Éditions Baudelaire, 2025, 288 pages
En 1966, j'avais l'âge de Yanick et de Léon. Et comme eux, j'ai connu la fuite, la peur, et ces questions d'enfant auxquelles les adultes ne répondent pas - parce qu'ils ne peuvent pas, parce que la dictature a appris à tout le monde à se taire. C'est avec cette mémoire-là que j'ai ouvert “Les enfants du maquis” de Carl-Henri Guiteau. Et c'est avec elle que je l'ai refermé, touché au plus profond.
Carl-Henri Guiteau choisit un angle narratif rare dans la littérature haïtienne sur le duvaliérisme - le regard des enfants. Pas le regard du militant arrêté, ni celui de l'intellectuel qui analyse, ni celui du paysan qui subit en silence. Celui de Yanick et de Léon, deux enfants dont les familles sont prises dans les filets de la répression, et qui vivent les événements avec d'autant plus de désarroi qu'ils ne disposent pas encore des mots pour les nommer.
C'est précisément ce choix qui fait la force du roman. La violence duvaliériste vue depuis la hauteur d'un enfant - les perquisitions nocturnes qui ressemblent à des cauchemars, les adultes qui chuchotent, les absences qui ne s'expliquent pas, la campagne qui semble offrir un refuge mais qui porte elle aussi ses propres ombres - tout cela prend une dimension presque physique. Guiteau ne décrit pas la terreur. Il la fait respirer.
Le décor est campé avec une précision et une sensorialité remarquables. On sent Haïti - sa lumière, sa poussière, ses mornes, ses silences lourds. L'auteur connaît ce pays de l'intérieur, dans sa chair et dans sa mémoire. Et cette connaissance intime se traduit par une authenticité que le lecteur haïtien reconnaît immédiatement - ce n'est pas une reconstitution historique. C'est une résurrection.
Le destin croisé des deux familles - l'une paysanne, l'autre urbaine - permet à Guiteau d'élargir le regard sans perdre l'intimité. La dictature ne choisit pas selon la classe sociale. Elle frappe partout, avec la même logique aveugle et la même impunité. Et c'est dans l'espace entre ces deux familles que le roman trouve sa respiration la plus profonde - dans ce que Yanick et Léon partagent sans le formuler, cette solidarité de l'enfance face à une nuit sans aube.
La question finale du roman - à quelle boussole pourront-ils se fier ? - reste ouverte. Et c'est la bonne décision. Guiteau n'offre pas de résolution consolatrice. Il offre quelque chose de plus honnête et de plus durable la mémoire de ce qu'on a traversé, et la question de ce qu'on en fait.
Les enfants du maquis est un roman nécessaire. Parce que la littérature haïtienne a encore besoin de nommer cette époque - pas seulement dans les essais historiques ou les témoignages politiques, mais dans la chair des personnages, dans les yeux des enfants qui ont tout vu sans tout comprendre.
Carl-Henri Guiteau l'a fait avec sobriété, avec justesse, et avec cette discrétion de l'écrivain qui sait que les grandes douleurs n'ont pas besoin de grands effets.
Jean Jr. Lhérisson
Uccle, Belgique, 2026
