Le vol est presque aussi ancien que l’histoire de l’humanité. Depuis que les sociétés humaines ont créé la propriété, les richesses et les institutions, certains individus ont cherché à s’approprier ce qui ne leur appartenait pas. Mais le vol ne prend pas toujours la forme d’un individu qui entre dans une maison pour prendre un objet. Il peut aussi devenir beaucoup plus sophistiqué : corruption, détournement de fonds publics, fraude, extorsion, pillage des ressources nationales ou utilisation de l’État au profit d’un petit groupe.
L’histoire du monde est remplie d’exemples où la force et le pouvoir ont permis à certains de s’approprier les richesses des autres. Les guerres, les conquêtes et les empires ont souvent été accompagnés du pillage des territoires conquis. Mais avec la naissance des États modernes, une nouvelle forme de protection de la propriété est apparue : la loi, le principe est simple ; ce qui appartient à autrui ne peut pas être pris sans son consentement. Pourtant, une question demeure : que se passe-t-il lorsque celui qui vole est précisément celui qui est chargé de protéger les biens de la collectivité ?
Et lorsque le voleur porte l'uniforme de l'État ? C’est ici que le problème devient beaucoup plus grave. Lorsqu’un citoyen vole un autre citoyen, la victime est identifiable. Mais lorsqu’un responsable public détourne l’argent de l’État, la victime est toute la population. L’argent volé était destiné à construire une école, un hôpital, une route, à payer des enseignants, à fournir de l’eau potable ou à financer un programme social. Le détournement de l’argent public n’est donc pas un simple vol. C’est un vol collectif qui prive des milliers, voire des millions de citoyens de services auxquels ils ont droit.
Que signifiait le vol sous les Duvalier ?
L’histoire des Duvalier montre comment le vol peut devenir un système politique. Sous les régimes de François et Jean-Claude Duvalier, la corruption et l’utilisation des ressources publiques au bénéfice du pouvoir et de ses proches ont été largement documentées. Human Rights Watch rapporte notamment qu’en 1987, la Banque de la République d’Haïti avait conclu qu’il existait suffisamment d’éléments pour établir que Jean-Claude Duvalier avait personnellement dérobé plus de 120 millions de dollars des caisses publiques, tandis que des membres de sa famille et de son gouvernement avaient détourné des centaines de millions supplémentaires.
Le problème dépassait donc la simple cupidité individuelle. Le pouvoir politique, les ressources de l'État et les intérêts privés avaient été profondément imbriqués. Des travaux historiques décrivent également un système dans lequel des revenus provenant d'organismes publics pouvaient être dirigés vers des comptes échappant au contrôle budgétaire normal. Autrement dit, sous le duvaliérisme, le vol pouvait devenir une méthode de gouvernement : contrôler l'État, contrôler ses ressources et utiliser ces ressources pour maintenir le pouvoir.
Que signifiait le vol sous les Lavalas ?
Il serait historiquement malhonnête de présenter la corruption haïtienne comme le monopole d'une seule famille ou d'un seul parti. Des allégations et enquêtes concernant la gestion des fonds publics ont également touché des responsables et des structures liées à Lavalas. Un document de la Banque mondiale rappelle notamment qu'en 2005, l'UCREF avait signalé que plusieurs millions de dollars de fonds publics auraient été détournés par l'intermédiaire d'une société écran vers des organisations liées à Lavalas.
Cela pose une question fondamentale : si un mouvement politique qui prétendait défendre les pauvres reproduit les pratiques de prédation de ceux qu'il combattait, quelle différence reste-t-il entre le discours politique et la réalité du pouvoir ?La réponse devrait être claire : aucune idéologie, aucun parti et aucun leader ne devrait être placé au-dessus de la loi.
Et le PHTK et l'affaire PetroCaribe ?
