À nos âges, nous avons l’habitude d’apprendre le décès d’un proche parent ou ami. Selon qu’il ou elle ait été malade ou en âge avancé, on ressent la perte, la tristesse, le manque, mais on se fait une raison. Parfois, c’est une délivrance pour la personne, enfin débarrassée de la souffrance.
Mais dans d’autres cas, les circonstances de la disparition laissent un traumatisme indélébile.
Plusieurs jours après l’annonce de l’accident d’Isabelle, je demeure encore sous le choc. Des images se bousculent dans ma tête, les unes plus violentes que les autres, perturbant mon sommeil.
Notre première rencontre remonte à l’année 2007. J’étais allée rendre visite à son mari, mon célèbre compatriote, Gérald Bloncourt, un homme très apprécié de notre communauté, pour lui proposer d’être mon invité d’honneur. Celui-ci me présenta sa jeune femme comme étant une consœur. Nous avons sensiblement le même âge, à quelques mois près. Nous nous saluâmes cordialement et elle s’est éclipsée pour nous laisser travailler sur le projet qui nous occupait. C’était dans leur duplex dans le 11e arrondissement de Paris. Celui-là même qu’elle avait mis toute son énergie à vouloir garder, après le décès de son mari, – pour prolonger sa mémoire ? –, au prix d’énormes sacrifices.
Celle que j’ai appris à connaître… Isabelle était, selon mes observations, une femme très réservée, dont la timidité pouvait laisser penser à une forme de froideur. C’était, au contraire, une femme courageuse, indépendante, amoureuse de son mari, et aussi une mère très aimante et protectrice.
Au fur et à mesure que nos chemins se sont croisés, l’armure, de part et d’autre, s’est fendue timidement. Peu à peu, nous avons appris à nous apprécier.
Lorsque j’ai proposé cet immense photographe et combattant comme invité d’honneur, et qu’il a accepté — il était déjà malade —, Isabelle a tenu à l’accompagner à plusieurs reprises. Je suis allée les chercher à leur domicile pour les conduire sur le lieu de l’exposition. Ce fut l’occasion d’échanges entre nous sur notre métier, sur les entreprises où nous avions travaillé l’une et l’autre. Elle en avait fait un livre.
Elle m’a appris à l’époque que sa sœur travaillait dans la même entreprise que moi. Cela nous a rapprochées davantage.
À la mort de son Gérald, je suis allée aux funérailles, mais j’avais aussi publié plusieurs articles concernant l’homme, son parcours, ses combats… Elle m’a remerciée simplement, tout en n’omettant pas de me reprendre sur une coquille (déformation professionnelle).
Plus tard, nous serons réunies toutes les deux, comme témoins du mariage d’un couple d’amis. Cela nous a rapprochées encore un peu. D’autres événements ont suivi : un anniversaire, un déjeuner chez nos filleuls, un autre chez notre compère, une rencontre entre amis chez moi, l’été dernier, et quelques restaurants pendant des pauses déjeuner.
Il y a quelques mois, quand elle a appris que j’étais malade, elle a pris son téléphone pour s’enquérir de mes nouvelles et m’a promis de passer me voir dès que je serais en état de recevoir de la visite. Elle m’a surtout rassurée parce qu’elle-même avait été victorieuse de la même maladie.
Notre dernier échange téléphonique remonte à trois semaines environ. Elle m’avait promis de me rappeler une fois qu’elle serait de retour chez elle, car elle déjeunait chez des amis.
Le message reçu sur mon portable dimanche soir m’a laissée incrédule, sans voix, hébétée, anéantie. J’ai répondu très vite, trop vite, bafouillant certainement, en disant à sa fille toute mon empathie. Mais mes mots ne pouvaient plus rien. Cela ne sera jamais suffisant.
Une chose est sûre : je n’écouterai plus la voix d’Isabelle désormais. Je n’aurai plus l’occasion d’honorer son invitation à venir passer quelques jours de vacances dans son petit coin de paradis, qu’elle et son mari avaient ingénieusement choisi pour se détendre loin de la vie tumultueuse de Paris.
Lors de l’enterrement de son mari, huit ans plus tôt, elle a dit cette phrase que j’ai retenue : « Sachant qu’il allait partir, mon mari m’a dit ceci : “Je ne te laisse pas seule, car tous mes ami(e)s seront là pour toi.” »
En ce qui me concerne mon amie, ma commère, on ne se voyait pas souvent, mais à chaque fois, c’était des moments de grande qualité qui s’achevaient sur des promesses de retrouvailles.
Isabelle, tu as vaincu une maladie grave, et, ironie du sort, ta vie a été fauchée par un accident bête. Tu avais encore plein de projets. Tu es partie trop tôt.
Je présente mes condoléances émues à ta fille, tes petits-enfants, tes parents, tes sœurs et tous mes amies qui gardent les meilleurs souvenirs de toi.
Chantal Guerrier
