Quand nous Haïtiens, Haïtiennes commémorons le jour de notre indépendance, nous essayons de retrouver cette émotion ayant accompagné les fastes de ce grand jour aux Gonaïves. De la révolte générale des esclaves au lendemain de la cérémonie du Bois Caïman le 14 Août 1791, en passant par la bataille de Vertières le 18 Novembre 1803 pour arriver au 1er Janvier 1804, la route pour la libération et la dignité de l'homme noir venu d'Afrique a été longue et très dure. Mackandal, Boukman et Toussaint, les précurseurs, quoique absents, faisaient ressentir leur présence, par le poids de leur aura sur le podium. Ils ont tracé la route et transmis le flambeau permettant la célébration de l’ évènement du jour.
1804 a non seulement ouvert la voie à la liberté et à l'Indépendance mais aussi mis fin à la traite et au kidnapping des Africains vers St Domingue. Les Pères fondateurs de par leur courage et leur esprit de sacrifice avaient réalisé l' inimaginable. Et pour répéter le mot de l' Empereur Dessalines ils avaient "osé être libres" en brisant les chaînes de l' esclavage.
1804 a été tout un package pour la liberté, la dignité et la solidarité. Aujourd’hui, à la veille de la commémoration des 222 ans de l' Indépendance, le moment est à la réflexion sur les chemins parcourus depuis et les causes de nos échecs et de notre faillite. D'abord, posons-nous ces questions : Est- ce que tous les Haïtiens et Haïtiennes sont bien imbus de l'héritage légué par les ancêtres? Comment expliquer cette amnésie sur la traite dite négrière, les déportations et les enlèvements qui ont alimenté pendant longtemps l'esclavage, ce système déshumanisant contre lequel les esclaves s' étaient révoltés ? Comment expliquer qu’Haïti ayant réalisé les exploits de 1804 puisse être le théâtre d’ actes répétés de cas de kidnapping? Comment en sommes- nous arrivés à reproduire des pratiques barbares voire bestiales contre lesquelles nos ancêtres s' étaient rebellés? Notre histoire aurait-elle été mal enseignée? La vraie question est là.
L' impression reste que notre histoire apprise sur les bancs d' école n' a pas été suffisamment divulguée ou comprise, de ce fait les valeurs et la symbolique du 1er Janvier auraient été ignorées par une grande majorité. La longue lutte qui a culminé à la bataille décisive de Vertières l' a été non seulement pour la liberté et la dignité mais aussi contre tout un système d'exploitation d'êtres humains à part entière par d'autres êtres qui se disaient supérieurs et porteurs d' humanisme et de civilisation.
Est-ce que l' histoire d' Haïti, notre histoire, n' est pas en train d' être réécrite à travers la désacralisation et la banalisation de nos fêtes nationales qui nous servaient de repères mémoriels, la démobilisation de l' Armée en 95 et sa remobilisation subséquente plus apparente qu' effective et la propagation des cas d' enlèvements (rappelons pour l’ Histoire que bien avant la vague actuelle d’ enlèvements débutée en 2004, il y a eu à la fin du vingtième siècle au moins 2 cas notoires: celui d' un ambassadeur américain en 1973 et celui d' un jeune enfant en 1996) sans une réponse étatique adéquate et intelligente?
Le grand danger qui nous guette aujourd’hui c'est celui de perdre notre identité alors que notre souveraineté est en berne. Sommes-nous conscients de l'ampleur de la crise actuelle et de ses retombés sur les générations futures? Comment allons- nous nous organiser pour reconstruire notre pays, sortir de cet isolement, ce ghetto de misère? Est-ce que l’après crise verra une Haïti plus forte, plus unie et plus solidaire ou sera-t-elle catalysatrice d’une polarisation plus grande qu’elle ne l'a jamais été auparavant attendant patiemment l’éclatement qui lui servira de déclic pour un éveil de la conscience ?
Antouka , une chose est certaine, tant qu' on n'aura pas réalisé qu' à la différence de 1803, le processus actuel de déshumanisation qui tend à se généraliser dans notre société est issu de la pauvreté et de l' ignorance, les solutions apportées ne seront que cosmétiques et éphémères. L'âme haïtienne prisonnière de la violence et de la haine ne sera pas libérée uniquement par les armes mais par notre capacité comme peuple à vouloir enfin assumer l’héritage pour créer véritablement une nation, produire un pays dans lequel le principe de la cohésion sociale n’est pas une illusion.
Vœu pieux diront les pessimistes si la sécurité n’ est pas rétablie, la justice restaurée, les dispositions légales et innovantes prises pour créer la confiance dans les institutions, stimuler et promouvoir l’ investissement et favoriser la croissance. Bref, restaurer l’autorité de l’ Etat avec au pouvoir les plus capables pour le plus grand bien du plus grand nombre. Une feuille de route qui n’ engagerait pas seulement les dirigeants mais chacun de nous, citoyens, citoyennes d’Haïti, d'ici et d’ailleurs, de bonne volonté croyant tous fermement dans le destin grandiose de la patrie commune!
Bonne fête de l’ Indépendance!
Bonne fête des Aïeux!
Bonne année 2026!
Samuel E. Prophète
30 décembre 2025
