C’est une ivresse virtuelle de parcourir le dernier livre de peinture de Michaële Lafontant, poétesse et ancienne ministre conseillère à l’Ambassade d’Haïti en France. Fantaisies est loin d’être aussi fantaisiste que son titre pourrait le laisser croire : ce terme connotant la légèreté cache une profondeur sidérante. Plus de cinquante peintures sont offertes au regard, comme des messagers silencieux déployés dans un festival de couleurs éclatantes, une symphonie chromatique portée par un imaginaire prodigieux qui transcende le quotidien pour toucher à l’universel.
Des textes lumineux accompagnent ces œuvres et fournissent des explications substantielles pour s’immerger dans ce travail multidimensionnel. Le voyage est grandiose à plusieurs titres : esthétique, spirituel, culturel, émotionnel.
Dès que l’on parle de peinture haïtienne, la religion vaudou n’est jamais loin, telle une ombre bienveillante qui veille sur l’acte créateur. Loin d’être un folklore exotique, le vaudou est ici la sève qui nourrit l’arbre, la source vive d’où jaillit l’inspiration. C’est l’artiste elle-même qui offre les clefs : « À mes débuts, je me suis penchée sur l’étude des vèvè - représentations graphiques des dieux du panthéon vaudou - et certaines de mes toutes premières œuvres reflétaient cette influence par rapport, notamment, aux aspects symboliques dont ils étaient porteurs. Dans un deuxième temps, la fréquentation des œuvres des grands maîtres de l’art moderne a conforté mon attirance pour l’art abstrait. »
Les vèvè – ces dessins sacrés tracés avec de la farine de maïs ou de la cendre lors des cérémonies vaudou – sont bien plus que de simples motifs décoratifs. Ce sont des cosmogrammes, des signatures vibratoires des lwa (divinités). En choisissant les vèvè comme point de départ, Lafontant établit un dialogue avec les ancêtres, convoque les puissances tutélaires. Ses premières œuvres deviennent des autels portables, des espaces de méditation où le symbolique rencontre le visuel.
Cette trajectoire révèle un mouvement dialectique parfaitement maîtrisé : d’abord l’ancrage dans les racines haïtiennes, puis l’ouverture vers l’universalité de l’art moderne. C’est comme un arbre qui plonge ses racines profondément dans le sol natal avant d’élever sa cime vers le ciel cosmopolite de l’art contemporain. Cette alchimie permet au particulier de se sublimer en universel sans rien perdre de son essence, à la manière d’Aimé Césaire célébrant la négritude tout en fréquentant le surréalisme parisien.
Quand Lafontant évoque “la fréquentation” des grands maîtres – Kandinsky, Mondrian, Klee – elle utilise un terme magnifique qui suggère une relation intime, prolongée, transformatrice. Cette fréquentation confirme son intuition première : les vèvè eux-mêmes, avec leur géométrie sacrée et leur langage non-figuratif, constituent déjà une forme d’abstraction originelle, antérieure à celle de Malevitch ou Rothko.
Une créolisation picturale
Ce que réalise l’artiste, c’est une créolisation picturale au sens d’Édouard Glissant : non pas un simple mélange, mais une relation dynamique produisant de l’imprévisible. Ses tableaux deviennent des palimpsestes culturels où dialoguent signes ancestraux et audaces modernistes, spiritualité caribéenne et intellectualité européenne. Chaque toile est un carrefour – ce lieu sacré dans le vaudou où se croisent les chemins des vivants et des esprits, du visible et de l’invisible.
Lafontant saisit les deux arts – poésie et peinture – avec une maestria éclatante. En les associant, elle apporte un supplément d’âme et de savoir qui transcende ce que chacun pourrait offrir séparément. C’est une démarche de synesthésie créatrice où les mots se font couleurs et les pigments murmurent des vers. Imaginez deux palettes posées côte à côte : l’une chargée de vermillons et d’outremer, l’autre débordante de métaphores et d’assonances.
