Dans un souci de diversifier les débats autour du quarantième anniversaire de la date du 7 février en Haïti, entre 1986 et 2026, il est possible d'exposer ou d'explorer dans une perspective esthétique et symbolique, la plus célèbre robe portée par la première dame, Martine Moïse, le 7 février 2017, lors de l’investiture de son mari, le président Jovenel Moïse.
Depuis, cette robe rouge continue de s’imposer dans l’imaginaire populaire, ainsi que dans la mémoire collective. Bien avant l'assassinat du président Moïse, le 7 juillet 2021 (quatre ans et cinq mois), en présence de son épouse, selon les informations diffusées et les témoignages rapportés dans les médias, il faudrait se demander dans quel endroit se trouve neuf ans plus tard cette robe ?
D'autres premières dames devraient commencer par consulter leur garde-robe, si la robe et le costume de l'investiture, ou de la sortie du pouvoir, et de l'exil sont encore là, et en état, pour rejoindre la collection officielle des vêtements historiques, à toutes les fins utiles, esthétiques, artistiques, culturelles, scientifiques, ésotériques, entre autres.
Dans l’histoire politique contemporaine d'Haïti, et en particulier dans l'évolution des cérémonies d’investiture présidentielle, ou le protocole officiel des tenues vestimentaires qui sont associées aux grandes dates importantes, la première dame Martine Moïse allait dans certain sens finir par voler la vedette à son mari le nouveau président de la République. Ceci, par l’impact de sa robe dans l’imaginaire des Haïtiens et les discussions sur les médias sociaux. Neuf ans plus tard, retour sur cette robe rouge avec la ceinture bleue, l’une ou la plus célèbre création de la couturière et designer haïtienne Charlotte Tanis ?
Difficile de parler du 7 février, sans penser à la robe de Martine Moïse en 2017 ?
Dans un article de Chancy Victorin, publié dans les colonnes de Le Nouvelliste autour du titre : “Charlotte Tanis habille la Première dame”, les premières lignes rapportent : “Jusqu’à l’apparition au Parlement de la nouvelle première dame de la République, Martine Moïse, la cérémonie d’investiture du 58e président n’avait suscité d’intérêt sur les réseaux sociaux. Les appréciations pas toujours avantageuses ne cessent de se multiplier depuis sur la robe rouge avec la ceinture bleue. Charlotte Tanis qui a réalisé la tenue mais également l’écharpe présidentielle, le costume du fils du président, ainsi que la robe de l’annonceuse Emmelie Prophète, nous avoue que le choix était porté sur le rouge pour symboliser la victoire du peuple après deux ans d’épreuve liée à cette élection qui n’en finissait pas, telle que sa cliente le souhaitait.”.
1-Dimension historique : une continuité et une rupture ?
Dans l’histoire politique haïtienne, les Premières dames ont souvent incarné une forme de représentation nationale. De Michèle Bennett Duvalier a Mirlande Manigat, en passant par Mildred Aristide ou Elisabeth Préval, chacune a marqué son époque par son style et son rôle public. La robe rouge de Martine Moïse s’inscrit dans cette tradition, mais elle marque aussi une rupture. Cette continuité s’affiche à première vue, parce qu’elle perpétue l’idée que la première dame doit refléter dignité, respectabilité et élégance.
Dans la vision de rupture que cette robe affirme, on est en droit de rappeler que le style moderne, épuré et international tranche avec les codes plus classiques adoptés par ses prédécesseurs. Dans un pays où l’histoire politique est marquée par des transitions difficiles, cette robe devient un signe visuel d’un nouveau chapitre, d’une volonté de modernité et d’ouverture.
2-Dimension politique : un message soigneusement calculé ?
D’une pierre plusieurs coups. A travers toute cérémonie d’investiture, rien n’est laissé au hasard. La tenue de la première dame participe à la communication politique du pouvoir. La robe de Martine Moïse peut être interprétée comme un message de stabilité, par son élégance sobre et maîtrisée, et un signal d’unité, en évitant toute extravagance susceptible de choquer une population confrontée à des difficultés économiques.
Dans un pays où la politique est souvent perçue comme chaotique, cette tenue contribue à projeter une image de sérieux et de contrôle. La valeur ajoutée imprimée par cette robe, a transformé sa fonction comme un outil de légitimation, car l’image d’un couple présidentiel bien présenté renforce la perception d’un pouvoir organisé, préparé et crédible.
3-Dimension symbolique : la robe comme langage silencieux ?
Depuis toujours, les vêtements parlent, même lorsqu’ils ne disent rien. La robe de Martine Moïse peut être lue comme un texte symbolique. Elle évoque la pureté et la transparence, si l’on considère la clarté de ses couleurs sans nuance. Parallèlement, la féminité avait été assumée, mais sans ostentation.
D’autres dimensions sont à prendre en compte, notamment la continuité institutionnelle, car elle respecte les codes internationaux des cérémonies officielles. S’ajoute également la volonté de représenter la nation, en adoptant une tenue qui ne divise pas, mais rassemble. Haïti a toujours été animée par les symboles de toutes sortes, comme une force particulière, cette robe devient un signe de respect envers la fonction et envers le peuple.
4-Dimension esthétique : une élégance maîtrisée ?
