Le ciel politique ayitien vient de s'assombrir d'un nouveau nuage de soufre. Washington, maniant une fois de plus la carotte et le bâton, a frappé fort en inscrivant des membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) sur sa liste noire. Pour ces ténors de la transition, c'est la douche froide parce que le couperet des sanctions américaines ne fait pas de détail.
Cette décision intervient alors que le duel à fleurets mouchetés entre le CPT et la Primature, en cette fin de règne tumultueuse de l’accord du 3 avril 2024, vire au règlement de comptes à ciel ouvert. Si l’on pensait que l'exécutif bicéphale allait accoucher d'une stabilité de façade, on est « tombé de haut ». Les sanctions agissent ici comme un puissant révélateur de l'érosion de la légitimité de certains conseillers-présidents. Elles affaiblissent considérablement le CPT face à une Primature qui, bien que sur la sellette, pourrait tenter de « tirer la couverture à soi » pour justifier un remaniement ou une reprise en main.
Ces nouveaux parias rejoignent un banc déjà bien garni. D’anciens présidents et Premiers ministres aux présidents de chambres législatives en passant par des hommes d’affaires, la galerie des sanctionnés illustre une classe politique « mise au piquet » par l’oncle Sam pour corruption ou connivence avec les gangs. Cette stratégie de la « mort civile » internationale complique toute velléité de survie politique pour ces acteurs, désormais perçus comme des boulets par leurs propres alliés.
Le primat de Washington (1990-2026)
Depuis l'aube des années 90, la politique ayitienne semble s'écrire sous la dictée du Département d'État. Ce « protectorat de fait » s'est cristallisé lors de l'opération Uphold Democracy en 1994, marquant le retour d'Aristide sous escorte de la 82e division aéroportée. Dès lors, le Bureau ovale est devenu le véritable arbitre des élégances — et des déchéances — politiques à Port-au-Prince.
L’historicité de cette influence montre une constante mangeaison car aucune transition ne se fait sans l'onction de Washington. Qu'il s'agisse du Core Group ou de l'influence prépondérante de l'ambassade au Tabarre, les décisions majeures — nominations de Premiers ministres par simple tweet ou validation de scrutins contestés — émanent souvent d'un agenda extérieur. Cette mainmise a créé une culture de la « politique de la dépendance », où les acteurs locaux cherchent davantage à plaire au Blanc qu'à répondre aux doléances du béton. Depuis 2010 et la gestion post-séisme, cette ingérence s'est transmutée en une gestion administrative directe, faisant de la souveraineté nationale une peau de chagrin.
L'après 7 février 2026
Le 7 février, date fétiche et souvent mobilisateur de l'imaginaire politique ayitien, approche à grands pas. Sous le catalpa du décret du 23 mai 2024, cette échéance soulève des interrogations djòlbòkyè. Car ce texte qui, censé être la boussole de la transition, prévoit l'organisation et le fonctionnement du CPT, mais se heurte aujourd'hui à une réalité et s’explique par l'incapacité d'organiser les élections dans les délais impartis et crée un vide juridique. Le décret prévoit que la mission du CPT prend fin avec l'investiture d'un Président élu. Or le 7 février 2026 arrive sans successeur constitutionnel, le pays tend vers le basculement dans un « hors-jeu » institutionnel total. Le décret, bien que formel sur la présidence tournante et la coordination des actions, ne propose aucun mécanisme de secours en cas de dépassement flagrant de la transition si ce n’est qu’un recours au conseil de gouvernement.
Scénarios de survie
Plusieurs figures de rhétorique juridique s'affrontent. La prorogation de fait fait que le CPT pourrait tenter de s'agripper au pouvoir en invoquant la force majeure (insécurité, absence de CEP fonctionnel). Mais « à force de tirer sur la corde, elle finit par casser ». Car il convoque : a) la restructuration forcée sous la pression de la rue et des sanctions internationales, une modification du décret pourrait intervenir pour réduire le nombre de conseillers ou transformer le CPT en une présidence provisoire unique; b) l'implosion, le décret lie le CPT à un accord politique entre secteurs. Si l'un des piliers (secteur privé, partis politiques) retire son soutien suite aux sanctions, l'édifice s'écroule. En cela, l'après 7 février ne sera pas une passation de pouvoir, mais une gestion de crise de plus. Sans une volonté réelle de « vider l'abcès » de la corruption et de l'insécurité, le décret du 23 mai ne sera qu'un énième parchemin enterré sous les décombres d'une démocratie en quête de souffle.
L'analyse des articles 28, 28-1 et suivants du décret du 23 mai 2024 agit comme le juge de paix — ou plutôt le juge de ligne — dans ce match politique sous haute tension. Ces dispositions verrouillent juridiquement la fin de la mission du Conseil présidentiel de transition (CPT).
L'article 28 fixe une date de péremption non négociable. La mission du CPT prend fin le 7 février 2026. C'est le « terminus, tout le monde descend ». Ce texte ne laisse, en théorie, aucune place à l'interprétation ou à une rallonge de dernière minute sous prétexte de « prolongations ». L'inéligibilité ou le garde-fou de l'article 28-1 n'en est pas moins clair. Car pour éviter que les conseillers ne soient « juges et parties », il dresse une barrière infranchissable où les membres du CPT ne peuvent pas se porter candidats aux prochaines élections. Cette clause de non-rééligibilité est censée garantir l'impartialité du processus. Autrement dit, ils sont là pour passer le flambeau, pas pour « garder la chaise ».
Si les élections n'ont pas lieu avant cette date, ces articles placent le CPT dans une impasse totale. Rester au-delà de 7 février 2026 constituerait une violation flagrante de leur propre acte de naissance, les transformant de « sauveurs de la transition » en « usurpateurs de fonction ». C'est là que le bât blesse par le fait que le droit se heurte frontalement à l'impréparation technique en faveur d’un conseil de gouvernement avec Alix Didier Fils-Aimé à sa tête, ou le cas échéant, créant un vide qui pourrait bien être comblé par une nouvelle intervention internationale.
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