Michaelle Médard ne choisit pas entre ces univers – elle les orchestre dans une polyphonie où chaque voix rehausse l’autre. Les mots éclairent les tableaux d’une lumière nouvelle, leur confèrent une profondeur narrative. Réciproquement, les peintures donnent aux poèmes une matérialité chromatique qui les ancre dans l’expérience sensorielle.
Cette association crée un effet émergent : le tout devient supérieur à la somme des parties. Poésie et peinture génèrent ensemble un troisième éclat, celui de leur résonance mutuelle, comme deux miroirs créant une infinité de reflets ou deux instruments produisant des harmoniques inédites. En fusionnant ces deux arts, Lafontant nous offre trois niveaux de compréhension. D’abord un savoir culturel et spirituel : les textes sont des portails initiatiques introduisant aux mystères du vaudou, aux significations des vèvè, aux correspondances entre divinités et attributs visuels. Ensuite un savoir esthétique : l’association nous apprend à lire les images autrement. Les mots aiguisent notre regard ; les tableaux nous enseignent à voir la poésie, sa dimension visuelle, son architecture spatiale. Enfin un savoir existentiel : Lafontant partage une sagesse de vie où l’art n’est pas ornement mais nécessité vitale, mode de connaissance à part entière. On peut penser avec les couleurs autant qu’avec les concepts.
Lecture poétique de Rassoul Labuchin
Yves Médard (Rassoul Labuchin) propose sur l’œuvre de Michaële Lafontant un texte qui dépasse la critique d’art : c’est une lecture poétique et quasi mystique, une « radiographie spirituelle ». Il décrit une artiste littéralement habitée par la beauté plastique, comme possédée par elle, et qui “transpose” les rythmes et l’harmonie des couleurs d’un plan intérieur/spirituel vers la matière et des supports multiples.
Labuchin souligne aussi une veine “marotique” : une référence à Clément Marot, pour dire que Lafontant partage une élégance faite de grâce, de vivacité et de profondeur, capable de mêler légèreté apparente et pensée, populaire et savant. Enfin, il situe le sentiment du sacré au cœur de son travail : non étranger au vaudou haïtien (religion très imagée et animiste), dont les formes rituelles des vèvè se fondent dans des techniques mixtes afin d’exprimer la cohabitation constante du profane et du sacré, caractéristique du syncrétisme haïtien.
C’est encore Labuchin qui dévoile une peinture rythmée et “musicale” chez Lafontant : ses toiles pulsent, avec une temporalité interne où les couleurs ont leur cadence (vives et saccadées ou lentes et liées), produisant une harmonie faite de tensions et de résolutions, à la manière d’une orchestration à la Kandinsky.
Il voit surtout le moteur de cette création dans un sentiment du sacré : le vaudou, religion d’images et animiste, alimente naturellement sa pratique. Les formes rituelles y sont “fondues” (comme par alchimie) dans des techniques mixtes pour rendre visible la cohabitation constante du profane et du sacré, au cœur du syncrétisme haïtien où le spirituel traverse le quotidien.
Fantaisies n’expose pas seulement des images : certaines œuvres sont accompagnées de descriptions et de poèmes qui servent de clef d’accès au sens caché. L’exemple de « Métamorphose positive » (page 18) montre comment le format carré évoque l’équilibre, tandis que la technique mixte (encres + acrylique) suggère un dialogue de matières.
Surtout, le poème révèle une intention spirituelle : atteindre une élévation intérieure en mettant la tendresse au centre, en osant s’exprimer et contester, et en transformant les affects destructeurs (angoisses, rancœurs, violences, méfiances) en forces positives. Cette transmutation demande une vigilance cultivée, patiente et consciente.
Au final, les “fantaisies” de Lafontant apparaissent comme des leçons de vie : des tableaux-médecines qui invitent à la transformation. Le livre défend l’idée que l’art n’est pas décoratif mais un chemin, et que la beauté peut encore élever et sauver.
Maguet Delva
Paris, France
