À l’heure où l’on évoque un changement de gouvernement et un nouveau départ démocratique, il faut rappeler qu’il n’existe pas de démocratie sans organisations politiques solides — ni de structures crédibles sans formation ni financement. L’enjeu est clair : tirer les leçons du passé pour construire des forces à la hauteur des exigences du présent et de l’avenir.
En Haïti, les partis ne sont jamais assez faibles pour ne pas prendre au pouvoir ; mais ils ne sont jamais assez forts pour le conserver, même avec une majorité écrasante. Depuis quarante ans, chez nous, c’est un schéma qui se répète. À chaque période, la société se fragilise et se déséquilibre, parce qu’il manque des partis solides capables de la redresser et de dire clairement où est le problème.
Aux élections, le nombre permet de gagner et de former une majorité. Mais une majorité ne sert à rien si, aux commandes de l’État, le gouvernement ne dispose pas de responsables ayant les connaissances, les compétences et l’expérience nécessaires. Dans ces conditions, la défense des valeurs et des idéaux légués par nos ancêtres s’affaiblit, et le recouvrement de notre souveraineté n’est pas pour demain.
Depuis quelques temps, les partis politiques poussent chez nous comme des champignons au point d’atteindre le chiffre astronomique de plus de 220 – certains responsables politiques tels que GRE de Himmler Rébu parlent même de 400 partis.
Pire encore, en dépit cette prolifération outrancière qui heurte le bon sens et de leur inaction notable, ils attendent tout de l’État, profitant d’un manque de culture démocratique et de rigueur juridique, lesquels auraient pu permettre de limiter les dégâts.
Au fond, il n’est pas scandaleux que l’État finance les partis politiques : cela peut, au contraire, limiter la corruption, réduire les inégalités entre eux et préserver la crédibilité d’un système démocratique encore fragile.
Cependant, dans les grandes démocraties — selon leurs institutions et leur culture politique — les entreprises s’engagent de plus en plus dans la défense d’idées de progrès et dans des initiatives socialement utiles, reconnues par la société. Dans cette logique, elles contribuent aussi, souvent, au financement de la vie politique.
Mais il ne s’agit pas de financer une multitude de partis, dont certains n’existent réellement qu’à l’approche des élections et se résument à un nom.
Le rôle des partis
De la même manière qu’aucune restriction légale n’encadre l’accès à la candidature présidentielle, la création de nouveaux partis politiques relève de la même dérive, dont le processus électoral fait les frais depuis cette transition interminable.
Les partis politiques, eux, doivent assumer pleinement leur rôle social et politique, notamment en contribuant à la réussite minimale des élections organisées par l’organisme électoral, le CEP.
Pour dynamiser la vie politique — et surtout mettre fin à une irresponsabilité citoyenne qui prive le pays du renouvellement de sa classe dirigeante, au point de laisser s’installer un président pendant plus de quinze ans — les partis politiques doivent se rendre visibles par l’action.
Ils devraient assumer pleinement leur mission envers la société, non seulement en mobilisant suffisamment d’électeurs pour remporter des scrutins, mais aussi en produisant un travail de qualité au bénéfice de la jeunesse : un travail permanent, utile à la nation, et complété par des programmes stratégiques et des initiatives renforcées à l’approche des élections. Car trop souvent, les actions menées en période électorale restent conjoncturelles et servent d’abord les intérêts immédiats des partis.
Il est clair qu’un véritable sursaut national — porté par l’élite intellectuelle et économique — est nécessaire pour dégager une solution appropriée : recentrer et reformuler, dans la durée, les objectifs essentiels de l’éducation civique, au sein d’un cadre national et collectif. Cela suppose un partenariat mixte, entre l’État et les partis, afin que la société en bénéficie à la fois en quantité et en qualité.
Les partis d’antan !
Il est temps que les partis se réorganisent de manière moderne en tant qu’institutions, où les membres pourraient se former en permanence, grâce à des programmes d’éducation civique et à des formations techniques, tant au niveau local qu’à l’étranger.
Cependant, je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a pas eu, par moments, durant la transition vieille de 40 ans, certains partis politiques qui menaient des activités sociopolitiques allant dans ce sens ; mais cela n’a malheureusement pas évolué avec le temps.
Autrefois, certains partis politiques assuraient, de manière relativement continue, la formation de leurs membres, dont j’ai d’ailleurs été, à une période, l’un des intervenants. Je pense au PLB (Parti Louvri Baryè) de Renaud Bernardin, le MIDH (Mouvement pour l’instauration de la démocratie en Haïti) de Marc Bazin, Fanmi Lavalas de Jean-Bertrand Aristide, la Fusion de Serge Gilles, le RNDNP (Rassemblement des démocrates nationaux progressistes) de Leslie Manigat, le MDN (Mobilisation pour le développement national) d’Hubert de Ronceray, la KONAKOM (Congrès national des mouvements démocratiques) de Victor Benoît, le PDCH (Parti démocrate-chrétien haïtien) du pasteur Sylvio Claude, la KID (Konvansyon Inite Demokratik) d’Evans Paul (alias K-Plim), l’OPL (Organisation du peuple en lutte) de Gérard Pierre-Charles, ainsi que le PUCH (Parti unifié des communistes haïtiens) de René Théodore.
Ces organisations établissaient des normes de formation au niveau local, même lorsque l’apprentissage se faisait « sur le tas ». Elles n’attendaient pas forcément l’approche des élections pour agir en ce sens. Et, faute de locaux, les chefs de parti eux-mêmes faisaient souvent office de centres de savoir et d’expérience politique : leurs résidences se transformaient, au besoin, en une sorte d’université ou d’école de formation.
