Allô, Toto? C’est moi, ton ami Mèt Jan Jak. Oui, oui, celui qui te disait l’autre fois que la politique haïtienne était une affaire de coquins, de voyous. Justement, j’ai réfléchi: au lieu de les critiquer, je vais devenir candidat. Question de contribuer au processus démocratique.
S’il te plait, ne ris pas. C’est une décision patriotique. Le pays a besoin de nouvelles têtes, de préférence une tête qui sait compter, surtout sur l’argent des autres et du trésor public. Et comme tu vis à l’étranger, et que tu es un militant farouche de la cause haïtienne en Haïti comme dans la diaspora, donc, sans vouloir te déranger, je me suis dit que tu es l’homme idéal pour financer la démocratie.
Je t’ai envoyé un calendrier électoral très complet. Pas le calendrier officiel, non: celui-là ne sert qu’à décorer les bureaux et à donner du travail aux imprimeurs. Moi, je t’ai préparé le vrai calendrier, celui qui explique comment une ambition devient une candidature, et comment une candidature devient une facture.
Première étape: obtenir le droit d’exister
Dans quelques jours, il faut financer le « laissez-passer démocratique ». Tu sais, cette petite contribution aux chefs de gangs est pour pouvoir entrer dans certains quartiers sans finir en affiche mortuaire. Ce n’est pas de l’extorsion, Toto. C’est une taxe territoriale non officielle, avec service de sécurité inclus: si tu paies bien, ils ne tirent pas pendant ton passage. Enfin, pas trop près. Après cela, on organise une première tournée de campagne: quelques motos, une bande rara, une voiture pick-up avec des haut-parleurs, des dizaines de gens portant des t-shirts avec ma photo, du “Kleren” et des liasses de billets de 1000 gourdes dans une petite valise. Puis, des fausses promesses de campagne, et quelques jeunes chargés de crier: « Mèt Jan Jak se sèl solisyon an! » Même s’ils ne savent pas encore à quel problème.
Deuxième étape: convaincre les arbitres, surtout du VAR de ce match
Il y a aussi les dépenses administratives. Là, il faut approcher certains membres du CEP avec le respect dû à leur haute fonction. Le respect, dans notre pays, se présente souvent dans une enveloppe discrète. Attention: ce ne sont pas des pots-de-vin. Ce sont des « frais de facilitation institutionnelle ». Il faut faciliter le dépôt du dossier, faciliter l’acceptation de la candidature, encourager la disparition de certains papiers gênants, et surtout aider à l’interprétation généreuse des règles. Car en Haïti, la loi est comme un accordéon: elle produit la musique que joue celui qui tient l’instrument.
Troisième étape: acheter la voix du peuple
Il faut faire le va-et-vient dans les stations de radio. Une interview coûte cher, mais c’est indispensable. Il faut expliquer à l’antenne que le pays souffre parce que les anciens dirigeants ont gaspillé l’argent public. À chaque émission, je dois parler du changement, de la jeunesse, de la sécurité, de la diaspora, de la souveraineté et de l’agriculture. Ensuite, hors micro, je dois demander combien coûte la prochaine émission.
Et puis il y a les affiches: ma photo doit être partout, de Delmas à Carrefour, de Cap-Haïtien, Gonaïves, les Cayes aux murs qui tiennent encore debout. Sur l’affiche, je serai en costume, regard vers l’horizon, avec ce slogan: « Ensemble, nous allons sortir du système corrompu imposé par les oligarques ». Bien entendu, nous y sortirons après avoir payé tous ceux qui le font fonctionner.
Quatrième étape: sécuriser le jour du scrutin
Le jour des élections, Toto, c’est là que le patriotisme devient vraiment coûteux. Chaque bureau de vote aura des mandataires. Il faut nourrir les mandataires, transporter les mandataires, motiver les mandataires, surveiller les mandataires et, parfois, surveiller ceux qui surveillent les mandataires.
Un mandataire sans argent est un citoyen vigilant. Un mandataire bien traité devient soudainement un grand défenseur de la vérité électorale. Il faut aussi prévoir les imprévus:
panne de voiture, urne déplacée, procès-verbal égaré, électeur trop curieux, policier soudainement rigoureux, ou militant adverse qui découvre les vertus de la démocratie au mauvais moment.
Dans mon budget, j’ai donc créé une rubrique: « dépenses pour la transparence ». C’est très important. Plus c’est opaque, plus il faut payer pour dire que c’est transparent.
Cinquième étape: contester à l’avance
Mais ne t’inquiète pas: même si je perds, nous avons un plan. D’ailleurs, il faut commencer à financer la contestation avant même le vote. C’est une règle de base. Après les élections, on devra payer des avocats pour dénoncer les fraudes, des journalistes pour relayer les accusations, des militants pour occuper les rues, des pneus pour brûler symboliquement la démocratie, et quelques autobus pour transporter la colère populaire là où les caméras peuvent la voir. Je dirai alors: « Le peuple a parlé, mais on lui a coupé le micro. »
Et si les résultats me donnent gagnant? Alors je dirai: « Le peuple a parlé avec maturité, dignité et une conscience historique remarquable. »
Tu vois, Toto, être candidat, ce n’est pas seulement vouloir servir son pays. C’est surtout apprendre à financer chaque détour qui mène à la présidence, à la mairie ou au Parlement.
Alors, mon frère, regarde bien le calendrier et fais-moi savoir combien tu peux envoyer. La démocratie est en danger, et elle a besoin d’un transfert financier avant la fin de ce week end.
À rappeler, pour décrire le caractère de l’homme politique haïtien, surtout en période électorale, ce texte est écrit dans un style satirique, c’est-à-dire avec l’humour, l’ironie et l’exgagération pour critiquer la manière dont on fait de la politique en Haïti.
Prof Esau Jean-Baptiste
