Aucun fracas.
Aucune frayeur ne défait les formes, ne disloque les couleurs, n’altère la rumeur des sons.
Seulement une obscurité naissante autour de mes épaules, lente, presque attentive, en quête de sa propre énigme.
Une nuit pour oublier tout — ou pour apprendre à ne plus nommer.
La lumière, dans son orgueil silencieux, prétend révéler. Elle ouvre les paupières du monde, polit les surfaces, extrait les choses de l’indistinct. Mais dans ce geste même, elle fracture l’unité première. Elle découpe, hiérarchise, oppose. Elle institue le visible comme tribunal et condamne le reste à l’arrière-plan. Pourtant, ce reste n’est pas un rebut : il est la trace exacte de son passage.
Car l’ombre n’est pas absence.
Elle est l’écriture latérale de la clarté.
Chaque rayon, en touchant un corps, inaugure une perte. Il affirme une présence et, simultanément, déploie une négation. Ainsi naît l’ombre : non comme chute, mais comme conséquence logique, comme ombilic secret reliant la lumière à ce qu’elle ne peut entièrement posséder. L’ombre est le négatif actif du visible, sa réserve, sa profondeur critique.
Je porte la mienne comme on porte une mémoire archaïque. Elle ne me suit pas : elle me précède parfois, s’allonge démesurément lorsque le soleil décline, me dépasse comme si elle connaissait déjà l’issue de mes pas. D’autres fois, elle se blottit sous moi, compacte, presque effacée, lorsque la lumière verticale écrase toute distance. Elle varie selon l’angle de l’éclat — preuve qu’elle dépend moins de moi que de l’intensité qui me traverse.
Peut-être sommes-nous moins des êtres de lumière que des surfaces de projection.
Peut-être que ce que nous appelons identité n’est qu’un jeu d’interférences entre clarté et opacité.
La nuit ne supprime pas la lumière ; elle la dissout dans une diffusion plus subtile. Elle retire aux choses leur arrogance de contours nets. Elle restitue au monde sa respiration originelle, cette zone d’indécision où rien n’est entièrement séparé de rien. Dans la nuit, l’ombre cesse d’être périphérique : elle devient totalité.
Une nuit pour oublier tout.
Mais oublier quoi ? Les formes trop fixes, les certitudes géométriques, les couleurs trop franches. Oublier la tyrannie du plein jour. Oublier l’illusion que voir équivaut à comprendre.
Car la lumière ne révèle qu’en surface. Elle éclaire, mais elle simplifie. L’ombre, elle, complexifie. Elle introduit l’épaisseur, la nuance, l’ambiguïté. Elle est le lieu où la pensée se déplie loin des projecteurs, où l’être consent à son inachèvement. Là où la lumière affirme, l’ombre interroge.
Ainsi je demeure dans cette obscurité naissante autour de mes épaules, non comme dans un effacement, mais comme dans une chambre intérieure. Rien ne s’effondre. Rien ne crie. Tout se transforme silencieusement. L’ombre m’enveloppe sans me nier. Elle est la preuve que j’ai été touché par la lumière — et que je ne lui appartiens pas entièrement.
L’ombre est une invention de la lumière.
Et toute invention trahit à la fois une puissance et une limite.
Godson MOULITE
