Il y a une question qui me brûle les lèvres de manière toujours incandescente, comme une torche qui éclaire les abysses de notre aliénation mentale, devenue presque congénitale. Pourquoi donc les étudiants, les décideurs, les diplomates haïtiens sont-ils si obsessionnellement fascinés par Henry Kissinger ? Pourquoi ce nom, à lui seul, semble-t-il hypnotiser nos élites, comme un sort jeté par l’histoire d’autrui sur notre propre mémoire collective ?
J’ai connu un étudiant haïtien à l’Académie diplomatique internationale qui avait consacré son mémoire de sortie à Kissinger, qu’il considérait comme l’un des plus grands théoriciens de la diplomatie. Quand il en parlait, ses yeux brillaient comme s’il évoquait un ancêtre illustre, une figure tutélaire de sa propre lignée. Ce petit réfugié juif devenu citoyen américain devenait, dans son imaginaire, une sorte de prophète universel. Et je m’interroge : pourquoi cet amour ? Qu’a donc fait Kissinger pour mériter une telle dévotion de la part d’un peuple qui n’a cessé de souffrir des décisions froides et brutales du pays qu’il a servi ?
Chaque fois que l’on évoque la diplomatie, nos intellectuels répondent mécaniquement : Kissinger ! Comme si ce nom suffisait à donner du prestige, comme si citer cet homme était un passeport vers la légitimité académique. Certains, sans avoir ouvert un seul de ses ouvrages, se pressent de le brandir comme un talisman. Mais qu’était donc Kissinger, sinon l’homme qui, à longueur de carrière, n’a fait qu’une seule chose : défendre les options stratégiques des États-Unis, quitte à détruire des peuples entiers pour ce calcul froid qu’on appelle realpolitik ?
La fascination de l’élite haïtienne pour Kissinger traduit ce symptôme bien connu des peuples dominés : admirer celui qui vous méprise, vénérer celui qui travaille à vous enfoncer. C’est une sorte de masochisme intellectuel qui relève de l’inexprimable. Comment peut-on aduler un homme dont chaque décision, chaque coup d’État soutenu, chaque silence complice allait à l’encontre de nos propres intérêts de peuple fragile, assiégé par l’histoire ?
Un reniement systématique
Là où le bât blesse vraiment, c’est lorsqu’un ancien plénipotentiaire haïtien, censé défendre l’honneur de sa patrie, affiche publiquement son admiration en publiant une photo de Kissinger aux côtés de Mao Zedong, comme si cette image était un trophée. Mais qu’on lui dise donc : Kissinger n’a jamais, pas une seule fois, cité la Révolution de 1803 pas une seule fois reconnu la grandeur d’Haïti, pas une seule fois honoré l’exemple dessalinien qui fit trembler les empires. Cet homme qui inspira et couvrit Pinochet dans l’écrasement de Salvador Allende aurait-il vu dans Dessalines un modèle ? Jamais. Et pourtant nos élites, telles des papillons fascinés par une flamme qui les brûle, continuent de se précipiter vers lui.
Nous aimons ceux qui nous détestent. Nous applaudissons ceux qui travaillent à notre effacement. C’est terrifiant, mais nous en sommes là : un peuple qui se complaît dans l’admiration de ses fossoyeurs. L’aliénation atteint son paroxysme lorsque, dans l’Amérique de Donald Trump, l’homme aux cheveux jaunes, qui nous qualifia de « shithole country » certains Haïtiens trouvèrent encore la force de faire campagne pour lui, au point que la diaspora haïtienne constitua une minorité ayant voté massivement pour ce détracteur cynique.
Ce n’est plus seulement de l’aliénation, c’est une tragédie psychologique, un reniement systématique de tout ce qui est haïtien. Car pendant que nous brandissons Kissinger comme un totem, nous laissons moisir sur nos propres étagères les géants de notre pensée : Anténor Firmin, dont De l’égalité des races humaines pulvérisa les théories racistes de son temps ; Louis-Joseph Janvier, qui dans Haïti aux Haïtiens annonça dès le XIXᵉ siècle les périls de l’impérialisme américain ; Hannibal Price, qui expliqua les mécanismes de domination économique ; Benito Sylvain, pionnier du panafricanisme ; Leslie Manigat, fin théoricien de la diplomatie moderne. Ces hommes furent, bien avant Kissinger, de véritables bâtisseurs de la science des relations internationales. Mais leurs noms, dans les amphithéâtres haïtiens, sont souvent tus, ignorés, voire effacés.
Qui, parmi ceux que l’État haïtien paie rubis sur l’ongle pour penser, conseiller, et prendre les décisions qui s’imposent afin de rehausser la dignité nationale, a déjà entendu parler d’un Haïtien haut en couleur, un penseur qui, contrairement à Henry Kissinger, avait pulvérisé, par ses analyses lucides, le vide de cette realpolitik cynique qui fait école ?
