(Partie 1)
Rencontre avec le créateur de Konpa.info, l'archive en ligne du Konpa
Voilà un témoignage recueilli et commenté, à l'heure où le Konpa entre au patrimoine de l'humanité. Il est de ces rencontres qui vous marquent au fer rouge, de celles qui embaument le quotidien longtemps après qu'elles se sont produites. La mienne a eu lieu dans l'effervescence des Prestigious Haitian Music Awards, un soir de célébration pour notre culture, le 10 janvier 2026. C'est là, loin de m'y attendre, que mon chemin a croisé celui d'une figure aussi essentielle que discrète de notre patrimoine : Fedor Huneke, l'un des plus grands archivistes et un des plus grands gardiens de la mémoire du Konpa.
Loin des projecteurs, c'est dans le hall de l'hôtel que la connexion s'est faite, presque timidement. Cet homme, dont le nom est un pilier pour les connaisseurs, frappe par une simplicité désarmante. Après quelques photos pour immortaliser l'instant, une conversation s'est nouée durant un court trajet, dans cette langue d'emprunt qu'est l'anglais. Une langue qui, ce soir-là, est devenue le pont entre deux mondes, unis par l'amour inconditionnel du Konpa.
L'histoire que vous allez lire est celle d'une passion improbable, mais profonde. Celle de Fedor Huneke, un citoyen allemand qui, depuis des décennies, consacre sa vie à archiver la musique Konpa. Son travail colossal, incarné par le site Konpa.Info, est une ressource inestimable. Alors que nous célébrons les 70 ans du Konpa et sa consécration par l'UNESCO, ce témoignage venu d'outre-Atlantique résonne avec une force particulière. Il nous rappelle que notre culture est un trésor universel.
Le Témoignage de Fedor Huneke
Je voudrais tout d'abord me présenter brièvement. Je m'appelle Fedor Huneke et je me suis tourné vers la musique du monde au milieu des années 80. La première chanson haïtienne que j'ai entendue à la radio néerlandaise en 1988 était « L'évangile » des Shleu-Shleu. La musique était différente.
Commentaire : Dès le début, le témoignage de Fedor Huneke illustre la puissance universelle du Konpa. Une seule chanson des légendaires Shleu-Shleu, entendue par hasard, a suffi à transcender les frontières et à planter la graine d'une passion qui dure encore. C'est précisément cette portée internationale que la reconnaissance de l'UNESCO vient aujourd'hui célébrer.
Certaines chansons ont été diffusées à la radio au fil du temps (Tabou Combo, Les Gypsies, Les Difficiles). Puis j'ai découvert le compas comme genre musical. J'aimais les mélodies, je trouvais les rythmes complexes très marquants et attrayants. Il était très difficile d'acheter de la musique haïtienne en Allemagne. La musique était principalement distribuée par l'importateur Sonodisc Paris. Il fallait être revendeur et acheter en grande quantité. Et les importations en provenance d'Haïti avaient le code de prix le plus élevé.
J'habite près de la frontière néerlandaise et belge. La réception FM était possible. Certains programmes diffusaient parfois du Compas. Dans mon pays, pratiquement jamais.
Commentaire : Cette anecdote rappelle une époque, pas si lointaine, où la musique haïtienne était une denrée rare en Europe. Le parcours de Fedor souligne le rôle vital des diasporas et de quelques passionnés pour faire vivre et circuler notre culture, bien avant que l'ère numérique ne facilite l'accès.
J'ai donc commencé à collecter des informations. Quels albums et groupes existaient-ils ? J'ai fait la connaissance d'un archiviste allemand nommé Helmut Otto qui, très tôt, s'était fait envoyer des catalogues imprimés de disques vinyle de musique haïtienne provenant des États-Unis et avait tout catalogué dans ‘Excel’. Je l'ai donc imité. Plus tard, Internet est venu s'ajouter à cela. Je me souviens par exemple du « Konpa Online Store » de 1998.
À un moment donné, j'avais tellement d'informations qu'un ami allemand m'a dit : « Pourquoi ne pas les mettre sur Internet ? ». En 2001, j'avais un site web sous forme de tableaux. Il était lent et difficile à mettre à jour. J'ai découvert un lien vers Frantz Salomon, qui présentait quelques (anciens) groupes de compas sur Internet. Je l'ai contacté.
