Les réseaux sociaux ont changé notre manière de communiquer, de nous informer et même de définir ce qui mérite notre attention. En Haïti, les influenceurs sont désormais des acteurs incontournables de l’espace public. Certains utilisent cette puissance pour promouvoir la culture, l’éducation, le sport, l’entrepreneuriat et une autre image du pays. Mais une autre tendance devient de plus en plus préoccupante : chez certains, la recherche de visibilité semble avoir pris le dessus sur la responsabilité. Une question dérangeante mérite alors d’être posée : sommes-nous en train d’assister à la naissance d’une nouvelle moralité, celle du buzz ?
Sur les réseaux sociaux, une règle semble progressivement s’imposer : si cela fait des vues, cela doit être bon pour l’audience. La provocation, les insultes, les querelles publiques, l'exhibition de la vie privée et les polémiques peuvent générer davantage d'engagement que les contenus éducatifs ou constructifs. Dans cet environnement, certains influenceurs peuvent être tentés de repousser constamment les limites afin de maintenir leur audience.La question n’est alors plus seulement : est-ce vrai ? Est-ce utile ? Est-ce digne ? Elle devient : « Est-ce que cela va faire le buzz ? »C’est là que naît une « morale de la viralité », où la performance d’une publication peut finir par déterminer sa valeur sociale.
L’influence remplace-t-elle l’autorité ? Autrefois, l’influence sociale reposait généralement sur l’expérience, la compétence, la réputation ou la fonction. Aujourd’hui, quelques centaines de milliers d’abonnés peuvent suffire à transformer quelqu’un en référence publique. Un influenceur disposant de centaines de milliers d'abonnés peut ainsi devenir une référence pour une partie de la population, même lorsqu'il intervient sur des sujets qui ne relèvent pas de son domaine de compétence. Le problème n’est évidemment pas qu’une personne populaire prenne la parole. La liberté d’expression est essentielle. Le danger apparaît lorsque la popularité se substitue à la compétence et que l’audience devient un permis d’irresponsabilité.
Une responsabilité qui ne doit pas disparaître. L’influence est un pouvoir. Et tout pouvoir devrait s’accompagner d’une responsabilité. Lorsqu'un influenceur diffuse une information non vérifiée, humilie publiquement une personne, amplifie une rumeur ou transforme un conflit privé en spectacle, les conséquences peuvent dépasser largement le cadre du divertissement. Dans un pays confronté à des crises multiples, la question est encore plus importante : quel type de société sommes-nous en train de construire à travers nos écrans ?Les réseaux sociaux peuvent être un formidable outil de transformation sociale. Ils peuvent servir à éduquer, mobiliser, sensibiliser, promouvoir les talents haïtiens et donner une voix à ceux qui n'en avaient pas. Mais ils peuvent également devenir un espace où la polémique est plus rentable que la réflexion.
Il ne faut pas condamner tous les influenceurs. Il serait cependant injuste de mettre tous les influenceurs haïtiens dans le même panier. De nombreux créateurs utilisent leur audience pour parler d'éducation, de santé publique, de culture, de sport, d'entrepreneuriat, de solidarité et de développement. Certains contribuent même à donner une visibilité internationale aux talents et aux initiatives haïtiennes. Le véritable enjeu n'est donc pas de condamner l'influence numérique, mais de réfléchir à la manière dont elle est exercée. La vraie question devrait être : que faisons-nous de notre influence une fois que nous l’avons obtenue ?
Les artistes aussi pris dans la logique du buzz. Cette logique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les influenceurs. Une partie de nos artistes évolue elle aussi dans un environnement où le buzz est devenu une stratégie pour rester visible et conserver sa popularité. Une déclaration provocatrice, une querelle exposée publiquement, une rivalité savamment entretenue ou une polémique autour d’une chanson, d’un spectacle ou de la vie privée peut parfois produire davantage de visibilité qu’une œuvre elle-même. Dans une industrie culturelle où l’attention du public est devenue une ressource précieuse, certains peuvent être tentés de transformer la controverse en outil de promotion. Le problème n’est pas qu’un artiste cherche à faire parler de lui : la communication fait partie du métier. Mais lorsque le scandale commence à remplacer le talent, le travail et la création, nous devons nous demander quel modèle culturel nous sommes en train de normaliser. L’artiste, comme l’influenceur, possède une capacité considérable à façonner les comportements, les aspirations et même le langage de la jeunesse haïtienne. Cette influence devrait donc être accompagnée d’une certaine conscience de ses responsabilités.
