Toute l’histoire d’Haïti est structurellement architecturée par des luttes politiques intestines permanentes, opposant des groupes sociaux porteurs d’intérêts irréconciliables. L’État haïtien ne s’est jamais constitué comme un espace de compromis durable, mais comme un champ de bataille au sens bourdieusien du terme, c’est à dire le pouvoir s’arrache plus qu’il ne se conquiert par la légitimité.
Le XIXᵉ siècle représente l’apogée de cette conflictualité chronique. Il fut le siècle des batailles cyniques, interminables et souvent nihilistes de la classe politique haïtienne. Des tragédies de Sylvain Salnave, renversé puis exécuté dans une logique de vengeance politique implacable. Au régime brutal de Vilbrun Guillaume Sam, dont l’assassinat en 1915 déclencha occasionnellement l’occupation américaine, en passant par les règnes autoritaires de Nord Alexis ou Tirésias Simon Sam, la cruauté dans l’arène politique atteignit des sommets rarement égalés. L’État était conçu non comme un instrument de bien commun, mais comme une propriété privée du vainqueur, un butin à conserver par la force, la terreur et l’exclusion. La violence n’était pas accidentelle : elle constituait le langage systématique du pouvoir.
Cependant, pendant une longue période, l’implication des puissances occidentales désignées sans euphémisme comme les « Blancs », au sens historique, racial et géopolitique de la domination, demeurait diffuse, indirecte et hypocritement invisible. La souveraineté haïtienne était minée non par des gouverneurs coloniaux, mais par : les réunions feutrées d’ambassades, les notes diplomatiques impératives, les pressions économiques, la gestion de la dette comme instrument de soumission, et la reconnaissance sélective des gouvernements dociles.
La domination se voulait discrète, presque pédagogique, toujours enveloppée dans le discours de la stabilité, de l’ordre et de la civilisation. Elle relevait d’un pouvoir sans visage, mais jamais sans effet.
Aujourd’hui, cette hypocrisie a cédé la place à une ingérence frontale, assumée et systémique. Nous sommes entrés dans l’ère de la diplomatie des sanctions, où la morale internationale devient un outil disciplinaire, et le droit, une arme géopolitique. Qui fait quoi aux intérêts de Qui ? Les sanctions ne sont plus de simples mécanismes de pression : elles constituent désormais une technologie de gouvernement. Un outil d’écartement et de position. Elles décident : qui est politiquement fréquentable,
qui doit être banni de l’espace public, qui peut gouverner sans mandat populaire et qui doit être symboliquement éliminé sans jugement national. Certaines des sanctions sapent sur le passif indiscutable de certains dirigeants corrompus ou corruptibles, qui ,par ces mêmes mécanismes , sont arrivés au plus haut sommet de l’Etat. Il ne s’agit plus d’accompagner Haïti, mais de la mettre sous tutelle politique.
Il ne s’agit plus de coopération, mais de substitution de souveraineté dans un langage plus clair et direct. Fini les mascarades. Plus de temps pour la Verbosité. L’agression est directe. Désormais ,Nous assistons ainsi à un phénomène historique inédit ;une gouvernance extraterritoriale, où les centres de décision réels se situent hors du territoire national, tandis que les institutions haïtiennes sont réduites à des coquilles vides, privées de pouvoir normatif réel.Les élites locales, fragmentées, souvent corrompues ou opportunistes, jouent le rôle de médiateurs subalternes de cette domination, transformant la crise nationale en stratégie individuelle de survie politique. La dépendance devient un capital, la soumission une ressource. La gauche comme la droite c’est du grand bullshitisme: tous en état de servitude.
En conservant la sanction comme recolonisation morale La diplomatie des sanctions, appliquée à Haïti, n’est ni neutre ni vertueuse. Elle constitue une recolonisation politique par la morale, une forme de domination où la violence n’est plus militaire, mais juridique, symbolique et financière. Un État qui ne juge plus ses propres dirigeants, un peuple qui ne décide plus de ses priorités, Une nation dont la gouvernance est arbitrée ailleurs, cesse progressivement d’être souveraine.
L’histoire nous enseigne que la colonisation change de visage, mais jamais de finalité. Après les canons, les dettes ; après les dettes, les ambassades ; après les ambassades, les sanctions et après les sanctions ???La question centrale n’est donc pas : qui est sanctionné ?Mais bien : qui gouverne Haïti aujourd’hui, et au nom de quelle légitimité ?
Tant que cette question restera confisquée par des acteurs extérieurs, la démocratie haïtienne restera un mot creux, et la souveraineté, une fiction administrée.
Jaude OMEUS
