Par Jérôme Paul Eddy Lacoste
Les habitants de la ville de Port-au-Prince qui sont d’un certain âge ou qui ont eu leur enfance et / ou adolescence dans cette ville se rappellent, avec une certaine nostalgie, d’une certaine période au cours de laquelle cette ville était propre, très propre. Une période qui semblait être révolue au cours de laquelle nos édiles assumaient leurs responsabilités en matière de propreté, de sécurité, de bien-être et de prestige de la Cité. L’écrivain Charles Dupuy, dans l’une de ses publications de la série « Le coin de l’histoire » nous contait l’anecdote suivant laquelle le Président Stenio Vincent, en visite dans la ville du Cap-Haitien, s’était fait observer par le Maire de cette ville historique, en l’occurrence M. Nemours Auguste, pour avoir laissé tomber un morceau de papier par terre. Le Maire de la ville du Cap d’alors, M. Nemours Auguste, avec toute la politesse requise en telle matière, avait fait savoir au Président Vincent, que dans la ville du Cap-Haitien, on ne jette pas des bouts de papier par terre. Et le Président d’obtempérer en faisant ramasser le morceau de papier par sa suite pour le mettre à la poubelle.
Jusqu’au début des années 1980, Port-au-Prince présentait l’aspect d’une ville propre, ordonnée, avec des services de voirie réguliers pour le balayage des rues, l’enlèvement des détritus et le maintien des places publiques. La ville était éclairée de façon complète et continue des cinq heures du soir par le bais de lampes électriques énormes et de très forte luminosité. La Compagnie Electricité d’Haïti (EDH) assurait sa fonction d’éclairage de la ville. Pour sa part la Compagnie de Télécommunications TELECO avait placé dans des coins de rue, des cabines publiques de couleur bleue pour les appels payant. Durant cette période, la Mairie de Port-au-Prince disposait d’une flotte de plus d’une trentaine de camions et de bennes pour l’enlèvement des poubelles à des heures régulières. Les moins jeunes se rappellent encore que les camions de la Mairie passaient régulièrement trois fois par jour dans chaque quartier. Un employé de la Mairie avait alors en main une grande cloche qu’il sonnait pour avertir les résidents du passage du camion de la Mairie pour que ceux-ci puissent y apporter leurs ordures restantes. Souventes fois, il n’y en avait plus. Dans chaque carrefour, à côte des poubelles de couleur verte, il y avait des fûts métalliques peints en rouge avec un écriteau en blanc : « Aidez-nous à maintenir la ville propre ».
Dans les autres villes du pays, les édiles assumaient leurs responsabilités de façon exemplaire. Les Rivartibonitiens d’un certain âge se rappellent encore les actions déterminantes des Maires Laborde Cadet, Ernest Jean-Marie, Franck Delva, Louisné Legrand, Marcel Grand-Pierre, Bertrand Célestin, André Chrysostome qui ont su maintenir en parfait état de propreté la ville de Petite-Rivière de l’Artibonite. A Port-au-Prince, alors élève au Lycée Toussaint Louverture de la rue Saint-Honoré, en face de la Place Saint-Anne, je me rappelle encore des lauriers roses bien entretenus de cette place mythique, lauriers qui devraient inspirer le poète Jean-Claude Martineau pour le texte de sa chanson consacrée a la grande Lumane Casimir…
La ville était propre. Les magasins du centre-ville avaient leurs horaires de fonctionnement et les marchands du secteur informel n’encombraient pas les trottoirs et les chaussées. Les feux de signalisation routière fonctionnaient aux grands carrefours et les rues, ruelles, artères et impasses étaient indiquées par des écriteaux en blanc sur fond vert. Les places publiques étaient entretenues. Dans l’ensemble, avec sa propreté, son éclairage, son Bicentenaire et son Champ de Mars, ses hôtels, ses places publiques, ses monuments et lieux d’attraction, Port-au-Prince était une ville où il faisait bon de vivre. Le groupe musical Les Frères Déjean de Pétion-Ville, dans la composition Léogane chantée par le célèbre artiste M. Yvon Louissaint, avait présenté les charmes et édifices emblématique de Port-au-Prince durant cette période. Le groupe musical Les Ambassadeurs de Delmas des Frères Ménélas devraient plus tard consacrer une chanson inoubliable à Port-au-Prince. Bref, des souvenirs qui font rêver…. D’autres villes du pays se caractérisaient par leur propreté proverbiale comme le Cap-Haitien en une certaine époque, la ville de Fort-Liberté, la ville de Dame-Marie avec sa tradition de parterres de fleurs devant les maisons, la ville de Port-Salut, la ville de Jacmel avec son architecture spéciale, sa fameuse Bibliothèque municipale et son carnaval original, la ville de Camp-Perrin avec ses réserves écologiques et sites naturels…. Comme le faisait remarquer le grand dramaturge radiophonique M. Maurice A. Sixto, nous n’étions pas alors riches. Mais, l’on se connaissait d’un quartier à l’autre et nous avions pu vivre dans la propreté, le respect et la dignité.
