Nous étions partis de l’Acte d’Indépendance parce que c’est lui que notre mémoire retient naturellement comme le document du 1er janvier 1804.
Mais à bien le lire, l’Acte nous apprend lui-même qu’un discours l’a précédé. Il rapporte que Dessalines, après avoir fait connaître aux généraux ses intentions d’assurer aux indigènes d’Haïti un gouvernement stable, l’avait fait : « par un discours ». Ce discours, nous venons de le lire : c’est la Proclamation.
L’ordre de la journée apparaît alors plus clairement. Dessalines parle d’abord. Il expose ce qui doit être accompli, rassemble, engage. Puis vient l’Acte qui établit et consigne ce qui s’est passé.
À bien le regarder, cet Acte d’Indépendance s’apparente ainsi à un procès-verbal. Il identifie les participants, rappelle l’objet de la réunion, rapporte les intentions de Dessalines, mentionne le discours par lequel il les a exposées, recueille l’adhésion des généraux et consigne leur serment.
Il vient sceller les faits. L’Acte précise également la résolution de rendre le pays indépendant et « de jouir d’une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île »
Dans la société esclavagiste, un esclave pouvait devenir libre par l’affranchissement : sa liberté pouvait lui être accordée par son maître, rachetée ou obtenue par l’un des mécanismes prévus par l’ordre colonial.
Mais ici, personne n’a affranchi ce peuple. Il s’est libéré. Sa liberté n’a pas été accordée. Elle n’a pas été reçue. Elle a été conquise collectivement contre l’ordre qui la lui refusait. Et l’Acte dit à quel prix : « par le sang du peuple ».
Le 1er janvier 1804, il ne s’agit donc plus de demander ou de recevoir la liberté. Elle est acquise. Il s’agit d’en jouir et de la préserver.
La formule de l’Acte confirme ainsi ce que la Proclamation nous avait permis de distinguer : la liberté est celle du peuple ; l’indépendance est celle du pays.
L’Acte d’Indépendance établit la rupture. Mais il ne termine pas la construction. Une fois le peuple libre et le pays indépendant, une question demeure : qui exercera l’autorité politique dans ce pays qui vient de naître ?
Construire l’autorité politique
Le troisième document s’ouvre par une formule nouvelle : « AU NOM DU PEUPLE D’HAÏTI. »
Ce ne sont plus les mots de Dessalines au peuple. Ce sont les généraux et chefs qui prennent la parole. Et ils se présentent désormais comme : « Nous, généraux et chefs des armées de l’île d’Haïti… »
Le déplacement mérite d’être remarqué. L’Armée indigène qui avait conduit le combat appartient désormais au pays indépendant. Ses chefs sont devenus les chefs des armées d’Haïti.
Ces hommes commencent par reconnaître en Dessalines : « le protecteur de la liberté dont jouit le peuple » Le mot est précis : le peuple jouit de sa liberté. Elle est acquise.
Puis vient une formule qui rassemble presque tout ce que les deux premiers documents nous ont permis de distinguer : « Au nom de la liberté, au nom de l’indépendance, au nom du peuple qu’il a rendu heureux, nous le proclamons Gouverneur général, à vie, d’Haïti. »
Liberté. Indépendance. Peuple. Les deux premiers termes ne se répètent pas. La liberté appartient à ce peuple qui l’a conquise. L’indépendance appartient au pays qui vient de rompre avec toute domination étrangère. Et c’est au nom de l’une, de l’autre et du peuple que les généraux établissent maintenant l’autorité appelée à gouverner Haïti.
Dessalines ne se proclame pas lui-même Gouverneur général dans cet acte. Ce sont les généraux et chefs qui le proclament. Ce sont eux qui signent. La Proclamation porte la signature de Dessalines. L’Acte qui établit son autorité politique porte celles des généraux et chefs qui le proclament.
Dans la Proclamation, Dessalines les avait rassemblés, présentés au peuple et s’était engagé avec eux : « Jurons ». Ils avaient juré devant le peuple.
À présent, le mouvement s’inverse : ce sont eux qui accompagnent Dessalines dans le passage du commandement militaire à l’autorité politique. Ils jurent d’obéir aux lois qui émaneront de son autorité, « la seule que nous reconnaîtrons ». Puis ils lui confèrent le droit de faire la paix, faire la guerre et nommer son successeur.
Quelques mots suffisent alors à faire réapparaître, sous la forme de pouvoirs de gouvernement, ce que la Proclamation avait déjà préparé : la relation avec les autres puissances, la défense de l’Indépendance, les lois et la continuité du pouvoir.
L’autorité politique est l’aboutissement institutionnel. Mais la manière de la construire est elle-même stratégique.
Dessalines ne passe pas simplement du titre de Général en chef à celui de Gouverneur général. Entre les deux, il y a le peuple, les généraux, leurs serments, l’Acte d’Indépendance et, enfin, l’acte par lequel les chefs parlent « au nom du peuple d’Haïti » et établissent son autorité.