D’un point de vue esthétique, la robe se distingue par une coupe moderne, adaptée à la silhouette de la première dame. Une sobriété élégante, qui évite les excès tout en affirmant une présence. Un choix de couleurs neutres, qui renforce la dignité de l’événement. Une harmonie avec le protocole, car la tenue s’inscrit dans les standards internationaux des cérémonies présidentielles. Et dire qu’elle participe dans le prolongement des couleurs du bicolore national.
Deux couleurs contrastantes, mais qui se complètent parfaitement dans l’imaginaire des Haïtiens. La palette choisie pour confectionner cette a été alimentée par des codes de couleurs partagées dans le langage sacré et l'attractivité correspondances partagées entre la victoire et le sacrifice que l'on associe à la couleur rouge. La gaieté et la royauté sont portées par le bleu. L’esthétique de cette robe contribue à projeter une image de raffinement, de professionnalisme et de respect des codes diplomatiques.
5-Dimensions économiques : un débat sur le coût et la provenance ?
Du 7 février 2017 au 7 février 2026, neuf ans plus tard, comment cette robe aura-t-elle contribué à renforcer le capital économique de la designer ou la production locale ? Quelles sont les retombées économiques de cette robe ? Comment Charlotte Tanis a-t-elle fait école depuis avec robe, pour augmenter son capital social et économique ?
Dommage, que malgré la popularité de cette robe, le marketing culturel manquait terriblement après cette journée historique et esthétique du 7 février 2017, pour rentabiliser au maximum la reproduction de ce modèle dans l'industrie culturelle et de la mode. La tenue de la première dame aurait dû susciter autant des interrogations financières que mobiliser des investissements économiques, et de formuler des stratégies de marketing culturel.
Des questions qu'il faudrait se poser : La robe a-t-elle été conçue localement ou importée ? Une création locale aurait été perçue comme un soutien à l’industrie haïtienne de la mode. Quel était son coût ? Même si aucune information officielle n’a été publiée, le public s’interroge toujours sur l’usage des fonds publics. Quel impact sur l’image économique du pays ? Une tenue élégante peut renforcer l’image d’un pays moderne, mais elle peut aussi être critiquée si elle semble déconnectée de la réalité sociale. Ainsi, la robe devient un objet de débat sur la gestion des ressources et sur la responsabilité symbolique des dirigeants.
6-Dimension médiatique : un phénomène de commentaires et d’interprétations ?
Dans l’ère des réseaux sociaux, chaque détail devient viral. La robe de Martine Moïse n’a pas échappé à cette dynamique. Les médias traditionnels comme les plateformes numériques ont multiplié les analyses, parfois positives, parfois critiques. La tenue est devenue un phénomène médiatique, amplifié par la rapidité de la circulation de l’information.
De nombreuses personnes, des personnalités connues aux anonymes, opinent sur le sujet. C'était l’occasion de comparer la Première dame à d’autres figures internationales, ce qui a renforcé la visibilité de l’événement. Une opportunité pour transformer la robe en sujet de conversation nationale, révélant l’importance de l’image dans la politique contemporaine.
7-Dimension mystique : la symbolique invisible entre la victoire et le sacrifice autour du nombre 7 ?
De nombreuses lectures ou appréciations permettent d'interpréter ou de formuler des corrélations dans le langage de cette robe rouge. En Haïti, la lecture mystique des événements publics est profondément ancrée dans la culture. La robe de la première dame a donc été interprétée sous cet angle par certains observateurs. Cette couleur rouge dominante symbolise la victoire électorale, sociale et politique du 7 février 2017. Pour certains esprits qui cherchent des connexions symboliques, cette couleur rouge pourrait bien traduire ou annoncer également, la représentation du sang coulé quatre ans et cinq mois plus tard le 7 juillet 2021.
Des interprétations qui se divisent entre la couleur qui peut être associée à des forces spirituelles, positives ou protectrices. La sobriété peut être vue comme un signe de prudence ou de sagesse, dans un pays où les symboles sont souvent chargés d’énergie. La tenue peut être perçue comme un rituel de passage, marquant l’entrée dans une nouvelle ère politique. Même si ces lectures ne sont pas officielles, elles font partie du paysage culturel haïtien et influencent la perception collective.
D'une robe, sept lectures, un monument national qu'il faudrait conserver et exposer ?
Déjà neuf ans (7 février 2017-7 février 2026), La robe de la première dame et veuve Martine Moïse, est devenue un objet politique, culturel, symbolique et médiatique, révélateur des tensions, des aspirations et des imaginaires haïtiens. Que deviendra cette robe dans vingt, cinquante ou cent ans ? Pourquoi faudrait-il avoir plus d'informations en dehors de la fiche technique, les mesures, la maquette, la durée de production, les noms des différents techniciens, artisans ou créateurs impliquées, les machines utilisées et les matériels qui composent cette œuvre ?
De façon générale, je me suis autorisée à partager certaines lectures autour de cette œuvre. Dans un pays où l’histoire s’écrit souvent dans les gestes, les images et les symboles, cette robe restera un élément marquant de la mémoire collective. Autant rappeler aux lecteurs et lectrices que la date du 7 février en Haïti, après 40 ans, ne doit pas se limiter exclusivement aux seuls discours, discordes, déboires, débâcles, débats, départs politiques.
Dominique Domerçant