Quand la violence devient elle aussi un spectacle. Cette réflexion devient encore plus troublante lorsqu’on observe la manière dont la violence des groupes armés a été exposée et relayée sur les réseaux sociaux ces dernières années. Des scènes d’exactions, de meurtres, de tortures et de violences d’une extrême brutalité circulent parfois avec une facilité déconcertante. La barbarie elle-même peut devenir un contenu, consommé, commenté, partagé et parfois même présenté comme un spectacle. Il ne s’agit évidemment pas de mettre sur le même plan les créateurs de contenu, les artistes et les groupes criminels. Mais la banalisation de la violence dans l’espace numérique participe à un environnement culturel dans lequel l’horreur risque de devenir familière.
Le phénomène est d’autant plus inquiétant lorsque les crimes et les atrocités sont diffusés sans véritable recul, sans contextualisation et parfois sans considération suffisante pour les victimes et leurs familles. À force de voir l’inacceptable, une partie du public peut finir par ne plus réagir à ce qui devrait provoquer l’indignation. La violence devient alors une image parmi d’autres dans le fil d’actualité. Ce qui était autrefois impensable devient progressivement regardable, partageable et, dans certains cas, presque normal.
Une jeunesse privée de repères. Le problème est peut-être encore plus profond lorsqu’on pense à la jeunesse haïtienne. Dans un contexte où les institutions sont fragilisées, où l’insécurité réduit les espaces de socialisation et où de nombreux jeunes cherchent des modèles auxquels s’identifier, que leur proposons-nous ? D’un côté, ils voient des influenceurs dont la réussite semble parfois se mesurer au nombre de vues ; de l’autre, des artistes qui peuvent être poussés à provoquer pour rester visibles ; et, dans certains contenus, des criminels dont la puissance, l’argent ou la capacité à imposer la peur sont exposés comme des réalités auxquelles il faudrait s’habituer.
Lorsque les modèles positifs, enseignants, chercheurs, entrepreneurs, sportifs, artistes engagés, professionnels et citoyens responsables ont moins de visibilité que le scandale, la violence ou la provocation, la jeunesse risque de se retrouver piégée dans cette nouvelle hiérarchie des valeurs. Ce n’est pas nécessairement qu’elle rejette les valeurs positives ; c’est parfois simplement qu’elles sont devenues moins visibles dans un environnement dominé par l’économie de l’attention.
La question est donc urgente : qui occupe l’espace laissé vacant par les modèles traditionnels ? Si nous ne proposons pas à notre jeunesse des figures capables d’incarner le mérite, le courage, l’éducation, la créativité et le service de la communauté, d’autres modèles finiront par s’imposer. Et lorsque le buzz, la violence, l’argent facile et la transgression deviennent les signes les plus visibles de la réussite, nous ne devons pas nous étonner que certains jeunes finissent par confondre notoriété et réussite, pouvoir et respect, peur et autorité.
Il est temps de parler sérieusement d’une éthique numérique de l’influence en Haïti. Cette éthique ne signifierait pas censurer les créateurs ni leur imposer une ligne éditoriale unique. Elle consisterait plutôt à encourager quelques principes fondamentaux : vérifier les informations, respecter la dignité des personnes, distinguer opinion et fait, éviter de transformer les conflits personnels en spectacles publics et comprendre que chaque publication peut avoir des conséquences. Les influenceurs ne sont pas nécessairement des journalistes. Mais lorsqu’ils deviennent une source d’information, d’opinion et de référence pour des milliers, voire des millions de personnes, leur responsabilité sociale ne peut plus être ignorée.
Au fond, le débat dépasse largement la question des influenceurs : il nous concerne tous. Sommes-nous en train de construire une société où ce qui est populaire devient automatiquement acceptable ? Si tel est le cas, nous devons nous interroger sur les valeurs que nous transmettons à la nouvelle génération. La célébrité ne devrait pas remplacer l’intégrité, la viralité ne devrait pas remplacer la vérité, et le nombre d’abonnés ne devrait jamais se substituer à la compétence. De même, le divertissement ne devrait pas devenir une excuse à l’irresponsabilité. Les réseaux sociaux sont devenus une nouvelle place publique ; et comme dans toute place publique, nous avons besoin de liberté, mais aussi de responsabilité.
L’avenir de l’influence haïtienne ne devrait pas se mesurer uniquement au nombre de vues, mais à la qualité de ce que nous faisons de ces vues. C’est peut-être là que doit commencer une véritable moralité numérique haïtienne : moins de culte du buzz, plus de responsabilité ; moins de spectacle, plus de substance ; moins de recherche de visibilité à tout prix, plus de conscience de l’impact que nous avons sur une société déjà fragilisée.
Bony Eugène GEORGES
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
