Même quand je n’ai rien à dire, je le dis clairement, non pas par le silence mais par les mots.
C’est pourquoi je lis avec un fort intérêt l’édito de F. Duval du 11 février 2026 « Haïti-USA, les choses sont clairement dites » et celui de Henry P. Wooster, chargé d’affaires des USA en Ayiti, « Haïti 2026 : Priorités en matière de sécurité et d'aide étrangère ». Cela m’a interpellé sur deux fronts : a) les objectifs du plan américain pour Ayiti, dévoilés par Paul Altidor en 2013 comme l’a surligné F. Duval, pour comprendre alors la déclaration de Henry P. Wooster; b) le cheminement du protectorat américain en Ayiti soutenu par des discours et le droit international public.
Le silence de Port-au-Prince n’est pas une absence de bruit, mais une abdication de parole. Alors que les rues de la capitale ayitienne s’enfoncent dans une incertitude crépusculaire. La sentence est tombée non pas du Palais National — dont les murs ne renvoient plus que l’écho de leur propre décrépitude — mais des lambris dorés du Sénat américain. Le 10 février 2026, Henry P. Wooster, chargé d’affaires des États-Unis, a levé le voile sur le dessein de Washington.
Qui dit quoi ? La question brûle les lèvres d’une population laissée pour compte. Sous ce hangar de honte et d’ombres diplomatiques, l’instance qui a « mis au courant » le peuple ayitien de l’imminence d’un déploiement militaire n’est autre qu’une puissance étrangère. En Hayti, l’État semble être devenu une chambre d’écho, une structure de résonance qui ne fait que traduire, avec un retard coupable, les oukases venus du Nord.
Le droit international, ce bel édifice de papier doré, repose sur un pilier central : la souveraineté. Et pour qui alors ? La Convention de Vienne de 1961 (18 avril) sur les relations diplomatiques prévoit, en son article 41, que les diplomates ont le devoir de ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures de l'État accréditaire. Que vit-on depuis 1991 en Ayiti ? En revanche, quand Henry P. Wooster définit l'objectif américain comme l'assurance d'une « stabilité minimale » pour éviter « l'immigration clandestine massive », nous ne sommes plus dans la diplomatie de salon, mais dans l'ingénierie de survie géopolitique.
Le rapport des États, théoriquement régi par l'égalité souveraine (Article 2 de la Charte des Nations Unies), se transpose ici en une relation de tutorat de fait appuyant sur les discours de J. Monroe de 1823, de F. Roosevelt de 1933 et de H. Truman 1945. Quand le diplomate américain parle de « politiciens non élus et irresponsables », il ne fait pas que décrire une réalité ; mais aussi, il dresse un acte de décès de la classe politique locale. Le droit international devient alors un paravent d’en bas-large : où l’on invoque une « coalition sous l'égide des Nations unies » pour donner une patine de légalité à une nécessité sécuritaire dictée par les intérêts de sécurité nationale de Washington.
Le texte de Wooster, intitulé « Haïti 2026 : Priorités en matière de sécurité et d'aide étrangère », est un chef-d’œuvre de clarté chirurgicale dans la salle d’opération de l’insécurité. Le champ lexical est celui de la prophylaxie politique des hommes à double visage accusés d’engendrer : « effondrement », « menaces terroristes », « instabilité », « contrer les facteurs de stabilisation ». Ayiti n'est plus traitée comme une nation partenaire, mais comme un foyer infectieux qu'il faut contenir pour qu'il n'exporte pas son « instabilité » vers les côtes de la Floride.
L'expression « stabilité minimale » est sans doute la plus révélatrice. Elle signe la mort de l'ambition démocratisante pour ne conserver que la fonction de " zone tampon ". Les États-Unis ne cherchent pas l'épanouissement d'Hayti, mais ils cherchent l'étanchéité de leurs frontières. C’est une diplomatie du garde-fou. On le répète depuis toujours.
Alors L'État ayitien est-il devenu un simple bureau de liaison des décisions du Département d'État ? Ou alors, peut-on encore parler de souveraineté lorsque l'agenda sécuritaire d'une nation est dicté par le calendrier budgétaire d'un Sénat étranger ? Ou du moins, la « stabilité minimale » promise n'est-elle pas, en réalité, le linceul de notre autonomie nationale ? Mezanmi jusqu'à quand la population ayitienne devra-t-elle apprendre son propre destin par voie de presse internationale ?
Il y a treize ans, Paul Altidor tentait déjà de prévenir les élites à l'Université Quisqueya. Le « plan américain » n'est pas une légende urbaine ; au contraire c'est une variable d'ajustement. En 2026, la donne a changé : le chaos n'est plus une menace lointaine, c'est le quotidien. Wooster pointe du doigt les « politiciens irresponsables » et les « gangs ». Mais qui a nourri ces monstres ? Mezanmi? D’où proviennent sinon que sous les rideaux des trois Amériques. Peut-on oser s’accuser du silence du secteur privé et de l'inertie de la société civile comme complices de cette mise sous tutelle qui ne dit pas son nom?
Le chargé d'affaires appelle à une « coalition militaire ». Le mot est lâché. Derrière le langage dilapidé de l'aide étrangère se dessine la botte étrangère. Le droit international autorise l'intervention pour protéger les populations (le concept de la Responsabilité de protéger), mais il exige aussi que cette aide ne soit pas un cheval de Troie pour une occupation déguisée.
L'histoire est un disque rayé. En 2013, nous étions prévenus. En 2026, nous sommes sommés de comprendre. Les États-Unis ont des intérêts. Hayti n'a que des besoins. Autant d’écarts entre ces deux réalités. Qui les comblera par une parole haytienne forte, légitime et articulée ? Le texte de Henry P. Wooster est un miroir tendu à notre propre impuissance. Il est temps de le reconnaître ! Qui va briser ce miroir ou changer de visage ? Chaque citoyen, chaque entrepreneur, chaque intellectuel doit désormais décider : voulons-nous être les architectes d'une nation ou les concierges d'un protectorat hégémonique ? Le temps n'est plus aux lamentations. Il y a exactement près de trois demi-siècle que Louis Joseph Janvier avait pleurniché sur les tourments des affaires d’Ayiti. Mais qui va passer à la réappropriation du verbe ? Car celui qui ne dit rien consent à ce qu'on dise tout à sa place.
Même quand je n’ai rien à dire, je le dis clairement, non pas par le silence mais par les mots.
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/CESUN Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