C’est tout le contraire durant cette transition, période où une partie de la jeunesse est livrée à elle-même : au lieu d’être encadrée et formée, elle s’est retrouvée enrôlée dans une « école de la violence », apprenant à ériger des barricades et à brûler des pneus. Tout cela ne mène qu’à la destruction du pays, car la mobilisation de certains militants s’est faite surtout pour manifester, piller, briser et tuer — et non pour construire.
Mais une petite lueur d’espoir
Malgré la prolifération et la fragilité des partis, la formation civique et politique — surtout des jeunes — reste largement négligée. Depuis plus de quinze ans, beaucoup paraissent léthargiques : agitation électorale, peu de continuité. Il faut donc saluer les rares initiatives de formation, sans mettre tous les partis sur le même pied, car l’engagement et la profondeur varient.
1) EDE (Les Engagés pour le Développement) : l’effort le plus structuré
Exception faite du parti EDE (Les Engagés pour le Développement), que nous suivons de près à travers le président du Conseil stratégique du parti, le docteur Claude Joseph, particulièrement proactif en faveur de ses membres, majoritairement jeunes. Ces derniers ont bénéficié de programmes de formation de qualité, solides et cohérents : une jeunesse, espoir de demain, pour une Haïti future, une Haïti nouvelle.
Nous avons pu mesurer la leçon à tirer de la qualité de la formation offerte à ces jeunes militants. À l’inverse, je ne retrouve pas, chez d’autres, cette dynamique d’antan — dont l’héritage n’est pourtant pas toujours revendiqué — malgré l’existence de véritables patrimoines politiques.
Qu’on soit pour ou contre, il faut saluer le travail de formation mené par cette jeune structure politique, dans sa volonté d’aider et de contribuer à la formation civique, universitaire et technique des jeunes. J’adhère à cent pour cent à ces programmes de transmission des connaissances destinés aux jeunes Haïtiennes et Haïtiens ; ce faisant, ils rejoignent mes engagements auprès de grandes universités lorsque je représentais mon pays à l’étranger, notamment en Italie.
Enfin, les dernières initiatives positives d’EDE portent sur deux journées de formation, organisées le 1er février courant, à l’intention des cadres et dirigeants, sur le renforcement des partis politiques ; leur contribution à la construction de la démocratie en Haïti et les relations entre les partis politiques et le Parlement.
2) ABC (Atizan Bon Chanjman) : pédagogie quotidienne et accessible
Deux autres structures — ABC (Atizan Bon Chanjman) d’Evans Paul et Fusion — peuvent être rapprochées d’EDE en raison de leur contribution, chacune à sa manière, à combler une faiblesse majeure de notre démocratie : non seulement la fragilité institutionnelle des partis, mais aussi le peu d’importance accordée à la formation de leurs membres, surtout des jeunes.
Dans le cas d’ABC, Evans Paul propose une rubrique quotidienne de formation des jeunes, à travers des images et des slogans variés, capables de capter l’attention. Car, si une image vaut mille mots, après une année d’existence (25 janvier 2025 – 25 janvier 2026), bien des maux contraires à l’engagement civique peuvent être combattus par des messages qui encouragent à agir pour le bien commun. C’est une initiative portée par une conviction démocratique que partageait également Serge Gilles.
3) Fusion : dispositif régulier et contenu thématique
Dans le cadre de la formation politique de ses membres, Fusion a initié l’Université d’été (UE) — cette année, l’Université d’été Serge Gilles (du nom du patriarche) — permettant au parti de faire sa rentrée politique avec des militants mieux formés, notamment sur :
- les politiques publiques ;
- les dynamiques internationales ;
- les réalités régionales.
Les cadres du parti organisent aussi des sessions hebdomadaires en fin de semaine, ainsi que l’initiative « Les vendredis de la Fusion », une fois par mois.
L’objectif des dirigeants et des membres des différentes coordinations est de repenser les stratégies, notamment par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, afin d’atteindre une jeunesse avide de formation et de participation citoyenne.
Pour ma part, je n’en avais plus entendu parler depuis quelques années, mais l’initiative a été relancée en août 2025. J’ai retenu, entre autres, des thématiques proposées par : Alix Richard (« Importance des partis politiques dans la construction des structures démocratiques »), le professeur Daniel Supplice (« Haïti et les actions des groupes paramilitaires de 1806 à 2025 ») et Michel Soukar (« Haïti : les choix politiques qui ont conduit à la dégradation de l’environnement sociopolitique »).
4) MNPRH : initiatives réelles, mais d’ampleur plus limitée
Enfin, un quatrième parti politique, le Mouvement des Nationaux Progressistes pour le Redressement d’Haïti (MNPRH), fondé par Dr. Roland Fleurisier, réalise certaines actions en direction des jeunes, mais pas au même niveau qu’EDE. Le parti est très jeune lui aussi, et s’inscrit dans la même logique générale de formation et d’encadrement évoquée plus haut, sans toutefois présenter — à ce stade — un dispositif aussi structuré et soutenu.
À partir de ces exemples, on voit mieux le rôle que peuvent jouer les partis politiques. Quoi qu’il en soit, il est souhaitable que EDE, Fusion, ABC et le MNPRH élargissent et partagent leurs initiatives de formation sociopolitique avec d’autres responsables et structures partisanes, afin de créer une dynamique nationale de formation civique continue, capable de renforcer durablement la démocratie et de préparer une nouvelle génération de dirigeants compétents.
Dr. Emmanuel Charles
Politologue, spécialiste des questions électorales