L’histoire montre également que des personnes riches et puissantes peuvent voler, par cupidité, sentiment d’impunité, désir de domination ou conviction qu’elles peuvent agir sans conséquences. L’affaire PetroCaribe constitue l’un des exemples les plus marquants de cette crise de gouvernance dans l’Haïti contemporaine. Ce programme permettait à Haïti d’acheter du pétrole dans des conditions avantageuses et d’utiliser une partie des ressources ainsi dégagées pour financer des projets de développement. La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif a réalisé plusieurs audits sur la gestion de ces fonds et relevé de nombreuses irrégularités dans leur gestion et leur utilisation, concernant 4,6 milliards de dollars générés entre 2008 et 2018.
Il faut être précis : les 4,6 milliards de dollars ne correspondent pas simplement à une somme que le PHTK aurait personnellement volée ; l’affaire PetroCaribe concerne plusieurs gouvernements et responsables. Mais les irrégularités et allégations de détournement soulèvent une question essentielle : où est passé l’argent destiné au développement d’Haïti ? J’entends souvent qu’en période électorale, il faut choisir un dirigeant parce qu’il est riche. Pourtant, si la richesse suffisait pour bien gouverner, Haïti serait déjà développée sous le PHTK, qui comptait des hommes d’affaires parmi ses dirigeants. La richesse ne garantit ni compétence ni intégrité. Voler l’argent public, c’est voler des écoles, des hôpitaux, des routes, des emplois et, finalement, l’avenir du peuple.
Le véritable problème : l'impunité
Le problème haïtien n'est donc pas seulement que certaines personnes volent. Le problème est que certaines personnes peuvent avoir le sentiment qu'elles peuvent voler sans conséquences. Lorsqu'un enfant voit un adulte voler et être récompensé pour sa proximité avec le pouvoir, il apprend une leçon dangereuse. Lorsqu'un citoyen voit un responsable public s'enrichir alors que la population souffre et que personne ne lui demande des comptes, il peut finir par croire que l'honnêteté est une faiblesse.
Une société ne peut pas fonctionner longtemps sur cette logique. Il faut donc enseigner aux nouvelles générations que l'État n'est pas la propriété de ceux qui le dirigent. Un président n'est pas propriétaire du pays. Un ministre n'est pas propriétaire du ministère. Un parlementaire n'est pas propriétaire du budget public. Un maire n'est pas propriétaire de la commune. Ils ne sont que des dépositaires temporaires d'une responsabilité qui appartient à la nation.
Le vol commence aussi par une crise des valeurs. La pauvreté peut pousser certains à voler pour survivre, mais elle n’explique pas la corruption des plus riches. L’avidité, la puissance, l'immunité, l’impunité et la faiblesse des institutions jouent également un rôle. La lutte contre le vol doit donc commencer dans la famille, à l’école et dans la société.Dès l’enfance, il faut apprendre à respecter ce qui appartient aux autres. Cette valeur doit s’appliquer aussi aux biens publics et aux ressources de l’État. Voler l’argent public, c’est priver la collectivité d’écoles, d’hôpitaux et de services essentiels. Respecter le bien d’autrui, c’est donc aussi respecter l’avenir de toute une société.
Après des décennies de dictatures, de gouvernements, de transitions politiques et de changements de partis, la question n'est plus de savoir quel camp politique est naturellement honnête. La véritable question est beaucoup plus importante : Comment construire un système dans lequel personne; président, ministre, parlementaire, fonctionnaire, entrepreneur ou simple citoyen, ne puisse considérer le bien public comme sa propriété personnelle ?
Parce qu'une nation ne se détruit pas seulement lorsque ses citoyens volent. Elle se détruit lorsque le vol devient normal, lorsque la corruption devient une stratégie, lorsque l'impunité devient une institution et lorsque la population finit par ne plus croire que l'honnêteté peut changer son destin. Le véritable combat d'Haïti ne devrait donc pas être uniquement celui contre la pauvreté. Il doit aussi être celui contre la culture de l'impunité, du détournement et de l'appropriation du bien collectif.
Car finalement, voler l'État, c'est voler le peuple. Et voler le peuple, c'est voler l'avenir.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
