Par Baltazar ATANGANA | Expert genre et développement
Le 7 février 2026, le Conseil présidentiel de transition haïtien a formellement rendu les clés du pouvoir exécutif au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Vingt-deux mois de transition s'achevaient sans que le pays ait tenu une seule élection, sans que l'insécurité ait reculé d'un pouce, et sans que la composition genrée du pouvoir ait changé d'une virgule. Cette dernière réalité mérite qu'on s'y arrête.
Le CPT avait sept membres votants. Tous des hommes
Quand le CPT a prêté serment en avril 2024, le compte était vite fait. Sept membres votants, tous des hommes. Régine Abraham, seule femme présente, siégeait à titre d'observatrice, sans voix délibérative. La candidate pressentie pour occuper un siège à part entière, l'ambassadrice Dominique Dupuy, avait jeté l'éponge quelques semaines plus tôt après avoir reçu des menaces de mort. Elle avait été remplacée par un homme, Smith Augustin. Personne n'a été inquiété pour ces menaces. Aucune enquête n'a été ouverte.
Ce silence institutionnel n'est pas anodin. Il signale que la violence faite aux femmes candidates fonctionne en Haïti comme un mécanisme de régulation de l'accès au pouvoir — un filtre informel que les textes de loi ne contrarient pas, faute de sanctions réelles. The New Humanitarian l'avait relevé dès septembre 2024 en soulignant qu'aucune femme n'avait été convoquée pour les entretiens de sélection au poste de Premier ministre, et que les noms circulant pour le Conseil électoral provisoire étaient quasi exclusivement masculins.
Même quand des femmes ont finalement été intégrées au gouvernement de transition, après des pressions des organisations de droits humains, elles ne s'accompagnaient d'aucun engagement visible à promouvoir les droits des femmes — selon la même source. La forme avait été respectée ; le fond, ignoré.
Treize ans que la Constitution exige 30 % de femmes. Treize ans d'impunité
La Constitution haïtienne amendée en 2011 est pourtant explicite. Son article 17-1 reconnaît un quota d'au moins 30 % de femmes à tous les niveaux de la vie nationale, notamment dans les services publics. Ce texte a treize ans. Son bilan est édifiant.
Sous Evans Paul (2015-2016), la proportion de femmes parmi les hauts fonctionnaires nommés atteignait à peine 17 %. Sous Enex Jean-Charles l'année suivante, moins de 19 %. La seule administration qui a frôlé le seuil constitutionnel reste, paradoxalement, celle de Martelly-Lamothe avec 30,71 % — une performance que personne n'a eu l'ambition de reproduire depuis. Au parlement, la 50e législature de 2016 ne comptait que 2,7 % de femmes à l'Assemblée nationale, selon la Stratégie genre du PNUD Haïti 2025-2028. Depuis janvier 2020, il n'y a plus de parlement du tout.
Dans les collectivités territoriales, le tableau n'est guère plus reluisant. Selon le PNUD, on dénombrait seulement 12 femmes mairesses principales sur l'ensemble du territoire, et aucune femme ne siégeait au Conseil supérieur du Pouvoir judiciaire. La Police nationale haïtienne comptait 11,7 % de femmes dans ses rangs. Ces institutions ne sont pas des détails — elles sont l'ossature de tout État qui fonctionne.
Ce que révèle un budget de 0,1 %
Les arbitrages budgétaires sont souvent plus révélateurs que les discours officiels. Le Ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes (MCFDF) ne reçoit que 0,1 % du budget national haïtien. C'est le chiffre qu'un cadre politique signé par plus de 140 organisations féministes haïtiennes a rendu public en 2024 pour dénoncer les défaillances du CPT. Dans un pays où les femmes composent la majorité de la population active informelle et absorbent l'essentiel des chocs de la crise, ce chiffre ressemble davantage à une décision politique qu'à un oubli comptable.
La Direction du Trésor français notait dans son analyse de conjoncture haïtienne que le budget 2025 avait tout de même intégré une augmentation de 30 % du budget du Ministère des Affaires féminines pour le porter à 150 millions de gourdes — et un projet de soutien à l'entrepreneuriat féminin doté de 75 millions de gourdes. Ce sont des signaux positifs, mais ils interviennent dans un contexte où les femmes subissent un taux de chômage de 19 % contre 12,7 % pour les hommes, et où trois quarts d'entre elles survivent dans le secteur informel, sans protection sociale d'aucune sorte.
Présentes dans la salle, absentes des décisions
Il serait pourtant inexact de réduire le problème à un simple déficit de chiffres. Même lorsqu'elles accèdent aux instances de décision, les femmes haïtiennes se retrouvent fréquemment confinées aux ministères dits sociaux — éducation, santé, condition féminine — tandis que les portefeuilles stratégiques (finances, intérieur, justice, planification) demeurent une chasse gardée masculine. Profil Ayiti le formule avec une précision utile en septembre 2025 : la sélection porte sur la représentation, pas sur l'orientation politique. On nomme une femme pour cocher une case, pas pour faire avancer un agenda.
