.
L'année qui vient ne changera pas Haïti
si nous ne changeons pas d'abord
notre rapport à la vérité,
au courage,
et à l'effort collectif.
Que cette fin d'année
ne soit pas une pause dans la résignation,
mais le début d'un réveil.
Pour Haïti.
Pour nous-mêmes.
Pour ceux qui méritent mieux que notre silence.
Bonne année — non pas par souhait vide,
mais par engagement.
Pierre Richard Raymond
Le 30 décembre 2025
