Décider, au sein du pouvoir judiciaire haïtien, n’a jamais été un acte ordinaire. Entre instabilité politique, pressions institutionnelles et attentes sociales, chaque choix engage bien plus qu’une procédure : il engage la crédibilité même de la justice. C’est cette réalité, souvent invisible au grand public, que met en lumière Nadert Desir dans Le parcours d’un décideur : Mes deux mandats au Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, un ouvrage-témoignage couvrant la période 2018–2024, marquée par de profondes crises politiques, sécuritaires et institutionnelles.
Ancien membre élu du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), Nadert Désir est magistrat de carrière et juriste de formation. Fort de plus d’une décennie d’expérience au sein de l’appareil judiciaire, il a exercé successivement comme juge de paix titulaire, puis comme juge et juge d’instruction au tribunal de première instance de Port-au-Prince, avant de représenter, durant deux mandats successifs, les juges des tribunaux de paix au sein du CSPJ. « Ma motivation profonde a toujours été de servir l’institution judiciaire avec rigueur, intégrité et sens de l’État, dans un contexte marqué par de nombreuses fragilités institutionnelles », explique-t-il.
Au cœur de l’ouvrage se trouve une réflexion approfondie sur la responsabilité liée à l’acte de décider. « Le thème central est celui de l’exercice responsable du pouvoir décisionnel au sein du système judiciaire, particulièrement dans un contexte institutionnel fragile », souligne l’auteur. À travers un témoignage à la fois personnel et institutionnel, il interroge ce que signifie « décider, arbitrer et résister lorsque l’on est investi d’une responsabilité au sommet de la gouvernance judiciaire ».
Les deux mandats de Nadert Désir au CSPJ se sont déroulés dans une période particulièrement éprouvante pour la justice haïtienne. Il évoque une institution confrontée à l’insécurité généralisée, à l’insuffisance des ressources humaines et matérielles, aux pressions politiques directes ou indirectes, à la perte de confiance d’une partie de la population, ainsi qu’à des dysfonctionnements internes liés à la gouvernance et à la gestion. Autant de défis qui, selon lui, ont fortement affecté le fonctionnement normal du système judiciaire.
L’ouvrage met également en lumière la gouvernance interne du pouvoir judiciaire. Nadert Désir y aborde la collégialité des décisions, les rapports entre les différents organes judiciaires, les limites structurelles du CSPJ, ainsi que les tensions permanentes entre l’indépendance consacrée par les textes et les contraintes pratiques imposées par la réalité. « Il s’agit d’une relation complexe, parfois conflictuelle, où le pouvoir judiciaire peine à affirmer pleinement son indépendance face aux influences politiques », reconnaît-il, tout en insistant sur la nécessité d’un équilibre institutionnel fondé sur le respect mutuel des compétences et sur la primauté de la Constitution.
Malgré un contexte souvent défavorable, Le parcours d’un décideur met en avant les efforts entrepris pour renforcer l’indépendance institutionnelle du pouvoir judiciaire, promouvoir l’éthique et la discipline judiciaires, améliorer la formation des magistrats et rationaliser l’administration de la justice. Des initiatives qui, selon l’auteur, témoignent d’une volonté de réforme, même lorsque les conditions politiques et matérielles ne sont pas réunies.
L’éthique et la responsabilité occupent une place centrale dans sa réflexion. « Le magistrat n’est pas seulement un technicien du droit, mais avant tout un serviteur de la République, tenu à une exemplarité constante, surtout lorsqu’il exerce des fonctions décisionnelles », affirme Nadert Désir. Une conception exigeante du rôle du juge, qu’il estime indissociable de l’intérêt général.
Le livre ouvre également les coulisses du fonctionnement réel du pouvoir judiciaire, au-delà des textes normatifs. Il éclaire les mécanismes de décision, les contraintes internes et les dilemmes auxquels sont confrontés les décideurs judiciaires. « Certaines positions ont été particulièrement difficiles à tenir, notamment lorsqu’elles allaient à contre-courant d’intérêts établis ou de pratiques informelles », confie-t-il. « Mais je les ai assumées par fidélité à mes principes et à l’idée que je me fais du service public judiciaire. »
Convaincu que « la transparence, le témoignage et la pédagogie sont des leviers essentiels pour réconcilier la population avec ses institutions, en particulier la justice », Nadert Désir voit dans cet ouvrage un outil de réflexion collective sur l’avenir du système judiciaire haïtien. Il estime toutefois que cette réflexion gagnerait à être prolongée par un travail sur la transmission et la relève générationnelle. « Il est nécessaire de préparer une nouvelle génération de magistrats et de décideurs, mieux formés, plus conscients de leur rôle et capables de transformer durablement l’institution judiciaire », conclut-il.
À travers Le parcours d’un décideur, Nadert Désir propose ainsi un document de mémoire, de responsabilité et de pédagogie institutionnelle, destiné autant aux acteurs du système judiciaire qu’aux citoyens désireux de comprendre les fragilités, les contraintes et les enjeux qui traversent aujourd’hui la justice haïtienne.
Emerson Vilbrun