Les trois documents révèlent alors pleinement leur articulation. Dans la Proclamation, Dessalines parle au peuple. Dans l’Acte d’Indépendance, l’Armée indigène établit et consigne l’Indépendance. Dans l’Acte des Généraux, les généraux et chefs parlent au nom du peuple et établissent l’autorité politique de Dessalines. Ce ne sont pas trois documents simplement juxtaposés. Ils donnent successivement forme à une même démarche.
Dessalines, stratège de la fondation
À ce point de notre lecture, quelque chose apparaît avec plus de netteté. Derrière les paroles, les serments et les actes du 1er janvier, Dessalines ne poursuit pas un seul objectif. Il semble penser simultanément à tout ce qu’il faudra pour que la victoire devienne fondation.
Une stratégie de mémoire, d’abord. Au jour même de la victoire, il rappelle les violences subies, le sang versé, les quatorze années de combat. Non pour retenir le peuple dans ce passé, mais parce que ce passé dit le prix de ce qui vient d’être conquis et ce qu’il ne faudra plus jamais perdre.
Une stratégie de rassemblement, ensuite. « Que ces mots sacrés nous rallient. » L’Indépendance doit devenir ce autour de quoi peuvent se retrouver ceux qui devront désormais vivre dans le même pays.
Une stratégie d’autonomie : « par nous-mêmes et pour nous-mêmes ». Être libres ne suffit plus si d’autres peuvent encore décider pour nous. La rupture avec la France prend ici toute sa portée : le peuple qui a conquis sa liberté entend désormais l’assumer lui-même dans un pays indépendant.
Une stratégie diplomatique, déjà. « Paix à nos voisins », mais avertissement à « tous ceux » qui tenteraient de nous ravir ce qui vient d’être conquis. Haïti ne menace pas le monde ; elle lui fait savoir qu’elle entend être respectée.
Une stratégie de protection, aussi. Dessalines a veillé « comme une sentinelle » ; il remet maintenant au peuple le « dépôt sacré » et lui demande de le conserver. La sentinelle a accompli sa tâche. Le peuple doit devenir gardien.
Une stratégie d’engagement. Il ne suffit pas de proclamer. Il faut engager les hommes. Dessalines jure avec les généraux ; les généraux jurent devant le peuple ; le peuple est appelé à jurer à son tour. Chacun est ainsi placé devant ce qu’il devra désormais assumer.
Et puis une stratégie de durée. « Éterniser », « à jamais », « postérité », « gouvernement stable », consolider par les lois, prévoir même la succession : Dessalines regarde déjà au-delà de la journée qui consacre la victoire. Il pense à ce qui devra lui survivre.
Enfin, l’enchaînement des trois textes révèle une stratégie de construction politique. Dessalines parle au peuple ; l’Acte d’Indépendance établit et consigne ; les généraux et chefs établissent ensuite l’autorité appelée à gouverner le pays. La fondation avance ainsi de la parole à l’engagement, de l’Indépendance à l’organisation du pouvoir.
Stratégie de mémoire. Stratégie de rassemblement. Stratégie d’autonomie. Stratégie diplomatique. Stratégie de protection. Stratégie d’engagement. Stratégie de durée. Stratégie de construction politique. Chacune mériterait que l’on s’y arrête davantage. Chacune pourrait ouvrir une autre conversation avec Dessalines. Mais les retrouver ensemble, dans les textes d’une seule journée, nous permet déjà de voir autre chose : le Général victorieux en train de penser ce qu’il faut pour fonder.
Dessalines a été regardé sous bien des angles : le chef militaire, le libérateur, l’homme de la rupture avec la France, le dirigeant politique, le Gouverneur général, puis l’Empereur. Les textes du 1er janvier eux-mêmes ont été interrogés pour ce qu’ils disent de l’Indépendance, de la liberté, de la violence coloniale, des relations avec les puissances étrangères ou encore de l’autorité nouvelle.
Mais les relire ensemble déplace le regard. Il ne s’agit plus seulement de demander ce que chacun de ces textes proclame ou établit. Il s’agit de regarder ce qu’ils révèlent, ensemble, de la manière dont Dessalines pense le passage de la victoire à la fondation. C’est là que les différentes stratégies que nous venons d’identifier prennent toute leur importance.
Considérées séparément, plusieurs appartiennent déjà aux lectures que l’on peut faire de Dessalines. C’est leur articulation qui fait apparaître autre chose : une pensée stratégique de la fondation. Et peut-être nous invite-t-elle à regarder autrement celui que nous appelons le Fondateur de la Patrie : non seulement comme celui qui a conduit le pays jusqu’à l’Indépendance, mais comme le stratège qui, au moment même où elle est acquise, cherche déjà les moyens de la transformer en fondation.
Alors apparaît peut-être celui que nous étions venus chercher derrière ses titres. Le Général n’a pas seulement conduit la guerre jusqu’à la victoire. Le stratège pense à ce qui vient après la victoire. Et, dans les trois textes du 1er janvier 1804, nous le voyons déjà à l’œuvre. Peut-être est-ce là que le titre de Fondateur de la Patrie prend toute sa profondeur. N’est-ce pas là le geste fondateur : transformer une victoire en pays ?
Chantal Volcy-Céant
