À l’approche du scrutin communal de mars 2026, la France semble retenir son souffle. Ce rendez-vous électoral local, souvent perçu comme un vote de proximité, pourrait bien jouer le rôle de premier acte d’un drame politique plus vaste, dont le dénouement se situerait en 2027, lors de la présidentielle. Comme les premières secousses annonçant un séisme, ce vote local pourrait révéler les lignes de fracture profondes qui traversent aujourd’hui le paysage politique français.
Dans ce climat de défiance et de fatigue démocratique, La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) apparaissent tels deux fleuves grossissant après des années de pluie continue, menaçant de déborder les digues du système politique traditionnel. Leur progression dans les urnes, nourrie par la colère sociale, la crise du pouvoir d’achat et le rejet des élites, laisse penser qu’ils pourraient transformer ces élections de proximité en rampe de lancement vers la conquête de l’Élysée.
Cependant, croire que cette consultation électorale serait une répétition générale parfaite de la présidentielle serait une illusion. Les consultations de terrain fonctionnent comme un miroir déformant : elles reflètent l’état du pays, mais selon des logiques d’ancrage, de personnalités et d’alliances parfois éloignées des grands affrontements idéologiques nationaux. Pourtant, dans le contexte actuel, ce miroir pourrait devenir un baromètre politique, indiquant la pression qui s’accumule avant la tempête de 2027.
Ainsi, cette échéance rendez-vous communal pourrait ne pas être le verdict final, mais plutôt le coup d’envoi : le moment où les forces antisystème testent leur capacité à gouverner, à s’implanter durablement et à convaincre au-delà du vote protestataire. Si ces résultats ne décident pas à eux seuls de la présidentielle, ils pourraient en dessiner les contours, comme l’aube annonce le jour sans encore en fixer la couleur.
Les Haïtiens pris entre deux feux
Au sein de la communauté haïtienne de France, certains acteurs politiques entretiennent une confusion idéologique avec une allégresse déconcertante, presque joyeuse, tant elle semble assumée. Cette dérive n’a rien d’innocent : elle relève d’un opportunisme brutal, nourri par ce que l’on pourrait appeler une psychologie de la pauvreté politique — pauvreté de repères, de principes et de mémoire.
Ainsi, il n’est pas rare de voir un même individu se réclamer, sur l’échiquier politique haïtien, d’un parti classé à l’extrême gauche, tout en militant simultanément en France dans un parti de droite flirtant sans complexe avec les idées d’extrême droite. Ce grand écart idéologique, digne d’un funambule sans filet, s’opère dans un cynisme politique qui finit par décourager les plus lucides.
À l’approche de cette consultation populaire, ces comportements se multiplient : ils n’ont plus rien à voir avec une vision du monde ou un projet de société, mais avec une logique informe, protéiforme, qui porte trop de noms pour être honnête — carriérisme, survie sociale, opportunisme électoral, trahison maquillée en pragmatisme, ou tout simplement de la bêtise.
Dans ce théâtre d’ombres, où certains disent tout et son contraire, seule l’histoire peut encore parler avec une voix ferme et incontestable. Car, qu’on le veuille ou non, les Haïtiens portent une singularité, celle d’être l’un des rares peuples dont l’existence politique est née d’un acte révolutionnaire fondateur. Nous avançons, ou devrions avancer, avec des boussoles historiques qui orientent nos choix et fixent des lignes rouges. C’est là toute la différence.
La Révolution haïtienne incompatible avec le RN
Si vous êtes Haïtien, ou d’origine haïtienne, voter pour le RN relève d’une contradiction majeure — presque d’une négation de soi — au regard des idéaux portés par la Révolution haïtienne de 1803. Cette dernière, première insurrection d’esclaves victorieuse de l’histoire moderne, ne fut pas seulement une rupture politique : elle constitua aussi un geste universel, un manifeste radical contre le racisme, l’esclavage et toute hiérarchie fondée sur la race. Elle affirma, avant bien d’autres, que la dignité humaine n’a ni couleur ni frontière.
Or, l’ADN idéologique du RN s’inscrit à l’exact opposé de cet héritage. Issu du Front National, parti fondé par d’anciens nazis, ce mouvement n’a jamais dissimulé son rejet de l’Autre, principalement de tout ce qui n’est pas français ou blanc. Ses discours, ses programmes et ses figures historiques sont traversés par une rhétorique xénophobe persistante, parfois à peine voilée, parfois assumée, évoquant la menace d’un « grand remplacement » ou la transformation de Paris en « faubourg de l’Afrique ». Ces formules ne sont pas des dérapages : elles constituent le fil rouge idéologique de ce courant politique.
Dès lors, comment peut-on, sans se renier profondément, invoquer l’héritage de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines, tout en se présentant comme candidat du RN ou comme électeur ? C’est prétendre défendre la liberté tout en acceptant les chaînes. C’est parler de dignité en s’agenouillant devant une idéologie qui l’a toujours niée. C’est invoquer la lumière tout en marchant, volontairement, vers l’obscurité. L’histoire, elle, n’oublie pas. Et tôt ou tard, elle demandera des comptes.
Maguet Delva
Paris (France)
