Dans une démocratie fonctionnelle, le pouvoir repose sur des règles claires, des institutions stables et des transitions prévisibles. En Haïti, ces repères se sont progressivement effrités au point que, pour une grande partie de la population, l’avenir politique du pays ressemble davantage à une loterie qu’à un processus institutionnel. Non pas une loterie festive, mais une loterie où les enjeux sont la sécurité, la gouvernance, la survie quotidienne et la souveraineté nationale. Quand la politique ressemble à un tirage au sort, tout un peuple vit dans l’attente du tirage du 7 février. Quels seront les pseudo numéros gagnants en 2026, dans ce pays où le gagnant ne bénéficie pas toujours le pouvoir, et le perdant gagne toujours une place autour de la table pour négocier le pouvoir ?
La loterie : un jeu de hasard… comme investir dans la politique haïtienne ?
De facon générale, la loterie repose sur les trois principaux éléments suivants : l’incertitude, l’absence de contrôle, et l’espoir d’un miracle. Ces trois éléments se retrouvent aujourd’hui au cœur de la vie politique haïtienne.
Dans une forme de similitude éclatante, de 1986 à 2026, l'activité politique propose pratiquement les mêmes tableaux. Premièrement, L’incertitude permanente: En Haïti, les dates constitutionnelles, comme le 7 février, n’ont plus la force symbolique qu’elles devraient avoir. Chaque échéance devient un suspense national : Qui dirigera le pays après cette date ? Quel accord va émerger parmi les différentes propositions sur la table ? Quelle institution sera encore fonctionnelle ? Comme dans une loterie, personne ne peut prédire le résultat ? Le cas de l’ancien président Jovenel Moïse autour de la fin de son mandat, entre le 7 février 2021 ou 2022, jusqu'à la fin de ses jours, par son exécution physique le 7 juillet pourrait bien illustrer ce jeu politique macabre.
Deuxièmement, l’absence de contrôle citoyen: Dans une loterie, le joueur achète un billet mais ne contrôle rien. Dans la tradition politique haïtienne persistante, le citoyen vote rarement, n’est pas consulté, et observe les décisions se prendre loin de lui, dans des négociations souvent opaques. Le couple politique Leslie et Mirlande Manigat pourrait bien débattre sur ce sujet, entre les résultats des élections mettant Leslie Manigat en face de René Préval (2006), et les conditionnalités pour accéder au deuxième tour et résultats des élections mettant Mirlande Manigat en face Jude Celestin, pardon, Michel Joseph Martelly (2011).
Définitivement le troisième point s’impose comme la norme politique. L’espoir d’un miracle. La loterie nourrit l’illusion qu’un jour, « le bon numéro sortira ». En Haïti, beaucoup espèrent qu’un accord, un dirigeant, une mission internationale ou un événement inattendu viendra « sauver » la situation. Cet espoir, bien que compréhensible, remplace parfois la construction d’un projet collectif. Être un avocat reconnu, jusqu'à occuper l’une des plus hautes fonctions de de la cour de Cassation participent activement dans la construction de cet espoir. Me Martial Celestin, Me Emile Jonassaint, Me Ertha Pascal Trouillot, Me Boniface Alexandre, entre autres ont eu droit à un certain moment au gros lot. Et la liste pourrait bien se compléter par Me Jean Joseph Lebrun, après les mésaventures ou mises en scène de Me Gérard Gourgue en 2004 et de Joseph Mécène en 2021.
Le tirage politique : alliances, accords et improvisations
Dans une loterie, les numéros sortent au hasard. Dans la politique haïtienne, les alliances semblent parfois se former et se défaire avec la même imprévisibilité. Les accords politiques comme des billets de loterie. Chaque accord est présenté comme « la solution », mais il peut être rejeté le lendemain, contesté par d’autres groupes, ou rendu caduc par un événement imprévu.
Des acteurs politiques comme des joueurs concurrents, chacun mise sur sa stratégie : certains misent sur la communauté internationale, d’autres sur la rue et les médias (traditionnels et réseaux sociaux de nos jours), d’autres sur les institutions restantes, d’autres encore sur la force ou l’influence territoriale, et la puissance terrorisantes des groupes armés. Il n’y a pratiquement pas de différence, comme dans une loterie, tous espèrent tirer le bon numéro.
Le citoyen haïtien : spectateur malgré lui
Dans une démocratie, le citoyen est acteur. Par contre, dans une loterie, il est spectateur. Par le poids des déceptions et des trahisons, la désinformation, la destruction du bon sens et du bien commun, la manipulation et les impacts néfastes de la corruption sur le bien-être collectif, aujourd’hui, beaucoup d’Haïtiens se sentent pratiquement exclus des décisions, privés de mécanismes de participation, abandonnés par des institutions affaiblies, condamnés à observer un « tirage » politique dont dépend leur avenir. Une telle réalité ne vise qu'à créer une forme de passivité forcée qui finit par nourrir la frustration, la méfiance et parfois le désengagement.
Quand la loterie devient un risque pour la nation
Depuis toujours une loterie est un jeu. Pourtant, la politique ne devrait jamais en être un. Lorsque l’avenir d’un pays dépend des accords improvisés, de rapports de force imprévisibles, de décisions prises hors du cadre constitutionnel, ou des événements incontrôlables, alors la stabilité nationale devient aussi bien fragile qu’un vil mot.
De quoi nous rendre esclave de l’incertitude permanente qui empêche toute forme de planification, d’investissement, de sécurité, de confiance dans l’État. Le pourcentage de participation populaire aux dernières élections présidentielles en particulier dans le pays peuvent justifier ce manque de motivation et d'intérêt populaire dans la chose publique.
Comment sortir de la logique de loterie, pour reconstruire la prévisibilité ?
Des défis majeurs pour l’avenir de cette nation. Pour sortir de cette dynamique, plusieurs pistes sont souvent évoquées dans le débat public, telles que l’obligation de reconstruire des institutions crédibles, la nécessité de rétablir un calendrier électoral réaliste, la priorité de renforcer la sécurité, l’urgence de créer un consensus national durable, en vue de redonner au citoyen un rôle central dans les choix déterminants le bien-être de cette génération.
Des choix s’imposent. L’objectif pour les élites citoyennes, les acteurs influents et les dirigeants responsables est de transformer la politique haïtienne d’un jeu de hasard en un processus démocratique prévisible.
De la chance au choix. Si la loterie repose sur la chance, la démocratie repose de préférence sur le choix. Tant que la politique haïtienne fonctionnera comme une loterie, l’avenir du pays restera imprévisible. Mais si les institutions retrouvent leur rôle, si les citoyens deviennent des acteurs, et si les règles du jeu sont respectées, alors Haïti pourra sortir de cette logique du hasard pour entrer dans une logique de construction. A travers et à partir de l'éducation comme principal levier pour conscientiser les masses, la chanson «Savalou» de Zafem, nous interpelle tous par son refrain: «Sispan jwe ak peyi a…».
Dominique Domerçant