À la même époque, j'ai découvert une radio en ligne, « Metro Compas », qui ne diffusait que de la musique live. La première chanson qui m'a marqué était « Jwet Sa-a » du groupe Passion. Le ‘hook’ de clavier qui suivait le tanbour s'est immédiatement gravé dans mon esprit. Cela a été la clé qui m'a permis de découvrir le compas contemporain.
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Quelques années plus tard, j'ai enfin réussi à créer un site web dynamique à l'aide d'un magazine informatique. En 2006, « Konpa Info » a été mis en ligne.
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Quand j'ai apporté de la musique, j'ai rapidement remarqué que mon image idéalisée du « bon konpa » ne fonctionnait pas. J'ai donc commencé à collectionner tout ce qui existait. Et j'ai complètement abandonné mes autres intérêts musicaux.
Commentaire : Voilà le tournant décisif. Fedor passe du statut d'amateur à celui d'archiviste. En renonçant à ses propres goûts pour "collectionner tout ce qui existait", il adopte une démarche de gardien de la mémoire, une approche encyclopédique qui fait aujourd'hui la valeur inestimable de son travail. Il ne juge pas, il préserve.
Nous avons ici, dans les environs, un festival culturel annuel organisé par Haiti-Med, dans lequel mon implication n'a cessé de croître. Outre mon rôle de Dj, je m'occupe également d'autres tâches organisationnelles. J'ai également participé à des événements à Bruxelles en tant que soutien fiable. Je fais tout cela par intérêt personnel. Il faut bien s'intéresser à quelque chose.
Par ailleurs, j'ai continuellement mis à jour le site web “Konpa Info”. Ce qui me plaît, c'est qu'il n'y a pas d'aspect financier. Il est exempt de publicités de bal et d'actualités sur le divertissement. C'est tout simple. Sa valeur a augmenté parce que je n'ai jamais arrêté. Cela fait maintenant exactement 20 ans. Et c'est ainsi qu'en janvier, j'ai reçu un prix lors du PHMA Miami pour ma contribution au HMI.
Commentaire : La pureté de la démarche est remarquable. À l'ère de la monétisation à outrance, Konpa.Info reste un projet dénué de tout intérêt financier. Cette intégrité, maintenue pendant 20 ans, est non seulement la clé de sa longévité mais aussi la preuve d'un dévouement total à la culture haïtienne. Ce n'est pas un business, c'est une mission.
Certains sites web sont apparus, ont copié des données et des « covers » de mon site web, puis ont disparu. Konpa Info est toujours là.
Et cela nous amène à un autre sujet intéressant. À première vue, le site semble peu spectaculaire. Son avantage réside dans le fait que chacun y trouvera des noms dont il n'a encore jamais entendu parler. Les groupes et artistes haïtiens sont dispersés dans différentes diasporas, et beaucoup suivent leur propre voie musicale. Il n'existe aucune plateforme où tout cela serait réuni.
Je me suis donné pour mission de répertorier toutes les publications depuis la première jusqu'à aujourd'hui. On ne peut en saisir toute la portée que si l'on a soi-même une vue d'ensemble de la musique haïtienne. Il s'agit donc d'un travail d'archivage.
Commentaire : Fedor met ici le doigt sur l'essence de sa contribution : il a créé une mémoire numérique unifiée du Konpa. Dans une diaspora éclatée aux quatre coins du monde, son site sert de pont, reliant des générations d'artistes et d'amateurs de musique. C'est un travail titanesque de préservation du patrimoine, à l'image de ce que l'UNESCO encourage.
Au début, en 2006, je recevais peut-être un visiteur haïtien par mois. Aujourd'hui, la grande majorité des visiteurs du site viennent d'Haïti. Environ 1200 visites par mois. Je prends cela comme un compliment. Je suis peut-être le seul Allemand à avoir un site web haïtien.
Le compliment, cher Fedor, est entièrement mérité. Le fait que votre audience principale soit désormais haïtienne est la plus belle des reconnaissances. Votre travail n'est pas seulement une curiosité, c'est devenu une institution. Vous êtes un maillon essentiel de la grande chaîne de notre mémoire culturelle. Au nom des artisans du Konpa et de tous les Haïtiens, nous vous disons un grand merci. Votre passion nous honore.
Son site web : www.konpa.info/info
À suivre…
Aly Acacia