Cet homme s’appelle Benoît Joachim. Il avait écrit un ouvrage majeur — Les racines du sous-développement — qui devrait être lu et médité par tous nos dirigeants, mais qui dort encore dans l’ombre de nos bibliothèques, ignoré par ceux qui préfèrent brandir Kissinger comme une idole.
Là où Kissinger justifiait les guerres, les coups d’État et les manipulations diplomatiques au nom d’un calcul froid, Benoît Joachim démontait les mécanismes structurels de la dépendance, analysait les logiques d’asservissement économique, et montrait comment l’idéologie du développement imposée par l’Occident servait avant tout à perpétuer la domination.
Kissinger représentait l’art de la manœuvre impériale ; Joachim, lui, représentait l’art de la lucidité décoloniale. Ignorer Joachim pour aduler Kissinger, c’est comme délaisser un miroir qui nous révèle nos chaînes pour contempler le visage de celui qui les a forgées.
Le contraste est saisissant : Kissinger pensait l’ordre mondial comme un échiquier où les petits États n’étaient que des pions sacrifiables. Joachim pensait l’ordre mondial comme une construction inégale, dont le sous-développement n’était pas une fatalité mais le produit d’un système.
La servitude volontaire
Que nos élites n’aient pas le réflexe de lire Joachim, Firmin ou Janvier, mais citent Kissinger à la moindre occasion, voilà le scandale intellectuel qui témoigne de notre aliénation. C’est un peu comme si, pour apprendre à se libérer, l’esclave allait demander des conseils à son maître plutôt que de lire les paroles gravées par ses propres ancêtres insurgés.
En vérité, notre vénération pour Kissinger est comparable à un homme qui, assoiffé, tourne le dos à une source claire pour aller boire de l’eau salée. C’est comme applaudir le bourreau pendant qu’il aiguise sa hache. C’est comme décorer sa maison avec les portraits des incendiaires, tout en laissant moisir dans l’ombre les visages de ses propres libérateurs.
Ce masochisme intellectuel est le miroir de notre servitude volontaire. Haïti, patrie de Dessalines, n’a pas besoin de Kissinger pour penser le monde. Elle a ses propres phares, ses propres prophètes, ses propres armes conceptuelles forgées dans le feu de l’histoire. Mais tant que nous continuerons à adorer ceux qui nous méprisent et à ignorer ceux qui nous élèvent, nous resterons prisonniers d’une aliénation plus redoutable que la pauvreté : la servitude de l’esprit.
Parfois, les étudiants haïtiens rédigent des travaux universitaires sur des thèmes internationaux ou même sur la diplomatie elle-même. Or, à ma grande stupéfaction, j’ai lu de mes propres yeux, dans certains de ces travaux qui portent pourtant sur des sujets spécifiquement haïtiens, qu’aucun auteur haïtien n’était cité. Pas une seule fois.
Est-ce du mépris ? Est-ce de la négligence ? Ou bien est-ce cette aliénation sournoise qui nous ronge et nous empêche de reconnaître nos propres penseurs ?
Car enfin, si l’on est haïtien et que l’on traite un sujet international dont les problématiques se croisent inévitablement avec l’histoire, la position et la fragilité d’Haïti comment peut-on effacer complètement nos propres théoriciens, nos propres pionniers de la pensée diplomatique ?
Cela revient à construire une maison en ignorant les fondations déjà existantes, à naviguer en mer avec une carte étrangère alors que les nôtres ont depuis longtemps tracé les courants et les récifs. Firmin, Janvier, Hannibal Price, Manigat, Gaillard et tant d’autres ont produit des corpus solides, capables non seulement d’expliquer notre trajectoire, mais aussi d’éclairer les contradictions de la scène internationale.
Ne pas les citer, c’est plus qu’un oubli : c’est une manière de valider l’idée que la pensée n’existe qu’ailleurs, que la science ne naît que dans les bibliothèques étrangères, et que nous ne sommes bons qu’à consommer ce que d’autres produisent. C’est une amputation volontaire de notre héritage intellectuel.
Cette attitude trahit un complexe profondément enraciné : nous cherchons toujours la légitimité dans le regard de l’Autre, jamais dans le miroir de nos propres géants.
Qui, parmi ceux que l’État haïtien paie rubis sur l’ongle pour penser, conseiller, et prendre les décisions qui s’imposent afin de rehausser la dignité nationale, a déjà entendu parler d’un Haïtien haut en couleur, un penseur qui, contrairement à Henry Kissinger, avait pulvérisé, par ses analyses lucides, le vide de cette realpolitik cynique qui fait école ?
Maguet Delva