Mais le temps, ce grand demiurge, s’était écoulé et pas à notre avantage. Tempus fugit… disaient nos anciens Romains….Beaucoup de choses ont connu de nombreuses et déterminantes transformations. Durant ces quatre dernières décennies, il y a eu une succession de crises politiques aigües conduisant à une situation d’instabilité permanente et d’insécurité chronique. On a eu des coups d’Etat sanglants en série, des incendies criminels, des massacres de population civile, des meurtres de Président, d’hommes et de femmes politiques, de journalistes célèbres, de constitution de groupes paramilitaires armés, de destruction systématique des infrastructures et des biens publics. Et au-dessus de tout, il y a le fléau du kidnapping. Les familles haïtiennes n’en peuvent vraiment plus. Des acteurs politiques complètement irrationnels ont investi le champ public et entretiennent ces crises politiques en cascade. Ils sont, somme toute, incapables de s’entendre sur un agenda sociopolitique minimal comme l’ont pu faire les secteurs politiques dominicains tout près de nous par exemple au début des années 1990. Comme conséquence, nous avons toute une génération de jeunes qui n’ont connu toute leur vie que crise, instabilité et insécurité permanente. Ce qui est très grave et ne semble attirer l’attention de personne.
La journée du 12 janvier 2010 a été une journée terrible. A deux de l’après-midi, à l’angle des rues Capois et La Fleur-du-Chêne, il y a eu l’assassinat du Professeur Jn. Anil Louis Juste. Trois heures plus tard, ce fut le terrible séisme qui a pratiquement détruit tout le centre commercial de Port-au-Prince et d’autres quartiers résidentiels de cette ville. Le chiffre de trois cents mille morts a été avancé par les autorités publiques. Des édifices symboliques comme le Palais National, le Palais Législatif, le Palais de Justice, la Cathédrale de Port-au-Prince, des universités, des lycées, collèges et centres professionnels ont été détruits avec un lourd bilan de pertes en vies humaines. Nous avons en mémoire les morts tragiques du Professeur-Géographe Georges Anglade et de son épouse Mireille Neptune-Anglade, de l’analyste des relations internationales Murray Lustin-Junior, de l’Archevêque de Port-au-Prince Monseigneur Joseph-Serge Miot, du Doyen et du Vice-Doyen de la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) M. Pierre Vernet et M. Wesner Mérant, des professeurs Hubert de Ronceray, Jean Rosier Descardes, Jean Guercy Antoine, Serge Petit-Frère, la spécialiste des relations haïtiano-domincaines Nicole Grégoire, la formatrice de formateurs en Géosciences Gina Porcena et les militantes féministes Anne-Marie Coriolan, Magalie Marcelin et Myriam Merlet. En dépit du vaste mouvement de solidarité observé au niveau mondial pour venir en aide aux victimes du séisme, les promesses d’aide à la reconstruction de la ville de Port-au-Prince et de ses infrastructures se font toujours attendre avec de graves soupçons de corruption et de détournements de fonds.
Entretemps, avec le laxisme de dirigeants complétement irresponsables, des armes avaient commencé à circuler massivement dans le pays et il se constituait, au fur et à mesure, des groupes armés sous l’obédience de nombreux politiciens. Les actions de ces groupes armés ont pris de l’ampleur, ceux-ci devenant de plus en plus autonomes. De nos jours, ils contrôlent des communes entières, des quartiers entiers, ayant pratiquement chassé les autorités locales. Nous assistons à un nouveau effondrement de l’Etat haïtien comme celui de la fin du XIXème siècle étudié par le professeur Sauveur Pierre Etienne dans son ouvrage L’énigme haïtienne : échec de l’Etat moderne en Haïti paru en 2007. Il faudrait ici bien réfléchir sur ce qui est advenu au pays…Des populations abandonnées et traumatisées se réfugient dans des abris provisoires, se dirigent vers des camps de refugies et Haïti commençait à connaitre ses nouveaux déplacés internes comme catégorie spécifique vulnérable. Une véritable tragédie quand on connait les conditions de vie et de survie de ces populations, particulièrement des jeunes filles et des enfants, dans ces camps de déplacés fonctionnant en grande partie à l’air libre.
Avec les années, avec les crises politiques à répétition, la Mairie de Port-au-Prince et les Mairies de nombreuses régions du pays ont connu un long processus de dépérissement et même de désinstitutionalisation. De nombreux services n’existent que sur le papier. La Mairie de Port-au-Prince a connu de longues périodes de dysfonctionnement. Les services municipaux en pâtissaient énormément. Les immondices s’accumulaient dans les rues et obstruaient les grandes artères et voies de circulation. Des arbres géants poussaient au milieu des chaussées. Les animaux domestiques et le menu bétail vaquaient librement à travers les rues. Port-au-Prince donnait l’aspect d’une ville complétement abandonnée. Où sont les responsables ? Où sont les édiles ? Justement. Dans sa livraison du 19 juillet 2026 la publication en ligne Gazette d’Haïti, nous apprend que « la Mairie de Port-au-Prince annonce au grand public la réouverture de la décharge de Truitier. Elle en a profité pour confirmer la reprise du ramassage des ordures dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince ». Selon la même source documentaire, « l'administration communale de Port-au-Prince porte à la connaissance du public en général et des habitants de la commune plus précisément que, la situation de la décharge de Truitier est résolue. De ce fait, le service de ramassage des déchets reprendra comme à l’accoutumée ». Pour une bonne nouvelle concernant les résidents de la ville de Port-au-Prince qui vit les malheurs que nous savons, c’en était vraiment une.
