En ce siècle, où l’antiquité semble si lointaine, nous vivons pourtant encore dans l’ombre des cavernes, les cavernes de Platon, symboliquement inversées, où le symbole de la lumière n’est plus connaissance, mais leurre.
Nous osons croire, avec fierté, être éclairés, sans envisager la possibilité que nous sommes aveuglés par l’éclat même de ce qu’on nous montre.
Baignés dans l’illusion optique des fragments de lumière qu’on nous laisse entrevoir, nous nous entre-déchirons comme des barbares, offrant ainsi un magnifique spectacle à l’élite, le metteur en scène invisible et puissant.
Nous répétons, avec orgueil et certitude, les mots qu’il nous a appris. Nous intégrons, non pas sa philosophie de vie, mais son idéologie conformiste, l’excrément de ses bagages à penser, et, hélas, nous en avons fait notre propre système de pensée.
Nous mimons les gestes préfabriqués et suivons les traces du labyrinthe social préalablement tracé.
Pour mieux nous contrôler, nos maîtres nous ont ôté les chaînes des pieds et ligoté chaque millimètre de nos pensées. Et nous, comblés, nous appelons cela liberté. Liberté illusoire, certes, mais nous en sommes tellement reconnaissants !
Quand nous avons faim ou soif, nos Dominus nous offrent sur un plateau le plus démuni d’entre nous comme responsable à blâmer. Et, à l’aube des conséquences des décisions que nous avons nous-mêmes prises, les grands maîtres se jouent encore de notre inconscience, en pointant du doigt : les étrangers.
Et comme il nous faut toujours quelqu’un sur qui déverser nos frustrations, nous restons aveugles à nos chaînes et à nos blessures intérieures.
Et qu’importe qu’ils soient des personnes, avec un cœur, des sentiments ou des droits !
En toute conformité avec ce que disent les grands, et sous le regard que la société nous impose, nous avons les consciences tranquilles : ce sont nos boucs émissaires.
Ainsi avons-nous appris à les marginaliser pour ce qu’ils sont, et à les craindre pour ce qu’ils ne sont pas. Et nos yeux, programmés à ne voir que cela, se remplissent de haine et de désinvolture, des émotions qui nous reviennent, plus tard, sous la forme de nos pires cauchemars.
Toutefois, au fond de ces cavernes où ombres et lumières s’entre-déchirent, où la réalité se déforme ou se travestit, il ne faut que deux infimes choses pour que la lumière reprenne son sens, sa nature et ses droits : un esprit éveillé, demeurant dans la conscience éclairée, et une oreille prête à entendre la vérité, sous sa forme la plus nue, et la plus sanglante. Car celui qui ose voir ne serait-ce qu’un fragment de lumière, la lumière telle qu’elle est, crue, impitoyable, n’a pas besoin d’un maître.
Emmanuella Nev D. GEORGES
