Une nation crucifiée entre promesses vides et souffrance sans fin
Pierre Richard Raymond
Le 20 août 2026
Ces ossements peuvent-ils revivre?
« Fils de l'homme, ces ossements pourront-ils revivre ? » Ézéchiel entendait la question impossible au cœur d'une vallée d'ossements desséchés. Cette vallée, aujourd'hui, c'est Haïti, 90 % de la capitale sous contrôle des gangs, une emprise qui s'étend désormais vers le Centre et l'Artibonite comme un mal qu'aucune feuille de route n'est parvenue à exorciser. On nous demande, encore, de croire. Mais la foi sans les œuvres est morte, et les œuvres qu'on nous a montrées n'ont produit que des tombes.
Un massacre à chaque saison
Entre mars 2025 et janvier 2026, au moins 5 519 personnes ont été tuées et 2 608 blessées, gangs, opérations sécuritaires de l'État et brigades d'autodéfense formant une trinité impie où c'est toujours le Haïtien ordinaire qui saigne trois fois. Les tueries ne se sont pas arrêtées depuis : 613 morts supplémentaires entre mars et juillet dans deux quartiers seulement, 18 000 personnes chassées de chez elles sur cette seule période. Les observateurs des droits humains ont déjà recensé dix massacres cette année plus de 2 000 vies fauchées dans l'Artibonite, à Kenscoff et dans le Plateau Central. Et le ciel lui-même est devenu instrument de mort : les frappes de drones ont tué plus de 1 200 personnes, dont une soixantaine d'enfants et de civils qui ne portaient ni arme ni camp.
La gouvernance comme absence
Il n'y a pas de berger ici seulement un conseil rotatif qui a gouverné par sigle et s'est éteint sans laisser d'ordre derrière lui, et une nouvelle Force de Suppression des Gangs qui arrive avec ses véhicules blindés pour accomplir ce que la MSS, le BINUH et la MINUSTAH n'ont pu accomplir avant elle. Ce n'est pas de la gouvernance, c'est une souveraineté sous-traitée, une nation administrée par communiqués de presse pendant que ses propres institutions restent creuses.
La diaspora des damnés
Plus de 1,4 million d'Haïtiens sont déplacés à l'intérieur de leur propre pays un exode sans Canaan, où ne s'élève que la fumée de leurs anciens quartiers. Plus de 110 000 autres ont été expulsés vers cet enfer depuis janvier. Près de la moitié de la nation souffre de la faim ; la famine a été confirmée jusque dans les camps eux-mêmes. C'est le corps d'une nation, dispensé.
L'idole du scrutin
Et voici qu'on nous tend une nouvelle idole d'or : des élections, orchestrées cette fois encore selon la même chorégraphie qui a couronné chaque dirigeant qu'Haïti a « choisi » depuis une génération. Ce n'est pas la première fois qu'Haïti est poussée aux urnes sous tutelle étrangère c'est un rituel. En 2010, au milieu des décombres d'un séisme qui avait tué un quart de million de personnes, la communauté internationale a tout de même exigé la tenue d'élections ; le scrutin qui en résulta, entaché d'irrégularités, porta au pouvoir Michel Martelly; un résultat que beaucoup d'Haïtiens attribuent à la main de Washington et à l'influence de la Fondation Clinton, soucieuses de s'assurer un partenaire docile dans l'économie de la reconstruction. Martelly désigna ensuite lui-même son successeur, Jovenel Moïse, au terme d'un scrutin si vide de sens que seuls 21 % des électeurs inscrits y participèrent, ce qui mina gravement sa légitimité.
Lorsque Moïse fut assassiné en 2021, ce n'est pas le peuple haïtien qui choisit la suite ce fut un cercle restreint d'ambassadeurs. Sous la pression conjuguée des États-Unis, du Canada, de la France, de l'Union européenne et des autres membres du Core Group, Ariel Henry, neurochirurgien et ancien ministre de l'Intérieur sous Martelly, devint Premier ministre un homme que beaucoup d'Haïtiens refusèrent de reconnaître comme légitime. Même l'actuel PM aujourd'hui arrivait à échéance, fut mis en place à la faveur de Didier Fils-Aimé avec l'appui de la CARICOM et du fameux Core Group, les acteurs diplomatiques que sont les États-Unis, le Canada, la France, les Nations Unies et l'Organisation des États américains. Des Haïtiens présents en apparence, des étrangers tenant la plume en réalité. Un ancien envoyé spécial américain a lui-même reconnu que ce Core Group avait fait primer la stabilité du pays sur la volonté populaire haïtienne, l'accusant d'ingérence antidémocratique dans les affaires intérieures d'Haïti.
Aujourd'hui, le même schéma revient, drapé dans le langage de l'urgence. Quatre-vingt-cinq pour cent des bureaux de vote « identifiés », nous dit-on, soixante-cinq millions de dollars « sécurisés » pendant que les groupes armés resserrent leur emprise sur les routes menant à ces mêmes bureaux, et que les mêmes architectes étrangers qui ont adoubé Henry, qui ont béni Martelly, qui gouvernent ce pays par comité depuis quinze ans, décident une fois de plus de la forme et du calendrier du « choix » haïtien. Ce n'est pas la démocratie restaurée. C'est la même main qui redessine le même bulletin, confiante que le monde appellera cela une libération.
Le verdict
Nous sommes fatigués comme le fut Job — assis dans la cendre, attendant des consolateurs qui nous expliquent que notre souffrance est inscrite à l'ordre du jour de la prochaine session du Conseil de sécurité. Ézéchiel ne répondit pas lui-même à la question de Dieu ; il dit seulement : « Seigneur Éternel, tu le sais. » Si les ossements d'Haïti doivent revivre, ce ne sera pas parce qu'un conseil étranger aura enfin rédigé le bon décret à notre place. Ce sera parce qu'un peuple affamé, déplacé et trahi refuse, une fois de plus, de laisser d'autres choisir sa résurrection à sa place.
Haïti n'est pas morte. Elle est mise à l'épreuve. Et elle a enterré assez de présidents imposés pour connaître la différence entre une élection et un couronnement.
