Le chaos qui ravage Haïti n’est plus une dérive imprévisible. Il est devenu une construction politique, méthodiquement édifiée par l’inaction volontaire, la mauvaise gouvernance et une irresponsabilité collective assumée. Le Conseil présidentiel de transition (CPT) et la Primature, censés incarner une sortie de crise, auront plutôt présidé à l’effondrement. Leur bilan ne se mesure pas en réformes avortées, mais en vies sacrifiées sur l’autel de leur impuissance.
L’inaction comme choix, la négligence comme méthode
Pendant plus de vingt mois, sous le regard passif des autorités transitoires, les gangs ont étendu leur emprise avec une facilité déconcertante. Quartier après quartier, ils ont militarisé les rues, paralysé l’économie et imposé leur loi à une population abandonnée. Les massacres se sont multipliés. Les enlèvements sont devenus banals. Les viols systématiques ont terrorisé femmes et jeunes filles. Durant tout ce temps, le CPT et la Primature ont regardé ailleurs.
Cette passivité n’était pas le fruit de l’impuissance, mais le résultat d’un calcul politique cynique. En refusant d’agir face à l’urgence sécuritaire, ces institutions ont offert aux gangs le temps et l’espace nécessaires pour se structurer en un pouvoir parallèle, redoutable et omniprésent.
Chaque jour d’inaction a été une victoire pour les criminels, un jour de deuil pour les familles haïtiennes.
À l’approche de la fin du mandat du CPT, des signaux tardifs de fermeté sécuritaire sont aujourd’hui brandis comme preuves d’une autorité retrouvée. Pour le peuple haïtien, qui a enterré ses morts, pleuré ses disparus et vécu dans la terreur quotidienne, ces gesticulations de dernière heure relèvent de l’insulte. Il ne s’agit pas d’un sursaut, mais d’une manœuvre de sortie, d’une tentative désespérée de réécriture d’un bilan désastreux.
Le CPT : gardien du statu quo, fossoyeur de l’espoir
Le CPT restera dans l’histoire comme une structure de pouvoir sans vision, sans courage et sans âme. Chargé de stabiliser le pays et de préparer un retour à l’ordre constitutionnel, il a préféré préserver ses prérogatives plutôt que protéger les citoyens. À la place d’une ligne politique ferme, il a multiplié annonces creuses, promesses non tenues et déclarations d’intention sans effet.
Cette autorité sans cap a transformé la transition en une prolongation interminable de l’état d’urgence. Chaque réunion du CPT semblait davantage préoccupée par les équilibres internes que par les massacres ensanglantant le pays. Pendant que ses membres négociaient leurs positions, des quartiers entiers basculaient sous contrôle des gangs. Pendant qu’ils débattaient de procédures, des familles fuyaient leurs maisons incendiées.
Le refus d’agir face à l’urgence sécuritaire n’était ni prudence ni retenue, mais une lâcheté institutionnalisée. En laissant prospérer les gangs, le CPT ne s’est pas contenté d’échouer : il a trahi. Trahi le pacte implicite liant tout gouvernant à son peuple, celui de protéger les plus vulnérables.
La Primature : l’administration de la catastrophe
La Primature ne peut se réfugier derrière les dysfonctionnements du CPT. Elle porte une responsabilité directe et entière dans cette débâcle nationale. Là où l’action urgente s’imposait, elle a privilégié la gestion technocratique. Là où le courage politique était requis, elle a choisi l’attentisme bureaucratique.
Le manque de coordination ministérielle n’était pas un simple problème technique, mais le symptôme d’une absence criante de leadership. L’incohérence des politiques publiques révélait une incapacité fondamentale à hiérarchiser l’essentiel : la vie et la sécurité des Haïtiens. Face à une crise existentielle, la Primature a administré la pénurie au lieu de combattre le chaos.
Les premiers appels à l’aide de la population ont été ignorés. Les alertes précoces sur la montée en puissance des gangs ont été minimisées. Les propositions d’intervention coordonnée ont été enterrées sous des études de faisabilité sans lendemain.
Pendant que la machine bureaucratique tournait à vide, le pays se vidait de sa substance.
Cette faillite dépasse l’incompétence ordinaire. Elle relève de l’indifférence institutionnelle face à la souffrance humaine. Dans l’histoire déjà lourde d’Haïti, cette Primature aura atteint un sommet inédit dans l’art de l’abandon.
Une faillite collective sans innocents
La responsabilité de cette catastrophe dépasse le CPT et la Primature. Les partis politiques haïtiens, enfermés dans des calculs à court terme, ont largement contribué à la paralysie nationale. Plutôt que de proposer une alternative crédible, beaucoup ont préféré l’attentisme, espérant tirer profit de l’effondrement sans en assumer le coût.
Cette posture a transformé la classe politique en complice passive de la déchéance nationale. Chaque jour sans proposition sérieuse, sans coalition responsable, sans exigence de reddition de comptes, renforçait les forces de destruction.
La communauté internationale porte elle aussi une part de responsabilité. En soutenant des structures transitoires manifestement défaillantes au nom d’une « stabilité » illusoire, elle a légitimé l’inaction. En conditionnant son aide à des critères technocratiques déconnectés de l’urgence humanitaire, elle a prolongé une transition sans légitimité populaire ni résultats tangibles.
Sous couvert de respect de la souveraineté haïtienne, ce soutien est devenu une forme sophistiquée d’abandon. La solidarité réelle aurait exigé de nommer l’échec et d’imposer des changements structurels, non de financer indéfiniment un système agonisant.
Sortir de l’impasse : rupture, légitimité, action
Toute sortie viable de la crise haïtienne exige une rupture nette avec les pratiques actuelles, articulée autour de trois piliers non négociables.
D’abord, une clarification politique immédiate. Haïti ne peut continuer à être dirigée par des structures transitoires sans mandat clair, sans reddition de comptes et sans échéance précise. Il faut mettre fin au système actuel et instaurer un gouvernement de transition restreint, à mandat limité et objectifs clairement définis.
Ensuite, une réponse sécuritaire unifiée et immédiate. Libérée des calculs politiques, elle doit s’appuyer sur une chaîne de commandement claire et des moyens adéquats pour reconquérir le territoire, démanteler les structures criminelles et restaurer l’autorité de l’État. Chaque jour de retard coûte des vies.
Enfin, une concentration stricte sur trois priorités : sécurité, urgence humanitaire et organisation d’élections crédibles. Tout le reste doit attendre.
L’heure de vérité
Le CPT et la Primature quitteront bientôt la scène politique, emportant avec eux le souvenir d’un échec monumental. Leur héritage est celui d’une transition qui a confondu prudence et abdication, stabilité et immobilisme. Ils ont eu l’occasion de redresser un pays à genoux. Ils l’ont laissée passer.
Ce départ ne peut être une simple passation entre élites interchangeables. Il doit marquer une rupture morale et politique. Le peuple haïtien, qui a payé de son sang cette incompétence organisée, mérite mieux que de nouveaux gestionnaires de l’effondrement.
Haïti ne manque ni de diagnostics ni de discours. Elle manque de décisions courageuses, d’institutions légitimes et de dirigeants prêts à assumer les responsabilités du pouvoir plutôt que ses privilèges. Sans cette rupture, la crise actuelle ne sera pas la dernière.
L’heure n’est plus aux excuses, mais aux actes.
L’heure n’est plus à la gestion, mais au courage.
L’heure de vérité a sonné pour Haïti.
Pierre Raymond
28 janvier 2026
New York, États-Unis