En effet, depuis quelques jours, nous avons pu remarquer que des poubelles de couleur verte sont placées dans les quartiers de Bourdon, de Turgeau, de Pacot, de Bois-Verna, de Lalue avec l’effigie de la Mairie de Port-au-Prince. Il s’agit bien d’une bonne, très bonne initiative. La ville de Port-au-Prince, depuis les initiatives de la Banque de la République d’Haïti (BRH) qui avait placé, de concert avec la Mairie de Port-au-Prince, des poubelles métalliques dans des points stratégiques de la ville durant les années 2010, n’avait point connu de pose de poubelles. Une ville de plusieurs millions d’habitants fonctionnant pendant plus de quinze années sans poubelles ! Et comme conséquence première, les résidents jetaient tout simplement leurs immondices dans les rues entrainant l’insalubrité permanente et de grands risques pour la santé de la population. Tout esprit soucieux du progrès de la ville, en dépit des conditions tragiques que nous vivons tous, ne peut que se réjouir en voyant ces poubelles vertes, symboles d’un certain retour de la municipalité de Port-au-Prince au niveau de ses services de base.
Mais dans le cadre global de la gestion des grands espaces urbains avec de forte densité de population, placer des poubelles en certains points bien déterminés ne suffit pas. C’est bien entendu un premier pas qui a certes toute son importance. Néanmoins, la suite logique implique toute une chaine d’activités, de compétences logistiques, de ressources disponibles et de responsabilités assumées. S’il n’y a pas toute cette logistique pour l’enlèvement des poubelles selon des heures régulières, nous risquons de nous retrouver avec l’effet inverse. C’est-à-dire, l’on pourrait avoir, sur de longues distances, des caravanes de poubelles remplies de détritus se déversant sur les trottoirs et chaussées. Ce qui ne serait point une bonne image pour les autorités municipales de Port-au-Prince et pour la ville elle-même...
D’abord, il faut toute une planification, une flotte de camions bennes, de la gazoline et un horaire régulier d’enlèvement des poubelles. Dans certaines municipalités de l’Amérique latine et de la Caraïbe, les poubelles sont enlevées trois fois par jour. Il y a même, dès la collecte, une nette et stricte séparation entre les résidus de verre et ceux de métal, entre les résidus de plastic, ceux de carton et ceux provenant des déchets organiques. Ce qui facilite amplement leur processus de traitement au sein des centres de recyclage. L’économiste M. Webster Pierre a été Ministre de l’Environnement sous la Présidence de M. René Préval. Son administration a été marquée par un ensemble de pertinentes mesures concernant la propreté et la protection de l’environnement. Parmi ces mesures, nous pouvons rappeler l’obligation qui était faite alors aux camions transportant le sable de ne pas circuler aux premières heures du jour et de recouvrir d’une bâche leur cargaison. Chaque véhicule de transport public était tenu de posséder une boite de carton ou un récipient quelconque faisant office de poubelles intérieures et les passagers étaient tenus d’y déposer leurs déchets. D’autres mesures concernant le plastic et les déchets solides avaient été adoptées. Au départ de M. Webster Pierre du Ministère de l’environnement, ces mesures ont été abandonnées par les responsables et avec les laxismes que l’on connait. Il convient de remettre les initiatives du Dr. Webster Pierre en vigueur. Ce, dans un cadre intra-institutionnel impliquant la Mairie de Port-au-Prince, les autres Mairies de la zone métropolitaine, le Ministère de l’Environnement, le Ministère des Travaux Publics des Transports et des Communications (MTPC) et le Service National de Gestion des Résidus Solides (SNGRS). Ce, avec des moyens appropriés. Ensuite, il faut un strict horaire d’enlèvement des poubelles, des aires de déversement et de recyclage, ainsi que de l’essence et des chauffeurs expérimentés. Avec tout cela, nous pourrons commencer à avoir une zone métropolitaine dégagée des immondices et de l’anarchie. Je ne connais pas les membres de l’actuel cartel municipal de Port-au-Prince. Mais en tant que citoyen, je souhaiterais vivement leur succès pour une Port-au-Prince propre et apaisée. Ainsi, le placement des poubelles par la Mairie de Port-au-Prince est une bonne initiative, mais…
Jérôme Paul Eddy Lacoste, Responsable de Recherche de la Faculté des Sciences Humaines
Université d’Etat d’Haïti, Aout 2026
Légende : L’actuel cartel municipal ayant la charge de la ville de Port-au-Prince. De gauche à droite : Monsieur Yves André Salomon, Madame Esther Cinéaste et Monsieur Dorothé Ignace Morel : Une mission titanesque. Source : www.lemidiinfo.com
[1] Responsable de recherché de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti.