Ce glissement du quota comme levier vers le quota comme cosmétique est documenté dans plusieurs contextes caribéens et africains. En Haïti, il prend une forme particulièrement nette parce qu'aucun mécanisme contraignant ne porte sur la nature des postes alloués, seulement sur leur nombre. International IDEA le signale dans son guide d'application du quota de genre en Haïti : sans obligation de répartition intersectorielle, la parité reste un affichage.
Le décret électoral de 2015 avait prévu des incitations concrètes — une réduction de 40 % sur les frais d'inscription pour les partis présentant 30 % de femmes candidates. Ces dispositions, comme le rappelle l'ancienne titulaire du MCFDF Marie Denise Claude, n'ont jamais été appliquées. Aucun suivi, aucune sanction. Le mécanisme dort dans les textes.
La résolution 1325 a vingt-cinq ans. En Haïti, elle n'a pas atterri.
L'Institut américain pour la paix (USIP) avait publié en octobre 2024 une analyse de Danielle Saint-Lot, ancienne ministre haïtienne et cofondatrice de Femmes en Démocratie, qui ne laissait aucune ambiguïté : les femmes haïtiennes étaient sous-représentées à tous les niveaux du processus de transition, et elles ne devaient pas se contenter d'une inclusion symbolique. La CARICOM, qui a supervisé les négociations ayant abouti à la création du CPT, n'avait pourtant imposé aucun plancher de représentation féminine. Les États-Unis ont qualifié l'installation du CPT d'étape « cruciale » sans commenter sa composition.
Ce décalage entre la production normative internationale — la résolution 1325 du Conseil de sécurité sur les femmes, la paix et la sécurité existe depuis 2000 — et les pratiques effectives de soutien aux transitions est l'une des contradictions les plus durables de l'architecture internationale de gestion des crises. En Haïti, elle prend une forme presque caricaturale. On cite les textes. On valide les processus. On finance les structures. Et on ne conditionne rien.
Un pacte signé, une formule familière, une échéance électorale qui approche
À l'approche du 7 février 2026, la plateforme Fanm Angaje Pou Ayiti, qui fédère plus d'une cinquantaine d'organisations féminines, avait durci le ton. Elle avait annoncé qu'elle boycotterait toute concertation politique excluant les femmes, et sa coordonnatrice générale Marjory Michel avait dénoncé une gouvernance provisoire dominée par des cercles restreints ayant démontré leurs limites. La Coalition des Femmes Leaders en Région, dans une déclaration commune du 17 février 2026, avait rappelé que les femmes portaient le poids d'un effondrement qui affecte à la fois le tissu social et les solidarités traditionnelles — et que la gouvernance haïtienne persistait à les ignorer.
Le 23 février 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a présenté officiellement le Pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections. Sur la question du genre, le texte engage le Premier ministre à former un cabinet composé de femmes et d'hommes choisis sur la base de critères de compétence, d'objectivité et d'éthique. La formulation est prudente — et familière. On l'a lue sous des formes voisines dans trois accords précédents depuis l'assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021. Comme le relève Karibinfo, un seul des quatre accords signés depuis 2021 a jusqu'ici été respecté — le partage des postes gouvernementaux.
Les élections législatives, annoncées pour août 2026 selon Le Rubicon, représentent la prochaine fenêtre critique. Un projet de réforme constitutionnelle prévoit 35 % de sièges réservés aux femmes à la Chambre basse — mais ce texte doit encore survivre à un processus de révision historiquement dominé par ceux qui ont le moins intérêt à sa mise en œuvre. Et la question du financement des campagnes, de la protection des candidates contre les violences électorales, et de la culture des partis qui relèguent les femmes aux positions inéligibles reste entière.
Législatives d’aout 2026 : le test grandeur nature…
Les élections législatives annoncées pour août 2026 seront un test grandeur nature. Pas pour les partis, pas pour le Conseil électoral provisoire, pas pour la communauté internationale qui observera avec ses indicateurs habituels. Pour les femmes haïtiennes qui veulent se porter candidates dans des circonscriptions où les listes sont confectionnées la nuit, dans des arrière-salles sans elles. L'article 17-1 existera toujours en août 2026. Le décret électoral de 2015 avec sa réduction de 40 % sur les frais d'inscription dormira toujours dans les textes. Et Dominique Dupuy, elle, se souviendra encore des menaces reçues. La vraie question n'est pas de savoir si les femmes seront sur les listes. C'est de savoir si quelqu'un, cette fois, sera sanctionné quand elles n'y seront pas.
Baltazar ATANGANA
noahatango@yahoo.ca
